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Mardi 8 Février 2011
Les rhétoriques de la conspiration
Les rhétoriques de la conspiration est un ouvrage collectif rédigé sous la direction d'Emmanuelle Damblon et de Loic Nicolas. La 1re est professeure de rhétorique à l'Université Libre de Bruxelles; le 2nd est aspirant du FNRS et doctorant en rhétorique à l'Université Libre de Bruxelles ainsi qu'à l'EHESS. Tous deux sont membres du Groupe de recherche en Rhétorique et en Argumentation Linguistique qu'ils ont fondé en 2008. Il est donc assez naturel qu'ils s'intéressent aux modalités de formulation et de présentation de ces idées (conspirationnistes) mêms, et plus encore des mécanismes rhétoriques de production des preuves discursives.
En couverture de ce livre: La conspiration des Bataves (une oeuvre de 1661 signée Rembrandt et conservée au Musée national de Stockholm). Et il sera évidemment beaucoup question de conspiration dans cet ouvrage de type universitaire (comprenez: il ne se lit pas comme un polar) qui a rassemblé plusieurs spécialistes des "théories du complot" (soit 15 auteurs!). Bien entendu, un ouvrage collectif n'évite pas toujours un sentiment de redite mais cela reste véniel. Théories du complot et logique conspiratoire
Les anciennes théories du complot profitent des moyens de communication d'aujourd'hui. Comme l'écrit Emmanuelle Damblon en introduction: Les dénonciateurs de complots - qui, sans cesse, entreprennent de dévoiler les raisons cachées, les plans et les mystères des (grands) évènements historiques - ont donc trouvé dans la modernité un environnement favorable, voire inespéré, car le seul fait de prendre la parole pour afficher son scepticisme et témoigner de son "esprit critique", suffit souvent à légitimer socialement la parole qui s'énonce.
Cet ouvrage par le biais d'une investigation relative aux modalités rhétorico-argumentatives de production et d'exposition des "théories du complot" ou explications conspirationnistes, se propose de mettre en lumière les mécanismes spécifiques par lesquels ces dernières parviennent à imposer leurs capacités de persuasion en affichant ostensiblement leur scrupuleux respect des contraintes de validation propres au savoir scientifique. Et, effectivement, comme le remarque Emmanuelle Damblon, les conspirationnistes aiment présenter ce qu'ils appellent "découvertes" avec force détails. Plus loin, Marc Angenot indiquera que la logique conspiratoire peut aussi (prospérer) dans l'altermondialisme et le gauchisme anti-sioniste (il n'est donc pas réservé à la seule extreme droite). Pierre-André Taguieff rappellera ici les 4 principes des récits conspirationnistes accusatoires. 1. Rien n'arrive par accident. 2. Tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées. 3. Rien n'est tel qu'il paraît être. 4. Tout est lié, mais de façon occulte. Le livre montre comment les théoriciens du complot convertissent en preuves les indices qu'ils croient trouver. Pour eux, la nécessaire existence du complot est un postulat vécu comme irréfutable parce qu'il ne saurait en être autrement Et l'indice, repensé en preuve, est lu à la lumière de l'hypothèse première, qu'il devrait normalement éclairer. Pour Marc Angenot, le Complot découvert permet de "faire entrer dans le rationnel" et l'explicable ce qui, justement, apparaît d'avord comme désolant et inexplicable (...) Selon Damblon, i[les théories du complot permettent de compenser un sentiment d'insécurité en fournissant une explication simple et souventi] incarnée à un problème, à une crise ou à un évènement traumatisant. De la pensée conspiratoire
La pensée conspiratoire c'est-à-dire, selon Marc Angenot, une logique, un dispositif cognitif et herméneutique, une manière exclusive d'autres, de déchiffrer le monde a son histoire et on ne s'étonnera pas de la voir remonter aux Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme de l'abbé Barruel (1798).
Ces théories évolueront en implicant, comme l'avait fait Mgr Meurin, les juifs qui auraient été les chefs cachés des Loges. Juifs (cf. Pensée du complot et imaginaire judéophone chez Edouard Drumont par Cédric Passard et Francs-Maçons (lire à ce propos Satan, l'esprit du complot? Du théologique au politique dans l'encyclique Humanum Genus" (1884) par Jean-Philippe Schreiber) ne sont pas les seuls accusés et Loïc Nicolas rappelera ainsi la dénonciation du supposé complot rhétorico-jésuite contre la raison tel que présenté au Collège de France par Edgar Quinet en 1843! D'autres cas sont évoqués comme les théories sur le 11-Septembre. Le chapitre rédigé par Loïc Nicolas sera lu avec intérêt par ceux qui connaissent ces sites et blogs de dénonciation de décisions de justice prises par certains juges (notamment Francs-Maçons!). Il écrit: (...) il est assez courant de rechercher des "raisons cachées", ou, pour mieux dire, indicibles et mauvaises, ayant présidé à l'établissement d'un choix contesté - un choix qui nous dessert et qui blesse notre ego. La thèse du complot, ce "projet quelconque concerté secrètement entre plusieurs personnes", se mue alors en mode de dépassement et de négation de ses lacunes ou faiblesses intimes dont chacun préfère, par estime de soi et par amour propre, ignorer l'existence. Finalement, cette reconstruction spéculative du monde qui, dans le transfert des responsabilités, permet de "sauver la face" et dont le ressentiment est un ferment puissant, couve derrière chaque porte fermée où l'incertitude règne telle une force obscure et maléfique. Répondre aux théoriciens du complot?
Il serait cependant trop "facile" de dénoncer les théories du complot pour ne pas y répondre. Evgenia Paparouni écrit: i]En tant que schéma argumentatif fallacieux, la dénonciation de la théorie du complot fait disparaître la nécessité d'une argumentation ad rem sur les sujets débattus; or il y a débat sur bien des sujets de l'actualité politique]i On ne pourrait donc se contenter de dénoncer une théorie du complot vue en tant que piège à naïfs et pure invention produite par des imaginations hyperactives. Et elle se penche sur le cas du groupe Bilderberg. La réflexion est similaire chez Olivier Klein et Nicolas Van der Linden qui interviennent ainsi: Qualifier de "théorie du complot" l'explication d'un fait social la rend immédiatement illégitime. Une telle désignation revient, en effet, à dénier à l'explication proposée toute prétention à l'authenticité. Elle provient d'un "dénonciateur" qui, par essence, est un sceptique, s'insurgeant contre celui qui adhère à la théorie du complot: "le crédule" en proie à l'irrationalité.
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