article Rene Char 240617

Que la poésie circule, 5

Par Géplu dans Divers

Que la poésie circule ! Si la franc-maçonnerie sollicite notre pensée logique, ses mythes, rites et symboles stimulent notre pensée analogique, faisant appel à nos émotions et à notre imagination. En ce sens elle est aussi une « démarche poétique ». D’ailleurs, nombreux sont les poètes, francs-maçons ou non, qui ont fait appel à la symbolique et aux valeurs humanistes.
C’est pourquoi depuis quelques semaines chaque samedi nous vous proposons un poème, afin de maintenir vivante notre capacité au questionnement et à l’émerveillement. Cette semaine, exceptionnellement, il ne s’agit pas d’un poème mais d’une réflexion sur un poète, René Char, extraite du numéro de mai de la revue du GODF Humanisme, et publiée ici avec l’accord de la revue et de l’auteur de l’article, Thierry Miguel. Pour lui, « la poésie et la franc-maçonnerie sont indissociables pour produire des images du monde et de ses questionnements intemporels et universels ; elles permettent une appréhension directe, au détour d’un mot ou d’un symbole, d’une vérité qui nous échappe déjà mais contient l’essentiel de notre quête ».

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René Char, la poésie pour voir le monde

René Char est un poète français né 1907 à L’Isle-sur-la-Sorgue et mort à Paris en 1988. Un temps, membre du groupe surréaliste, Char fut un rebelle chez les rebelles puis un résistant sous l’Occupation. Le capitaine Alexandre, était un guerrier d’un mètre quatre-vingt-douze, fou d’art, de philosophie hermétique et de beauté.

Pourquoi parler de René Char et prendre le risque de l’hermétisme et de l’utilisation de la poésie comme manière de voir le monde et de le penser par un éclair dans la nuit, un éclair de lucidité, un éclair de responsabilité ?

Pour nous qui sommes nourris de symboles et de mythes, le poète, au détour d’un vers détient plus encore que le philosophe cette faculté de donner à entrevoir le monde de manière directe, sans détour, avec étonnement la plupart du temps, avec plaisir souvent et lucidité parfois. Notre méthode nous incite à la pensée en archipel de René Char, à quitter le navire à l’ancre dans la crique grâce aux voiles de l’imagination et de la pensée raisonnante.
René Char au seuil de la mort souhaitait recevoir avant de mourir l’accolade véridique dans le cri « Serais-je avec qui j’aime ».

Il nous conduit par les chemins rocailleurs de l’Isle-sur-la-Sorgue vers les seuils inconnus ou ses vers nous apprendront peut-être ce que sont nos frères devenus et à arriver là où tout est étranger.

La vie va se perdre dans la mort, les fleuves dans la mer et le connu dans l’inconnu. Devant le silence éternel de l’inconnu et de ses espaces infinis toujours la même angoisse que l’homme ne peut combler qu’en construisant des digues, un univers ou un temple à sa mesure. Mais là où réside ce questionnement réside également le possible qu’il engendre, le destin sera toujours ouvert à l’être tant qu’il y aura un mystère des mystères, celui des origines, de son devenir de sa finitude.

En relisant René Char, l’homme qui cherche, le philosophe ou le scientifique ne peut pas s’installer dans le connu en abandonnant l’inconnu à ceux qui ne proposent que des croyances en des paradis, des enfers, des sociétés d’abondance ou des prêts à penser.

L’épave heureuse s’est délivrée de la nostalgie des départs, elle est devenue le navire à l’ancre séjournant dans la crique secrète de l’apaisement et de la sérénité. Elle réside entre Lourmarin et l’Isle-sur-la-Sorgue. Elle n’a plus la peur fiévreuse du lendemain, l’espérance contrariée des vents favorables ou des inaccessibles îles aux trésors. Elle a fini d’attendre et se contente des visiteurs de l’autre rive, les chercheurs de trésor qui viennent parfois briser sa solitude : les vipereaux et les truites, les chouettes et les rossignols.

Dans les contrées du Vaucluse ou tout se fait minéral, quand le ciseau se console par le maillet dans un éclat de pierre, dans un éclat de lumière, le bruit du « marteau sans maître » devient le sésame vers un autre monde et nous fait pressentir cette force qui peut briser la pierre de Sisyphe et changer l’absurdité de la vie par un poème pulvérisé emplissant l’espace de ses vers étoilés.

René Char nous incite à entrevoir les choses, ce qu’elles recèlent de secrets d’amour et de fraternité seulement trahis par des larmes au coin des yeux et surtout à faire dire aux mots ce qu’ils savent de nous et que nous Ignorons d’eux. Sa méthode consistait, et cela doit nous parler à courir dans la forêt silencieuse et mystérieuse en se mesurant avec les vents.

La poésie de René Char et celle engendrée par nos symboles nous fait percevoir le large en nous et le large devant nous.

Le pari qu’il nous propose est celui de la potentialité contenue dans les vers d’un poème ou dans les propositions d’un symbole, l’épi de blé déjà mort dans la graine croquée par l’oiseau. En effet derrière les vers et leurs combinaisons, derrière les symboles, survient toujours une béance à combler entre le soi errant et cherchant et le soi sur le chemin de l’initiation. Cette façon d’effleurer le silence qui nous émeut tant et nous abandonne dans une effervescence créatrice devant la part d’inconnu que le symbole ou le poème nous laissent entrevoir.

Ces mots et plus encore leur écho sont comme une voûte dans la pensée souterraine, ils font résonner l’inconnu et suscitent une conversation souveraine car pour René Char « il n’y a que mon semblable, la compagne ou le compagnon qui puisse m’éveiller de ma torpeur, déclencher la poésie »

Ils fondent une unité entre l’imaginaire de celui qui parle et l’imaginaire de celui qui reçoit.

Il a fait de l’énigme de la vie, de la fureur et du mystère le moteur d’une méditation qui conduit à une recherche de la vérité, cette quête l’a rendu riche d’un optimisme tragique.

Le pouvoir, la richesse, le prestige ne l’intéressaient pas, quand il n’avait pas d’argent, il était riche de promenades en forêt et des appels de la nature qu’il savait percevoir, il se nourrissait des rencontres avec Héraclite ou Camus, Eluard ou Picasso. Quand les jours étaient meilleurs, sa générosité était sans limite.

Le regard qu’il portait au terme d’un long voyage dans les archipels de la pensée contient à la fois la tristesse et la gaieté, la nostalgie du départ et du parcours cette respiration aux deux royaumes celui de la liberté et celui de l’emprisonnement, celui de la geôle forcée, de l’évasion.

L’ivresse des contraires crée le tremblement du temps cher à René Char et nous entraîne vers un nouveau monde au-delà des au-delà, mais encore faut-il laisser pénétrer cette force obscure et étrangère à la raison qui rend plus perceptible la possibilité du voyage entre la base et le sommet, d’une parole perdue à une parole retrouvée. Elle est l’énigme et sa résolution par une autre énigme qui suggère d’invisibles sentiers. Elle révèle le génie dont la seule présence peut nous combler.

Dans les nuits sans sommeil des hommes du maquis du capitaine Alexandre, Les Feuillets d’Hypnos deviennent les étincelles libérant la vérité captive. Le silence précède l’urgence de l’action. Le compagnon tombe sous le feu de l’ennemi mais sa chute engendre quelque chose d’autre qui procède de l’inconnaissable et qui lie les morts aux vivants. Une manière de se comporter dans une chaîne d’acceptation, un souvenir de la caverne obscure et féconde où l’on rêve de soleil même si l’on connaît le prix à payer.

Mais demain : « Serais-je avec qui j’aime ».

Les traces me portent déjà en imagination. Un vent se lève et permet l’improbable voyage, de rivages en rivages pour construire une vie en archipel où sur des voiliers blancs ou noirs, les larmes au coin des yeux, des hommes de bonne volonté, compagnons d’un jardin républicain observent l’horizon de pierre entre exil et royaume dans un lieu sans nom où tout confort est crime. Pour y entrevoir une fleur de l’air tenue par la terre et maudite par les astres. Son parfum parvient jusqu’à nous, éveille un à un tous nos sens, vivifie notre conscience d’être et notre désir d’être brise les chaînes de la servitude et nous dévoile progressivement toute la philosophie du monde pour nous permettre d’habiter notre temps de vivre.

C’est ce voyage et cette recherche de traces que nous propose René Char pour qui la poésie sera toujours au premier chef une évasion, la geôle forcée et l’assurance que cette évasion aux longues et meurtrières foulées a réussi. Ses vers nous transportent dans un courant qui nous traverse, un fleuve radiant et énigmatique emportant avec lui des métaux trop lourds.

Et soudain apparaît l’océan quand « Les vagues de la mer meurent sur le rivage des phares, l’écueil de braise n’est jamais apaisé ». Si les marées déposent sur le sable un recueil de René Char, si quelques compagnons d’infortune soufflent sur des braises endormies pour rallumer un bon feu, alors nous pourrons aller « vers notre risque, serrer son bonheur afin qu’ils s’habituent ».

Thierry Miguel

samedi 24 juin 2017 2 commentaires
  • 2
    Chicon 24 juin 2017 à 09:50 / Répondre

    Le franc maçon au travers ses voyages dans ses rituels, est vehiculé dans un autre monde.

  • 1
    ALJA 24 juin 2017 à 09:39 / Répondre

    Le poète Holderlin posait , il y a deux siècles, la question : « Pourquoi des poètes en temps de détresse » ? et rajoutait : qu’ « habiter poétiquement le monde est la seule manière de l’habiter ». Une grande partie de la population mondiale vit en état de détresse, en raison des inégalités économiques, mais aussi en raison d’un matérialisme qui prive l’humain de sa part spirituelle. Il faut habiter poétiquement le monde pour qu’il ne court pas, sans arrêt, après la croissance et retrouve l’essence de son existence.
    La FM nous incite à faire un pas de coté pour apporter un « autre regard » sur le monde, la vie, les autres. Elle le fait non seulement en faisant appel à notre pensée logique, mais surtout en nous permettant d’exercer notre pensée analogique. Celle-ci est le creuset de l’imagination créatrice. Grace à ses symboles, ses mythes, ses rites, la FM nous permet de porter un autre regard, un « regard poétique » sur le monde. Elle nous invite à avoir une « attitude poétique » qui pourrait, si nous étions plus nombreux à en prendre conscience devenir un acte politique et écologique afin de participer au changement du monde, ne serait-ce qu’en le rendant plus fraternel.
    Grand merci à Thierry Miguel de nous rappeler, avec justesse, que la FM est aussi, d’abord peut-être, une « entreprise poétique », une manière d’habiter poétiquement le monde.

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