Bernard Faÿ, parcours d’un antimaçon

Par Jiri Pragman dans Edition

Livre particulièrement intéressant car les Maçons qui s’intéressent plus particulièrement à la situation de la Franc-Maçonnerie sous le régime de Vichy ont peut-être tendance à penser que les antimaçons n’étaient que de sombres brutes à l’intelligence limitée. Ce n’est certainement pas le cas de Bernard Faÿ qualifié par Compagnon de personnalité omniprésente du monde parisien des arts et des lettres dans les années 1920 et 1930 (y compris du gay Paris).

Celui qui devint un collaborateur de haut vol et écrivit dans Je suis partout (hebdomadaire proche de l’Action française et qui dériva vers l’antisémitisme dès 1934) fut aussi l’ami de Gertrude Stein (qui alliait le conservatisme politique et le modernisme esthétique et traduisit en anglais les Paroles aux Français du maréchal Pétain!) et Alice Toklas – juives et lesbiennes – qu’il protégea pendant la guerre. Il traduisit d’ailleurs l’autobiographie d’Alice Toklas.

L’administrateur général de la Bibliothèque nationale qui réorganisera fort bien cette institution (même si toutes ses réformes n’aboutirent pas pendant cette période) fut aussi celui qui récolta et archiva à la BN les archives maçonniques, d’août 1940 à août 1944, et prépara l’exposition anti-maçonnique La franc-maçonnerie dévoilée.

L’auteur de La franc-maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIIIe siècle (ouvrage auquel on s’intéressait dans les Loges dans l’avant-guerre) publié en 1935 ne faisait pas siennes les thèses de l’abbé Barruel sur le complot maçonnique et entretenait des relations cordiales avec l’historien Albert Lantoine. C’est pourtant Faÿ qui se porta à la tête du combat antimaçonnique, par exemple dirigea les Documents maçonniques et se vanta de son rôle dans la conception de la loi du 11 août 1941 alignant le statut des Francs-Maçons sur celui des juifs et instituant contre eux la délation d’Etat, mais, de fait, la campagne contre la maçonnerie ne prit jamais la tournure d’une guerre totale et elle n’eut rien de commun avec la persécution antijuive (…).

Ce boîteux (alité entre 5 et 13 ans pour cause de poliomyélite), réformé, s’engagea dès août 1914 dans la Croix-Rouge aux armées et il reçut la croix de guerre en 1917 à Verdun. C’est cet homme qui fraya aussi avec les Allemands et obtint du délégué du Sicherheitsdienst (SD) pour la France, le SS-Sturmbannführer Schilling, l’immeuble du Grand Orient de France à Paris. C’est lui qui, en octobre 1941, donna un thé en l’honneur du SS-Standartenführer Franz Six de retour d’URSS où il avait dirigé une unité de l’Einsatzgruppe B.

Cet américaniste et américanophile, ancien d’Harvard, auteur de L’esprit révolutionnaire en France et aux Etats-Unis à la fin du XVIIIe siècle (considéré par le jury du prix Pulitzer comme le meilleur de l’année 1925 pour l’histoire américaine) qui donna cours aux USA et dont les livres restent des références, finit par jouer les délateurs pendant l’Occupation et, jamais, ne s’excusa ou ne fit part du moindre remords.

Faÿ fut arrêté le 19 août 1944 puis placé sous mandat de dépôt à la Préfecture et interné administrativement à Drancy jusqu’en juillet 1945 avant d’être incarcéré à Fresnes jusqu’en janvier 1947. En 1946, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la confiscation de ses biens (limitée aux valeurs mobilières par décret présidentel de 1949) et à la dégradation nationale.

La peine de travaux forcée à perpétuité fut commuée en 1948 à 20 ans de réclusion. Cette peine fut accomplie à Saint-Martin-de-Ré puis à Fontevrault et il s’évada le 30 septembre 1951 de l’hôpital d’Angers où il était soigné. Compagnon mentionne qu’il prit la clé des champs après la messe avec la complicité des religieux et franchit la frontière suisse déguisé en curé, ce qui lui valut encore cinq ans de prison par défaut. Seule petite lacune de cet ouvrage; on aurait aimé en savoir plus sur cette évasion et cette filière.

Faÿ fut gracié en 1959 et revint en France où il publia des livres à la Librairie académique Perrin. Son enterrement en 1978 eut lieu à saint Nicolas des Chardonnet; il fut dirigé par Mgr Lefebvre et Mgr Ducaud Bourget.

  • Le cas Bernard Faÿ. Du Collège de France à l’indignité nationale (Gallimard, 208 pp., 2009) disponible chez Amazon
  • Philippe Pétain. Portrait d’un paysan avec paysages (Jean-Cyrille Godefroy, 2000) disponible chez Amazon. A noter: dans la description du produit, la biographie de l’auteur omet son rôle pendant la 2e guerre mondiale et sa condamnation.
  • Naissance d’un monstre l’opinion publique (Godefroy de Bouillon, 450 pp., 2001) disponible chez Amazon
  • L’agonie de l’empereur. Récit historique (Nel, 2008) disponible chez Amazon
  • Proust, la mémoire et la littérature (Odile Jacob, Collège de France, 248 pp., 2009) disponible chez Amazon
  • La littérature, pour quoi faire? (Fayard, 76 pp., 2007) disponible chez Amazon
  • Les antimodernes. De Joseph de Maistre à Roland Barthes (Gallimard, Bibliothèque des Idées, 464 pp., 2005) disponible chez Amazon
  • Baudelaire devant l’innombrable (PU Paris-Sorbonne, 206 pp., 2003) disponible chez Amazon
  • Le démon de la théorie (Seuil, Points Essais, 338 pp., 2001) disponible chez Amazon
  • Connaissez-vous Brunetiere? Enquête sur un antidreyfusard et ses amis (Seuil, 282 pp., 1997) disponible chez Amazon
  • Ferragosto (Flammarion, Vieux Fonds, 135 pp., 1992) disponible chez Amazon
  • Les cinq paradoxes de la modernité (Seuil, Philosophie générale, 189 pp., 1990) disponible chez Amazon
  • Nous, Michel de Montaigne (Seuil, Art et Littérature, 231 pp., 1980) disponible chez Amazon
  • La seconde main ou le travail de la citation (Seuil, Philosophie générale, 414 pp., 1979) disponible chez Amazon
dimanche 29 août 2010 11 commentaires
  • 11
    de Fran 7 mars 2013 à 14:57 / Répondre

    Sait-on ou repose ( ou est inhumé ) Bernard Fay ? Merci

  • 10
    Florian 2 janvier 2013 à 01:57 / Répondre

    Voici une vidéo à voir pour mieux comprendre ce qu’est le nouvel ordre mondial – L’entretien du 6.10.12 sur le mondialisme avec Philippe Ploncard d’Assac que voici :

    http://ploncard-dassac.over-blog.fr/article-le-mondialisme-entretien-du-6-ctobre-2012-avec-florian-rouanet-111376674.html

    Définition du mondialisme, vecteurs du mondialisme, possible opposition au mondialisme, complot mondialiste, « néo-cons », colonisation et décolonisation, immigration-substitution, fardeau financier, crime d’euthanasie, « discrimination positive », cosmopolitisme contre la diversité, identité et racisme, monde arabo-musulman, Israël-Palestine, finance et Réserve Fédérale, pensée rabbinique…

  • 9
    Jiri Pragman 7 novembre 2010 à 08:21 / Répondre

    Le site nonfiction.fr a publié le 5 novembre 2010 un article Antoine Compagnon, cet antifasciste… qui relate la controverse entre l’auteur du Cas Bernard Faÿ et l’historien anglais John Rogister.

  • 8
    Hayt 30 août 2010 à 16:29 / Répondre

    Un post très intéressant qui démontre, une fois de plus, que l’appétit du totalitarisme n’est pas exclusif d’une culture profonde et raffinée… A l’instar de ce nazi, Göth, qui aimait à « descendre » des juifs au fusil tout en goûtant Chopin…

    La barbarie nait dans tous les milieux. Et la culture n’en prémunit pas.

  • 7
    Jiri Pragman 29 août 2010 à 21:47 / Répondre

    Une hypothèse: le Journal Officiel veut peut-être montrer ainsi qu’il n’a rien en commun avec le Journal Officiel de l’Etat français publié sous le régime de Vichy (jusqu’au 21 août 1944).

    Normalement, on doit pouvoir trouver ce Journal Officiel de l’Etat français dans la sous-série 2 K dans les archives départementales.

  • 6
    Bleu-Ciel 29 août 2010 à 20:00 / Répondre

    Merci pour les info!…..mais le JO peut-il nous communiquer ou nous vendre cette liste qu’il prétend ne jamais avoir été diffusée?
    Peut-être notre frère Jiri en tant qu’excellent journaliste pourrait nous donner la réponse.

  • 5
    Un.cherchant 29 août 2010 à 19:04 / Répondre

    @Bleu-Ciel

    complément intéressant pour les dates ici :
    http://humanisme.canalblog.com/archives/2009/03/03/12795661.html
    AF

  • 4
    René 29 août 2010 à 19:00 / Répondre

    Ce que je trouve étonnant c’est que M. Fay fut à la fois un américanophile et un anti-maçon.

    Quand on sait a quel point la Franc-maçonnerie a été influente dans la rédaction et la conception de la Constitution des USA et de bien autre choses.

  • 3
    Un.cherchant 29 août 2010 à 17:33 / Répondre

    Bonne fin de journée à tous et toutes,

    En appui au post de Bleu-Ciel:

    « 19 août : la chasse aux francs-maçons

    Conformément à la loi du 13 août « supprimant les sociétés secrètes », le Grand Orient de France et la Grande Loge de France sont dissous. La mesure ne va pas tarder à frapper les autres obédiences, comme le Droit Humain. Leurs biens et leurs archives sont saisis, leurs temples saccagés. L’idéal humaniste des loges, affirmé par la « triple batterie » « Liberté, égalité, fraternité », devise de la République, dérange le nouvel Etat français qui a banni ces trois mots. Tout fonctionnaire doit désormais signaler son appartenance à une obédience. S’il est policier, militaire ou enseignant, il est révoqué. Le Journal officiel va publier une liste de près de 15.000 noms. En octobre et novembre, le Petit Palais, à Paris, accueillera une « Exposition maçonnique ». « 

    http://www.francesoir.fr/lete-1940/19-aout-la-chasse-aux-francs-macons

    « Les documents maçonniques » où collabora B.Faÿ sont dispo sur http://www.masoniclib.com

    AF

  • 2
    Bleu-Ciel 29 août 2010 à 13:23 / Répondre

    Dans les années 40,le journal officiel de l’Etat Français avait fait paraître sous forme d’un livre d’une centaine de pages,la liste de tous les francs-maçons important,par ordre alphabétique et par département.
    Interrogé à ce sujet,le journal officiel m’a répondu que ce bouquin n’avait jamais existé!
    Comme quoi les dénis existent partout!(ce bouquin,je l’ai eu entre mes mains!!!)
    Il serait bon que certains d’entre nous reposent la même question!
    Il serait bon aussi qu’une obédience maçonnique s’empare de ce texte…devoir de mémoire oblige!

  • 1
    JB31 29 août 2010 à 07:37 / Répondre

    Cher Jiri , nous avions été les deux seuls à citer l’existence de cet ouvrage lorsque vous avez fait paraitre votre article intitulé : 19 août 1940.
    Votre analyse ci-dessus et la bibliographie que vous y joignez sont réjouissantes pour un amateur de livres et d’études rigoureuses.
    J’ose espérer que quelques uns de vos lecteurs auront leur curiosité aiguisée et s’empresseront de l’assouvir.

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