Le Cimetière de Prague. Sur fond d’antisémitisme et d’antimaçonnisme

Publié par Jiri Pragman
Dans Edition

On a su très rapidement que l’ouvrage sorti presque 30 ans après Le Nom de la Rose (1982) était un succès en Italie (plus de 600.000 exemplaires vendus en mars). La sortie de la traduction française s’est accompagnée d’articles et d’interviews et l’ouvrage trône en évidence dans les librairies.

C’est un roman effectivement passionnant avec de multiples rebondissements. Il est vrai qu’il est construit comme un de ces feuilletons à succès (avec quelques illustrations) de ce 19e siècle, cette période bouleversée que traverse le protagoniste, le capitaine Simon Simonini. Et puis le roman nous amène à la suite de ce capiston dans les conflits dans l’Italie naissante, en France, entre la France et l’Allemagne, dans les luttes entre jésuites et Francs-Maçons, puis au milieu de l’affaire Dreyfus.

C’est le royaume du faux avec un vrai notaire rédigeant de faux testaments puis des faux antisémites qui devraient devenir Les Protocoles des Sages de Sion. Apparaissent et disparaissent des services de renseignement piémontais, français, prussiens, russes et leurs agents (doubles), toujours à l’affût d’une manipulation. Sans parler des abbés, vrais ou faux; à la fois vivant et réduit à l’état de cadavre dans un égout, ou sataniste.

Ce qui est évidemment extrêmement troublant dans l’ouvrage d’Eco, c’est que récit s’appuie sur des circonstances, éléments et personnages authentiques, si l’on excepte le protagoniste principal, Simon Simonini. Même son grand-père, l’auteur d’une lettre à l’abbé Barruel (Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme) a existé!

Au détour des pages, on retrouve ainsi des personnages dont les noms nous sont connus comme celui de Giuseppe Garibaldi, Eugène Sue (Les mystères de Paris, 1842-1843), Maurice Joly (Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu publié en 1864 à Bruxelles), Edouard Drumont (auteur de La France juive en 1886, ouvrage toujours proposé sur le site antisméite UUUGH.net), le fameux Leo Taxil, sa créature Diana Vaughan et le docteur Charles Hacks (Bataille). Ou peu familiers même s’ils ont bien existé, comme le journaliste Alphonse Toussenel, socialiste et antisémite, qui a écrit Les Juifs, rois de l’époque: histoire de la féodalité financière (1847). Ou Gougenot des Mousseaux, journaliste et écrivain, catholique ultramontain dénonciateur des sociétés secrètes et de la Franc-Maçonnerie, auteur de Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens (1869). Sans oublier Pierre Ratchkovski, responsable de la police politique russe à Paris, ni l’auteur allemand Hermann Goedsche qui, sous le nom de Sir John Retcliffe publia le livre Biarritz (1868) avec un chapitre intitulé Dans le cimetière juif de Prague!

Des critiques se sont inquiétés de tout ce matériau notamment antisémite dont Eco a dû user pour produire son roman. Interrogé par Le Figaro à propos de la polémique qui s’est développée dans la presse italienne, Taguieff observe: Eco a déclaré avoir voulu se «  »confronter longuement et ouvertement avec les clichés antisémites, pour les démonter ». L’ennui, c’est qu’il les expose en long et en large avec un grain de complicité ironique, installé dans la zone d’ambiguïté où il mélange avec jubilation le vrai et le faux, le vraisemblable et le certain, les faits et les rumeurs, les légendes, les récits mythiques. Son roman ressemble à une compilation de textes antijuifs qui font oublier les intrigues. Et la fascination d’Eco pour la préhistoire des Protocoles est contagieuse. On peut dès lors craindre que son roman fonctionne, pour les lecteurs naïfs, comme un manuel d’initiation au conspirationnisme antijuif et antimaçonnique, et, pour les adeptes de la pensée conspirationniste, comme un aide-mémoire.

Taguieff ajoute: Quant au produit, de mauvais esprits diraient que c’est du Dan Brown sophistiqué et bien documenté, du Dan Brown pour bac + 3.

Eco a été interrogé dans Le Figaro Magazine et lorsqu’on lui demande s’il a eu des scrupules à faire d’un être aussi détestable le héros d’un roman, il répond: Quelqu’un m’a dit qu’il manquait dans ce livre un jugement moral exposant que les pensées et les actes de Simoni sont malfaisants. Mais je ne suis pas un prêtre qui interviendrait toutes les dix pages pour dire que Notre Seigneur Jésus-Christ condamne le propos ou le geste qui vient d’être décrit! Il ramène aussi le débat à sa juste mesure en précisant qu’il a eu droit dans la presse italienne à 3 critiques négatives pour 300 articles positifs!

jeudi 14 avril 2011
  • 4
    Gustave Horscht
    28 octobre 2011 à 22:04 / Répondre

    J’ai lu le Cimetière de Prague ,c’est vraiment un excellent livre ,du Eco à l’état pûr,ce n’est pas un livre avec des propos antisémites , seules les têtes molles peuvent en déduire ainsi.L’histoire se situe au 19 ième siècle et 99 % des faits sont authentiques,oui ,même ce qui est écrit sur les juifs de l’époque.

  • 3
    EDDH
    30 avril 2011 à 19:58 / Répondre

    Ce n’est pas du Dan Brown pour bac+3 car ce n’est pas un Thriller. Il n’y a pas d’intrigue qui se dénouerai au fil des pages. Il y a l’évolution psychologique d’un personnage hanté par son obsession antisémite (anti-tout si on regarde bien) et par sa propre folie. Ce personnage traverse son époque et y participe activement dans l’ombre avec la plus grande duplicité.
    Je n’hésite pas à l’écrire : ce livre est très bon. Il décortique à la fois une époque et le cerveau d’un malade antisémite.
    Essayer de se mettre dans la tête d’un bourreau cela permet d’en comprendre les mécanismes.
    J’espère que Taguieff ne pense pas ce qu’il écrit et qu’il a juste peur des conséquence que peut avoir la lecture de ce livre par des imbéciles. Mais monsieur Eco n’a jamais écrit pour les imbéciles. C’est un auteur qui se mérite.

  • 2
    Stolkin
    15 avril 2011 à 14:50 / Répondre

    Et même si ce n’avait été qu’en guise d’introduction , une référence à Arthur de Gobineau , – père fondateur racialiste (Essai sur l’inégalité des races humaines) – n’aurait pas été superflu.

  • 1
    Hayt
    15 avril 2011 à 14:00 / Répondre

    Umberto Eco aurait du se contenter de pomper toutes ses infos sur Wikipédia: il aurait été encensé par la critique et peut-être même reçu le Goncourt! Et, dans le même mouvement, il aurait du réduire la taille de l’ouvrage aussi: 25 pages = prix nobel.

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