Noirs et Franc-maçons, de Cécile Révauger

Par Géplu dans Edition

En écho à l’article de Cécile Révauger d’hier Que signifient régularité et reconnaissance maçonniques aux Etats-Unis, ci-dessous la présentation de son dernier livre Noirs et Francs-maçons, comment la ségrégation raciale s’est installée chez les frères américains. Cette remarquable recension, signée Joël Jacques, est extraite de la revue Critica Masonica N°5 et reproduite bien sûr avec son autorisation. On peut en retrouver la présentation sur le blog de la revue.

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noirs et francmaconsLa Franc-maçonnerie dite de Prince Hall vit le jour à Boston, Massachussetts en 1784, par l’octroi d’une patente donnée à l’African Lodge, n° 459. Par ce document, la Grande Loge des Modems reconnaissait l’existence régulière d’une Loge composée de Noirs Américains, anciens esclaves, et dirigée par le Frère Prince Hall. Moment de l’histoire particulière des Amériques, pays de conquête où le premier arrivé plante son drapeau.

Par ailleurs, la décision de permettre la naissance d’une maçonnerie noire pendant la guerre d’indépendance qui oppose l’Angleterre et les colons américains relève clairement d’une provocation politique. D’où la réticence affichée aujourd’hui encore pour tout ce qui a un lien maçonnique avec les Anglais, et particulièrement l’African Lodge qui fonctionne sous patente anglaise, même si sa reconnaissance par  la Grande Loge Unie d’Angleterre est plus qu’ambigüe. Cette loge apparait donc entre deux feux dans la mesure où, d’une part elle est confrontée à l’antipathie affichée par les colons envers les Anglais et, d’autre part, en raison du choix de Boston, point de départ de la guerre, comme lieu du siège de l’African Lodge. La provocation politique est parfaitement évidente et a été reçue comme telle puisque les Anglais, eux-mêmes se sont empressés de se déjuger.

On a beaucoup écrit sur Prince Hall, donné comme le père fondateur de la maçonnerie noire, beaucoup de conjectures, de légendes et d’imaginaires, surtout si l’on considère que son patronyme était pour le moins fréquent chez les affranchis de la région de Boston à la fin du XVIII siècle. Cécile Révauger n’est pas une faiseuse de légendes, mais une universitaire et son étude ne s’arrête heureusement pas à tordre les mythes humains afin d’en tirer une quelconque vérité. Quant à celui dont on dit qu’il fut le fondateur de la maçonnerie noire américaine, l’étude se développe d’une manière rigoureuse et précise. L’auteure précise ses propres handicaps ; elle est blanche et femme de surcroit, c’est-à-dire exclue de cette maçonnerie anglaise, déposée en cadeau d’indépendance, sur le sol américain. Son étude est donc une gageure car, aujourd’hui encore, si la maçonnerie anglo-saxonne peut admettre qu’un homme de couleur puisse éventuellement être considéré comme un frère… il n’en est pas de même d’une femme. C’est d’ailleurs le constat que fait Cécile Révauger. Ni les Grandes Loges blanches, ni la Grande Loge noire, ne pratiquent le principe d’égalité lorsqu’il s’agit des femmes. On regrettera simplement que l’ouvrage ne pousse pas jusqu’au bout l’analyse psychologique de l’appropriation « naturelle » d’une démarche ségrégationniste sexiste. En effet, que penser d’anciens esclaves qui, une fois libres, ne vont pas jusqu’à admettre le partage avec leurs femmes ? Reste le constat d’existence d’une maçonnerie féminine avec l’Eastern star. Mais le paysage semble se restreindre à une franc-maçonnerie très « britannique » dans son essence.

Pour en revenir à la maçonnerie de Prince Hall, bien évidemment se pose la question de la justification de réception d’un homme qui n’était manifestement pas « né libre », comme l’exigent les textes fondateurs d’un Ordre dans lequel on retrouvait presque tous les marchands d’esclaves, de Liverpool à Bordeaux.

La réponse à ce questionnement peut se cacher dans l’art diplomatique, ou celui d’hypocrisie, largement pratiqué par les britanniques au cœur d’une guerre d’indépendance presque fratricide. Reconnaitre implicitement la qualité de Frère à un noir était un acte hautement politique et pour le moins inimaginable dans le contexte social de l’époque, fut, d’ailleurs, toujours considéré comme tel. Certains vont même jusqu’à penser qu’il n’y eut jamais de véritable volonté à fonder une loge mais bien de pousser les rebelles indépendantistes et les français qui les aidaient, à aller jusqu’au bout de leurs revendications égalitaires. A cette époque, il n’était pas encore question d’interdire l’esclavage. Au cœur d’une guerre d’indépendance qui entrainait les colonies de l’est à de sévères affrontements avec l’armée coloniale, ouvrir la discorde au sein des loges, toujours anglaises, sur le point de l’égalité potentielle des droits d’anciens esclaves semait, de facto, la zizanie. Chacun le sait, il est bon de diviser pour régner et les outils de la division n’engagent jamais celui qui en use. Néanmoins l’African Lodge s’obstina à rester proche de la Grande Loge de Londres, contre le gré de cette dernière qui usa de tous les stratagèmes afin de l’exclure. Cette volonté perdura même après que la plupart des loges américaines aient fait acte d’indépendance.

Mais l’indépendance américaine n’a jamais signifié, pour la plupart des États et en particulier ceux du sud, la reconnaissance de l’égalité des droits des noirs et, surtout, la fin de l’esclavage. Cependant, à la fin du XVIIIe siècle, les relations de l’African Lodge avec l’Angleterre se firent plus clairsemées et, en 1814, à la fondation de la Grande Loge Unie d’Angleterre, on constate que la Loge noire de Boston, bien que toujours active, ne figure pas au tableau des ateliers reconnus. Après maintes requêtes, la GLUA reconnaitra, de nouveau, l’existence de cette Loge en 1946… pour changer d’avis, la même année…

Il fallut attendre 1994 pour que les anglais acceptent finalement de considérer favorablement la pétition de reconnaissance de la maçonnerie de Prince Hall du Massachussetts. Plusieurs raisons furent invoquées lors de ces changements d’avis. Tout d’abord, le fait que l’African Lodge n’était pas à jour de ses cotisations. Mais, à cette époque, en 1814, les capitations des colonies étaient remises aux Capitaines des navires et rien ne garantissait qu’elles soient remises au trésorier de la GLUA. Un grand nombre de loges, y compris sur le territoire, n’étaient pas non plus à jour.

L’autre argument reposait sur le fait qu’il ne pouvait y avoir deux Grandes Loges dans le même État et qu’il en existait déjà une « blanche ».

Ce sont les conséquences de ces allées et venues dont nous parle Cécile Révauger et nous dressant le bilan des non-dits d’une Angleterre et d’une Amérique blanches et ségrégationnistes sous couvert de communautarisme et de régularité financière. Une ambiguïté savamment orchestrée, au modèle des oxymores d’Albert Pike, auteur hautement encensé du Rite Écossais Ancien et Accepté, auteur de Morals and Dogmas, Grand Trésorier du Klan, qui incitait la maçonnerie noire à exister… à part et ailleurs, tout en déclarant : « je me suis engagé envers des hommes blancs, pas envers des nègres. Si j’ai le choix entre accepter des nègres pour frères ou démissionner de la franc-maçonnerie, je démissionnerai ». Aujourd’hui, à sa suite, neuf Grandes Loges d’États refusent toujours la reconnaissance maçonnique à l’obédience noire, à savoir l’Alabama, l’Arkansas, la Caroline du Sud, la Floride, la Géorgie, la Louisiane, le Mississipi, le Tennessee et la Virginie Occidentale… Cela tendrait à prouver qu’il reste encore du chemin à parcourir… ou qu’il resterait du chemin si nous parlions d’une maçonnerie égalitaire.

Cependant, après lecture, plusieurs questions restent à aborder. Tout d’abord, essayer de comprendre l’obstination de l’African Lodge à vouloir à tout prix une reconnaissance, comme si son existence ne suffisait pas à faire de ses membres des maçons. D’autre part. Pourquoi revendiquer l’héritage sexiste de la maçonnerie britannique, et ne pas se fondre dans la création de l’Honorable Order of American Co-Masonry à partir de 1903 ? Enfin, une question importante n’est pas véritablement abordée, sur le fond, quant au développement de l’argumentaire ségrégationniste formulé dans le titre de l’ouvrage, y a-t-il beaucoup de blancs admis dans l’obédience de Prince Hall ? Et pourquoi ?

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mercredi 31 décembre 2014 7 commentaires
  • 6
    jean-pierre Bacot 2 janvier 2015 à 12:50 / Répondre

    Remplacez les Noirs par les femmes, sans préjudice de celles qui cumulent…
    et vous aurez une problématique assez proche quant aux modes d’émancipation après discrimination.
    Un commentateur dira peut-être racisme et sexisme, ce n’est pas la même chose
    OK, mais c’est aussi grave…

  • 4
    laudela 31 décembre 2014 à 19:07 / Répondre

    @PHILIPPE,
    Ben alors si tout le monde est admis par tout le monde, pourquoi une GL PH et une autre MS. Cette vision « angélique » me semble un peu faussée…

    • 5
      philippe 31 décembre 2014 à 20:45 / Répondre

      @Laudela
      C’est le passe qui a fait la franc maconnerie Americaine et specifiquement la distance prise par les freres blancs par rapport aux freres noirs, ce qui a occasionne la creation de Prince Hall.
      Aujourd’hui dans 85% de la franc maconnerie Americaine le probleme est regle, des relations bilaterales sont etablies, et les freres se visitent sans difficulte, ils appartiennent egalement aux obediences qui leur conviennent sans distinction de race ou couleurs

  • 2
    chicon 31 décembre 2014 à 11:39 / Répondre

    la GlUA n’a pas reconnu la GLAMF parceque A Juillet n’est pas blanc-blanc

  • 1
    vladaboom 31 décembre 2014 à 11:00 / Répondre

    « y a-t-il beaucoup de blancs admis dans l’obédience de Prince Hall ? Et pourquoi ?

    je pense qu’avant de compter les candidats blancs admis peut être faudrait il se poser la question de savoir s’il y en a eu des candidats blancs ?, combien ?, quand ?

    • 3
      philippe 31 décembre 2014 à 16:56 / Répondre

      @Vladaboom
      Oui il y a des blancs dans les loges de Prince Hall, de meme qu’il y a des noirs dans les loges des autres Grandes Loges Americaines.
      Il est vrai que perdure des relents de racisme dans la Franc Maconnerie Americaine, resultante de cette histoire chaotique.
      Rien n’est simple dans les societes, Americaine,Francaise ou autres et rien n’est excusable,surtout pas le racisme en Franc- Maconnerie ou dans la societe civile.
      J’ai assiste tres souvent a des tenues dans les loges de Prince Hall( je suis blanc) sans aucun ostracisme et en ait toujours retirer du bonheur, de meme dans les loges dont je suis membre aux USA les freres noirs sont accueilli avec fraternite et toujours avec bonheur

      • 7
        vladaboom 2 janvier 2015 à 17:21 / Répondre

        Merci pour cette précision
        rassemblons ce qui est épars
        Meilleurs vœux à tous et toutes

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