Anderson, Desaguliers, Dachez et Bernheim…

Par Géplu dans Divers

Après avoir lu l’article de Roger Dachez sur les Constitutions d’Anderson de 1723 sur son blog Pierres Vivantes (et l’analyse qu’en a faite hier ici-même Patrick Négrier), Alain Bernheim nous a envoyé sa petite contribution au débat :

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« Imaginer que ces hommes [Anderson, Desaguliers] aient pu éprouver la moindre sympathie pour les “athées” (stupides ou non !) et les “libertins”, relève de la plus pure fantaisie », écrit Roger Dachez dans son blog le 4 janvier dernier. Tiens, tiens…

Alors, prenons le cas de Martin Folkes (1690-1754). Charles Lennox, 2ème duc de Richmond, installé Grand Maître à vingt-trois ans le 24 juin 1724, désigna Folkes au poste de Député Grand Maître pour le temps de sa grande maîtrise qui dura dix-huit mois. Fellow de la Royal Society depuis 1713 – il en sera élu Président en 1741 –, Folkes avait créé en 1720 « an infidel Club ». Stukeley, installé Vénérable de la loge à la Fontaine par le duc de Montagu le 27 décembre 1721, a fait son portrait :
En matière de religion, un incroyant égaré qui la raille bruyamment. Il se targue d’être le parrain de tous les singes, ne croît en rien à la vie éternelle, aux Ecritures ou à la révélation. Il a perverti le duc de Montagu, Richmond, Lord Pembroke et bien d’autres membres de la noblesse qui appréciaient son intelligence ; cela a causé un dommage infini à la Religion en général, en amenant la noblesse à jeter le masque et à aller jusqu’à se moquer ouvertement des formes extérieures de la religion en s’en désolidarisant, et a amené la situation déplorable dans laquelle nous nous trouvons maintenant, avec des voleurs et des assassins, le parjure, la falsification etc. Il pense qu’il n’y a pas de différence entre nous et les animaux, sauf pour la structure différente du cerveau, telle qu’elle peut exister entre un homme et un autre.(1)

Ainsi, d’après le témoignage d’un maçon contemporain, ce Député Grand Maître avait « perverti » le premier Grand Maître noble (Montagu), celui qui l’avait nommé à son poste (Richmond), et de nombreux autres qui avaient de l’estime pour son intelligence. Il professait ouvertement se moquer de la religion à laquelle il avait porté un préjudice considérable en amenant ces Grands Maîtres nobles à « jeter le masque » et à la tourner en dérision. Un tel homme, Président de la Royal Society en 1741, qui était loin d’être « stupide », pouvait donc être maçon et avoir accédé en 1724 au plus haut poste de l’exécutif de la Grande Loge. Si on devait rejeter le témoignage de Stukeley, on lira l’éloge de Folkes, paru le 28 janvier 2010 dans l’Online Newsletter of the Society of Antiquaries of London : « C’est l’athéisme actif de Folkes qui amena Stukeley à le décrire comme ‘un incroyant égaré en matière de religion qui la raille bruyamment’ », mais aussi à lui attribuer « la stature d’un darwinien un siècle avant Darwin »(2).

Citant la première Charge dans ses versions de 1723 et de 1738, Lewis Edwards écrivait : « A première vue, la signification évidente de ces textes est d’illustrer une société adogmatique qui se borne à enseigner une doctrine théiste et morale générale »(3).

Enfin, pour qui aurait du mal à réconcilier les mots d’Anderson avec la nomination de Folkes comme Député Grand Maitre du duc de Richmond, on lira l’article de mon ami Chris Impens, mon prédécesseur comme Maître de la loge de recherche Ars Macionica n° 30 (GLRB), qui écrit : Time and again, it has been claimed that the first charge excludes stupid atheists and irreligious libertines from freemasonry. If you think: yes, that’s what I heard, think again, because Anderson says nothing of the sort.(4)

Ces mots provocateurs sont suivis par une étude profondément originale de ce premier article, basée pour la première fois sur des livres, des brochures, des sermons et de nombreux écrits contemporains de l’époque d’Anderson and Desaguliers’.

Alain Bernheim

1 –   Gould (AQC vi, 1893, p. 131), citant le Common-Place Book de Stukeley (1687-1765), transcrit en 1880 dans le volume 73 des publications de la Surtees Society.
2 – http://www.sal.org.uk/salon/index_html?id=1206.
3 – Edwards (AQC 46, 1936, p. 360).
4 –     Chris Impens (Acta Macionica 18, 2008, p. 9). Voir aussi du même auteur ‘The First Charge revisited’ (AQC 120, 2008, pp. 216-237). Ces deux articles constituent une excellente contribution à une remarque de William James Williams: « […] although stupid Atheists are excluded from entry, the qualifying adjective (which should have been unnecessary) might leave it open to the remark that only a certain class of atheists were intended » (AQC 56, 1945, p. 52).

vendredi 09 janvier 2015 6 commentaires
  • 6
    NEGRIER Patrick 9 janvier 2015 à 12:57 / Répondre

    Merci cher Alain Bernheim de ton témoignage. Il rejoint l’article (plus développé cependant que ta brève intervention) que j’ai écrit contre les interprétations erronées de Dachez quant au sens des Devoirs I des Constitutions de 1723 et 1738.
    Patrick Négrier

  • 5
    HRM 9 janvier 2015 à 12:03 / Répondre

    @ merci à Brutus de cette mise au point de grande concision et de qualité qui est très factuel et avec un recadrage hors, l’erreur et la faute éthique de l’anachronisme.
    Pour plus de précision il s’agit bien du déisme de la Nature et de la Raison, en tant que pure Matérialisme… qui ne pouvait pas encore se dire de cette façon. mais qui savait depuis longtemps que la main et la langue font le cerveau et l’Esprit .
    Se souvenir de la malle alchimique de Newton.

  • 4
    guillaume 9 janvier 2015 à 10:28 / Répondre

    Roger Dachez a écrit sur son blog sous le titre « dégoût » relatif à l’attentat barbare le 07 janvier 2015 Faisons en sorte que » l’Amour, célébré par Saint Paul comme ce qui ne périt pas », nous préserve d’une colère légitime et des outrances auxquelles elle pourrait nous conduire
    Saint-Paul : un esclavagiste, un misogyne, un antisémite, le meurtrier d’Étienne et le persécuteur de chrétiens. (Normand Rousseau, auteur de la Bible immorale)
    Ce scélérat Saint-Paul esclavagiste a écrit: “Esclaves, obéissez en tout à vos maîtres d’ici-bas. Servez-les, non parce qu’on vous surveille, comme si vous cherchiez à plaire aux hommes, mais avec la simplicité de cœur de ceux qui craignent le Seigneur. Quel que soit votre travail, faites-le de bon cœur, comme pour le Seigneur, et non pour les hommes, etc.” Colossiens 3, 22-25 ; voir aussi Éphésiens 6, 5-9 ; Tite 2, 9-10 ; 1 Pierre 2, 18-20.
    Saint-Paul misogyne, esclavagiste, « ne célèbre pas l’amour » mais « l’esclavage et la misogynie ». « L’homme est créé à l’image de Dieu » selon Saint-Paul (pas une très bonne référence parce que le dieu biblique est sanguinaire, misogyne comme Saint-Paul, esclavagiste, génocidaire, etc.) « mais la femme ne l’est pas ». Roger Dachez, homme instruit, doit bien le savoir, alors à voir ce qu’il écrit, il y a aussi « le dégoût pour celui qui n’est en l’occurrence qu’un sophiste »

    Quant à la « pensée unique » à laquelle un frère fait allusion, elle est créée par tous les pays européens qui ont dans leur code pénal « le délit de blasphème » grâce aux politiciens chrétiens, à l’exception de la France, (sauf en Alsace Lorraine), la Belgique, les Pays-Bas (depuis 1 ans), tandis qu’en Irlande toutes les religions et tous les prophètes sont maintenant protégés. Ceux qui les critiquent peuvent se voir infliger « 25.000€ » d’amende. Je voudrais que Roger Dachez exprime son dégoût pour ces législations anti-blasphématoires, mais les chrétiens trouvent normal qu’ils imposent une dictature chrétienne sur la liberté de pensée et 57 états musulmans réclament avec les 2 autres religions un délit de blasphème dans le monde entier, dans 13 pays musulmans la peine de mort existe pour les athées. Que penseraient les chrétiens si les athées devaient pouvoir imposer une peine de prison et ou d’amende pour la critique de l’athéisme, ils crieraient au scandale et ils auraient raison. Ce ne sera donc pas Roger Dachez qui va réclamer la suppression du délit de blasphème en « Alsace-Lorraine », sinon il l’aurait déjà longtemps demandé sur son blog au lieu de se référer à un saint esclavagiste qui soit-disant célèbre l’amour.

  • 3
    Victor Guerra 9 janvier 2015 à 09:59 / Répondre

    Peut-être il serait intéressant de lire l’entrée Martin Flokes dans le livre de Ch. Porset. « Le Monde Maconnique des Lumieres, » pour voir la profondeur du personnage et sa formation, étant donné qu’il paraît comme si c’était un « n’importe lequel » en déblatérant contre la religion, Bien sûr Folkes n’était pas un « imbécile ». S’il était libertin ou non, l’entrée citée le donne comme hypothèse

  • 2
    Makhno 9 janvier 2015 à 09:57 / Répondre

    Ce n’est pas qu’aujourd’hui qu’existe la pensée unique. Que penserait les futurs historiens s’ils se suffisaient des discours de façade ? Et encore, nous sommes libres de nos paroles, ce qui n’était pas le cas autrefois. Faire de l’histoire en se contentant des discours officiels, c’est certainement passer à côté de la vérité. J’ai appris plus de choses au fond des bistrots que dans les réunions mondaines.

  • 1
    brutus 9 janvier 2015 à 06:49 / Répondre

    Une de mes chères amies avait présenté à l’école des hautes études un mémoire remarqué sur la Révolution qu’elle avait joliment intitulé la Guerre des principes. Elle n’étudiait  la Révolution que par l’analyse du journal des débats de la Convention. Bien sûr son oeuvre avait le mérite de l’exactitude puisque fondée sur des documents consultables, mais elle n’en était pas moins dangereusement incomplète car c’est bien autre chose que des discours solennels qui décide du cours de l’histoire.
    Dachez à le même défaut que mon amie. Pour lui un fait n’existe pas s’il n’est pas documenté. Pour lui les acteurs de l’histoire agissent et pensent conformément à ce qu’ils écrivent ou déclarent.
    Cette manière de traiter l’histoire de la maçonnerie conduit à des erreurs d’interprétation. Bien sûr qu’en 1723 ou même plus tard, la maçonnerie n’allait pas proclamer l’inexistence de Dieu, se dire mécréante et rejeter l’église. Si elle l’avait fait elle n’eut pas duré plus de six mois dans un contexte où le bûcher de l’inquisition n’était pas qu’une figure de style.
    Il faut comprendre qui était Newton (unitarien qui refusa les derniers sacrements) en quoi son oeuvre (découverte des lois de la physique) et celle de Galilée  modifient nécessairement la perception du divin. 
    Il faut comprendre que Désagulier ne fut prêtre que par obligation pour pouvoir enseigner à Cambridge, que nul n’a souvenir qu’il ait jamais dit une messe et quel homme de science il fut. 
    Il faut rappeler le rôle intellectuel absolument mineur d’Anderson, honorable pasteur regrettablement emprisonné pour dettes après la faillite de la Compagnie des Mers du Sud, qui rédigea la compilation des Constitutions sous un étroit contrôle de Désagulier, pour pouvoir, avec l’accord de ce dernier et de son Grand Maître, en percevoir les droits d’auteur qui l’ont sauvé de la misère.
    Quoi qu’en dise Dachez, l’esprit de la maçonnerie de cette époque, l’esprit de cette maçonnerie de la Royal Society et des Salon philosophiques parisiens, est essentiellement déiste et même marginalement athée (d’Holbach) 
    Dachez peut bien tenter de démontrer le contraire en exhibant ses document officiels il n’empêche  qu’à trop regarder le détail il n’a pas saisi l’ensemble. Enfin à mon humble point de vue.

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