Sainte-Sophie
La basilique Sainte-Sophie, où les musulmans ont réussi la synthèse architecturale orient-occident dans le plus profond respect des uns et des autres.

La laïcité, selon Kemal Atatürk

Publié par Géplu
Dans Edition

Notre frère Francis Frankeski, qui collabore régulièrement au Blog Maçonnique par ses chroniques, est aussi l’auteur du livre Le Voyage Intérieur, dans lequel il fait parler Mozart, Voltaire, Bourdet, Goethe, Kipling, Hugo Pratt, Aldrin, La Fayette, Montesquieu, Atatürk, Louise Michel, Chamfort, Mark Twain, Duke Ellington, Florian, Choderlos de Laclos, Maria Deraismes et Swami Vivekananda. Des propos imaginaires bien sûr, mais dans le style et le respect de ces personnages, et en s’appuyant sur ce que l’on sait de leur vie et de leur histoire.
Voici ce qu’il fait dire à Ataturk. À comparer avec ce que l’on voit de la Turquie aujourd’hui…
Géplu.

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Presqu’île de Gallipoli, le 23 avril 1915

Vous parler de la laïcité et de ma conviction de sa nécessité pour conduire les affaires d’une nation, revient à vous parler de ma vie, et plus particulièrement peut-être d’un certain épisode qui eut lieu, dans cette période de fureur et de sang qu’était l’année 1915, du côté des Dardanelles. Cette nuit-là, tous les renseignements qui me parvenaient m’annonçaient que nous allions devoir affronter une marée humaine au sud-ouest de la presqu’île. Après une dernière inspection de nos faibles moyens, je conviais mes officiers à partager un repas commun sous ma tente. J’avais eu connaissance des moyens militaires des Anglais et Français qui devaient nous attaquer, et mes paroles furent dans mon esprit, plus un testament politique que la définition de mon action future, car nous allions sans doute tous faire le sacrifice de nos vies dans les deux jours prochains. Je voulais néanmoins que les soldats qui survivraient puissent garder gravés dans le cœur cette discussion et ces principes, seuls garants de la paix civile et du développement d’une grande nation.

Le pays a besoin de profondes réformes, là-dessus nous sommes tous d’accord, leur dis-je, et nous devons nous inspirer des réformes de la Révolution française, même si les descendants des « Lumières » ont oublié que leur pays a donné au monde des Droits qu’ils semblent oublier en venant ici même défier le peuple turc. J’ai compris à la lecture de l’histoire de la Révolution française que les réformes doivent être rapides, profondes, uniquement inspirées par l’intérêt de la nation et menées de façon obstinée pour le bénéfice du peuple, notre maître à tous, si l’on veut avoir quelque chance de succès.

– Ismet, dis-moi, toi qui me connais si bien, sais-tu quel jour je suis né ?
– Non Gazi*, me répondit-il, je sais que tu es né dans une maison rose, au troisième étage de la rue d’Islahane, à Salonique, mais quel jour, je ne le sais pas !
– Rassure-toi mon frère, tu l’ignores, mais moi aussi !

Je ne peux vous le dire car pour cela il était prescrit de regarder la lune ! En effet, comme vous le savez, c’est le prophète qui a fixé les moyens de connaître les jours et non le savant. Le mois commence quand on voit le premier croissant de lune, mais la voit-on pareillement à Salonique, Istanbul ou Tanger ? Il peut y avoir plusieurs jours d’écart.

– … Et encore si le temps ne s’en mêle pas ! Ajouta Ismet, ce qui fit rire l’assemblée, qui n’avait pas eu souvent l’occasion de rire ces jours derniers.
– …Le Prophète avait sans doute raison dans un pays où la majeure partie de la population ne savait ni lire, ni compter, cela n’a plus raison d’être dans un pays moderne où les savants, l’industrie et même l’administration ont besoin de précision pour travailler.
– L’officier que vous êtes touchera-t-il sa solde aujourd’hui, demain ou un autre jour ? Quel jour se rendre au mariage ou payer son loyer si cela dépend du lieu où l’on se trouve, du temps qu’il fait, comme dit Ismet, ou de la qualité de sa vue ? Ceci est un petit exemple de la nécessité d’une vision laïque du gouvernement de la société dans tous ses détails, que je pourrais résumer dans une phrase : au calife le pouvoir spirituel, au peuple le pouvoir politique.

Un des officiers artilleur ajouta :
– La constitution d’Abdülamid II était un pas dans la bonne direction, car dès 1876 on parlait de Liberté d’Égalité et de Fraternité dans l‘Empire ottoman !
– Il faudra aller encore plus loin, dis-je.

À ces mots, je me mis un peu en retrait, car je m’aperçus que j’étais en train d’exposer mon programme politique comme un président élu, alors que nous étions au fond d’une presqu’île pluvieuse qui serait probablement notre tombeau dans quelques jours. Cette pensée me poussa à continuer :

Comment faire du commerce avec des pays qui n’ont pas le même calendrier, comme la France, l’Autriche, l’Albanie ? Je sais bien que certains de ces pays pour l’instant ne songent qu’à nous faire la guerre, mais le jour viendra qui nous amènera la paix. Ce jour–là devra être le même pour tous ! De la même manière, les poids et mesures doivent être identiques partout. La conversation se poursuivit sur les boisseaux, pintes anglaises et françaises, et autres mètres, coudées égyptiennes et kilos, et continua sur les jours de repos fixés chez nous le vendredi, ou bien les heures du jour qui commençaient au lever du soleil et non à minuit comme chez les Occidentaux. L’arrivée du plat principal interrompit les discussions, c’était un bulgur à peine amélioré que j’avais voulu identique à celui de mes soldats.

Quand la faim fut un peu apaisée, je pus reprendre :
– Il en est de même pour l’éducation de nos enfants, dans quelle école les envoyer ? Chaque école religieuse met en avant sa « révélation » et la supériorité de sa pratique, elle oppose en fin de compte les croyants les uns aux autres…

Je poursuivais : la Turquie est faite d’Arabes, d’Arméniens, de Kurdes, de Grecs, de Macédoniens, de chrétiens, d’orthodoxes, de juifs, de coptes, etc. Comment créer une nation homogène et tolérante, sinon en nous inspirant de la laïcité française, le laiklik, comme on dit ici ? L’enseignement devrait donc être dispensé par l’État et non par les religieux. L’école doit être mixte, républicaine et laïque selon le modèle de M. Jules Ferry. Chez nous, plus encore, la scolarisation des filles doit être une priorité absolue. La religion n’a rien à faire non plus à se mêler de justice ou de codification des rapports humains, assez des tribunaux islamiques, et moi qui ai été en rapport avec tous les Européens, je demanderai à un collège d’experts de nous renseigner sur les différents choix qu’ont faits nos voisins, car je veux le meilleur pour mon pays.

Mes compagnons de tablée manifestaient leur soutien par des hochements de tête répétés, et comme mon ordonnance pénétra dans la tente pour me porter les dernières positions, je conclus par cette phrase : Je veux que le citoyen turc devienne aussi libre qu’un citoyen helvétique !

Tous les officiers levèrent alors leur verre de raki bien haut et jurèrent ensemble de mourir pour ces idées !

* victorieux

Kemal Atatürk
Membre de la loge « Vedata »
Orient de Salonique

mardi 10 mai 2016
  • 3
    SEVIN Pierre
    16 mai 2016 à 12:26 / Répondre

    Comment ne pas souscrire pleinement à ces propos , à ce dialogue imaginé par notre Frère FRANKESKI ?
    Et, bien sûr, comment ne pas tracer un parallèle avec quelques aspects plus ou moins inquiétants de la situation actuelle dans notre cher et beau Pays ..?
    L’Education Nationale, le Concordat « Alsace-Moselle »… sujets à revisiter avec l’esprit de la Loi de 1905 et la vision de Jules FERRY…
    La seule « Ecole Libre », c’est l’Ecole Publique » – et l’argent public doit aller à cette dernière…ce sont quelque 15 milliards d € qui vont chaque année vers les écoles confessionnelles.
    Quant à la vision laïque de la TURQUIE de Mustapha KEMAL ATATURK, elle est battue en brèche dans la Turquie d’ERDOGAN…. L’énumération des composantes ethniques de la Turquie, rappelées pas le Frère FRANKESKI , rappelle la nécessité de la stricte application de la LAÏCITE …Rêvons…

  • 2
    Terrasse Serge
    16 mai 2016 à 09:39 / Répondre

    Le mot décadence est cher à l’extrème droite, mais hélas, il faut bien reconnaître que la Turquie, la France, l’Orient et l’Occident connaissent une période décadente.
    Alors gémissons, mais espérons qu’elle soit de courte durée

  • 1
    JMS
    10 mai 2016 à 14:24 / Répondre

    Politique fiction…

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