Rudyard Kipling
Rudyard Kipling (1865 –1936)

A propos de Rudyard Kipling

Par Pierre Noël dans Contributions

Hier, dans la rubrique Que la poésie circule, nous vous avons proposé un poème de Rudyard Kipling, Agapes (Banquet Night). Aujourd’hui c’est Pierre Noël qui nous entretient d’un passage de « Kim » du même Rudyard Kipling.

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Dans « Kim », le roman de Rudyard Kipling (1900), il y a une scène étonnante. Kim (de son vrai nom Kimball O’Hara) est un adolescent, mi-indien mi-irlandais, baignant dans les coutumes de son pays de naissance (le Penjab) mais riche de ses racines irlandaises, éduqué comme un petit Anglais mais apparaissant à sa guise comme un Native ou un Sahib, choisi et entraîné pour le « Grand Jeu » (the Great Game), la lutte intestine entre services secrets russes et britanniques (on est entre 1885 et 1895).

Dans un des chapitres, il se trouve dans un compartiment de train, bondé et surpeuplé, accompagnant son père spirituel, un Lama vieillissant qu’il sert fidèlement dans sa quête de la Délivrance. Dans le compartiment se trouve un pseudo mendiant, recherché par la police locale pour des raisons sans intérêt pour notre propos. Un dialogue suit entre Kim et ce mendiant, fait de phrases simples, simplement factuelles mais manifestement conventionnelles, et surtout scandées d’une façon particulière, scansion qui suffit pour que le pseudo mendiant et Kim se reconnaissent comme membres des services secrets (britanniques) à l’insu de tous les voyageurs présents. Seul le Lama de Kim se rend compte que quelque chose se passe sans savoir de quoi il s’agit vraiment (Kim s’arrange ensuite pour que le mendiant échappe à ses poursuivants).

C’est l’exemple du message caché (Secret Monitor) sous des dehors anodins, faculté qu’on attribua couramment aux Francs-Maçons, depuis au moins 1686 (dans le récit de Plot), si pas depuis la première mention du Mot de Maçon dans la « Muses Threnodie » (Henry Adamson) de 1638. C’est exactement la caractéristique que les publications de ces années-là attribuaient aux maçons, celles de pouvoir se reconnaître en secret par le moyen de gestes simples, mais exécutés d’une certaine façon (Dans le The Rehearsal Transpros’d (sic) de 1672, Andrew Marvell écrit que la manière de peler et couper un oignon suffit à ce que les Maçons se reconnaissent « as those that have the mason word secretly discern one another » (cité par Knoop, Jones et Hamer, 1945, pp 30-31).

Bien sûr, Kipling était Maçon (il fut initié à Lahore), mais il ne parle pas d’un usage pareil qui serait réservé aux Maçons. Dans son roman, le seul maçon affiché est un prêtre anglican particulièrement obtus et fermé aux cultures locales, alors que le prêtre catholique est compréhensif et ouvert. Le seul Maçon convenable est le chef des services secrets, le colonel Creighton, qui comme tout véritable professionnel ne dit rien.

L’intérêt est cette capacité acquise par Kim au prix d’heures de travail chez un antiquaire mystérieux de Simla, celle de passer inaperçu et de n’être reconnu que par ceux-là seuls qui font partie du groupe. Tous les documents, pamphlets, libelles … de la franc-maçonnerie d’avant 1725 (presque tous anglais) parlent de cette possibilité qu’ont les maçons de se rendre invisibles, de communiquer à l’insu de tous, de pouvoir appeler au secours un parfait inconnu, du plus haut beffroi jusqu’au milieu d’une foule anonyme. On trouve cette obsession dans les écrits de 1680 comme dans ceux de 1725. On la retrouve chez les commentateurs qui ne voient dans le franc-maçonnerie d’avant (et d’après) 1720 qu’un complot jacobite, une société secrète d’espions et d’intrigants se servant de quelques secrets enfantins pour tramer leurs entreprises et couvrir d’un voile d’ombre leurs desseins politiques sans lendemain.

En voici un exemple tiré de « Les francs-Maçons », un poème Hudibrastique (et scatologique), publié à Londres en 1723 (cité par KJ&H, il se trouve aisément sur Internet).

Quand un homme étend les bras (d’une certaine manière),
Cela attire l’attention des maçons à quelque distance ;
Même celui qui se trouve sur la grande tour de Saint-Paul,
Descendra d’emblée parmi la foule et
Suivra son Frère n’importe où,
Même s’il doit pour ce faire chevaucher cent lieux ; 

dimanche 03 septembre 2017 7 commentaires

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  • 6
    pierre noel 6 décembre 2017 à 11:59 / Répondre

    Remarquez les dates. Le roman fut écrit en 1897, 20 ans après le convent qui amena la rupture entre la GLUA et le GODF (Kipling devait le savoir).
    Cela n’empêchait pas maçons Français et Anglais de se « reconnaître » et d’échanger.

  • 4
    pierre noel 5 décembre 2017 à 18:48 / Répondre

    Dans « Capitaines Courageux » (1897) du même Kipling, on trouve un autre dialogue tout aussi évocateur entre le héros, un jeune garçon recueilli par des marins pêcheurs britanniques au large de Terre-Neuve. La scène (chapitre V) se passe après un échange de tabac entre l’équipage du bateau anglais et un autre, français.

    « How was it my French didn’t go, and your sign-talk did? » Harvey demanded when the barter had been distributed among the « We’re Heres ».
    « Sign-talk! » Platt guffawed. « Well, yes, ’twas sign-talk, but a heap older’n your French, Harve. Them French boats are chock-full o’ Freemasons, an’ that’s why. »
    « Are you a Freemason, then? »
    « Looks that way, don’t it? » said the man-o’war’s man, stuffing his pipe; and Harvey had another mystery of the deep sea to brood upon. »

    « Qu’est-ce qu’il n’allait pas avec mon français ? » demanda Harvey quand le produit du troc eut été distribué entre les marins du Sommes-Ici.
    « Un langage par signes ?» s’esclaffa Platt. « Ben oui, on se parlait par signes, un langage bien plus vieux que ton français, Harve. Ces bateaux français sont pleins de Francs-Maçons, çà explique tout ».
    « Vous êtes Franc-Maçon ? »
    « Ca y ressemble, non ? » répondit l’ancien de la marine de guerre, en bourrant sa pipe, et Harvey eut ainsi un autre mystère de la mer profonde à se mettre sous la dent (littéralement : sur lequel couver) »

    Une fois encore, l’accent est mis sur cette faculté étrange qu’ont les francs-maçons de communiquer entre eux à l’insu de tous. C’était pour les profanes, ce qu’ils ont de plus inexplicable.

    • 5
      Chicon 6 décembre 2017 à 09:28 / Répondre

      (4) Pierre Noel
      effectivement et c’est curieux, on reconnaît un franc-maçon en réunion, et je me suis demandé pourquoi :
      Peu bavard, attentif, réservé, poli, consensuel, se tenant bien.
      On dirait qu’il prend plaisir à comprendre plus qu’à parler.

      • 7
        Chicon 6 décembre 2017 à 13:29 / Répondre

        Et bien sûr, quand on arrive dans l’espace intime, avec discrétion il y a les signes, mots, attouchements.

  • 3
    pierre noel 5 septembre 2017 à 21:34 / Répondre

    Tant qu’à faire, autant dire ce qui est le plus émouvant dans Kim, maçonniquement du moins.

    L’héritage de Kim se limitait à trois bouts de papier, le premier qu’il appelait son « ne varietur » parce que ces mots figuraient au-dessous de la signature de son père (vous comprendrez qu’il s’agit de son diplôme) , le deuxième le « clearance certificate » de ce dernier (il avait quitté sa loge « en règle de cotisation »), le dernier l’extrait de naissance de Kim. Ces papiers feraient de Kim un homme et il ne devait s’en séparer en aucun cas, car ils faisaient partie de cette magie qui se pratiquait dans un grand bâtiment bleu et blanc, le Jadoo-Gher comme on appelait la loge maçonnique (de Lahore) derrière le musée municipal. Un jour viendrait où Kim serait exalté (sic) entre deux gigantesques piliers, Force et Beauté, et le colonel en personne viendrait l’assister… Ces papiers étaient cousus et contenus dans une bourse que Kim portait autour du cou, comme une amulette.
    Le père de Kim était un Irlandais venu avec son régiment aux Indes. Après qu’il eut quitté l’armée, veuf et sans le sou, il était devenu chef d’équipe sur la ligne Lahore- Firozpur (séparée par une frontière infranchissable depuis la séparation de l’Inde et du Pakistan il y a 70 ans). Il avait sombré dans l’alcoolisme, laissant le petit Kimball aux soins d’une nourrice locale qui l’avait élevé comme son enfant.

  • 2
    pierre noel 5 septembre 2017 à 18:24 / Répondre

    Les « Builders of the silent cities » était initialement une loge anglophone de la GLNI&R (n° 12) à Lille, créée le 7 janvier 1922. Les fondateurs étaient des FF Britanniques chargés de cimetières militaires du Nord (en France et en Belgique). En sommeil pendant la 2° guerre mondiale, elle fut reconstituée le 1er mai 1954.
    Après les « événements » cités par Chicon, la loge « The builders of the silent cities in Flanders » fut consacrée à Ploegsteert (entre Armentières et Ypres), dans le Hainaut occidental. Elle est inscrite sous le n° 55 dans le registre de la GLRB.
    Elle préserve le souvenir de Rudyard Kipling qui aurait proposé le nom de la loge, mais surtout celui de tous ceux sont tombés dans les champs de Flandre. Elle travaille selon le style Emulation du rite anglais (les officiers parlant leur langue)

  • 1
    Chicon 5 septembre 2017 à 12:38 / Répondre

    Edouard Kipling est venu en France chercher son fils disparu lors des combats sanglants de la Première Guerre Mondiale. A St Omer avec le personnel charge de la construction des tombes anglaises il a créé une loge les  » Builders of the Silent Cities » ou les bâtisseurs des cites silencieuses. Cette loge est repartie a Londres en essaimant en France d’une loge fille qui est venue a Liile, puis en Belgique suite au tremblement de terre qui a ebranlè la GLNF.
    Donc Kipling a laissé quelque chose chez nous mais n’a pas retrouvé son fils.

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