Catherine Kintzler
Catherine Kintzler

Comment « sauver » le discours d’Emmanuel Macron

Par Catherine Kintzler dans Contributions

Catherine Kintzler [1] nous a autorisé à reproduire l’article quelque peu sarcastique qu’elle a écrit pour l’Express en analyse du discours d’Emmanuel Macron à la Conférence des Evêques de France ce 9 avril.

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Comment sauver le discours d’Emmanuel Macron au collège des Bernardins le 9 avril 2018

Dans la soirée du 9 avril, un tweet a circulé relayant un propos attribué à Emmanuel Macron par son propre compte Twitter : « Le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, il nous incombe de le réparer ». Ce tweet est inexact. Au début de son discours aux évêques de France, le président de la République a dit :

« Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.
Pour cela, il n’est pas d’autre moyen qu’un dialogue en vérité. » [2]

À la lecture du tweet erroné et écourté, des demi-habiles se sont empressés de froncer le sourcil, et ont appelé (à juste titre) à rétablir l’exactitude et la continuité du passage pour se lancer dans une explication de texte en forme de rattrapage salvateur : vous voyez bien qu’il s’agit simplement d’un « dialogue » ! Sauf que, de ce dialogue, le ministre de l’intérieur et des cultes est déjà chargé. Sauf que ce dialogue n’a jamais été rompu. Sauf, surtout, que dans le texte « dialogue » n’est invoqué que comme moyen pour une fin plus haute : c’est bien le lien entre Église et État qu’il conviendrait de réparer.

De quelle nature peut bien être ce lien ? politique ? Non, vous n’y pensez pas, ce ne serait pas sérieux : aucun magistrat ne pourrait assumer une telle thèse, ouvertement contraire au principe de laïcité et à la loi de 1905. Quoique ça s’est déjà vu récemment, et on ne peut pas exclure complètement cette hypothèse. On pense tout de suite aux discours de Nicolas Sarkozy à Latran et à Riyad. Mais François Hollande fut plus précis, en une laconique paraphrase inversée de la loi de 1905 : « La République française reconnaît tous les cultes » [3].

Emmanuel Macron est donc injuste envers ses prédécesseurs lorsqu’il dit au sujet de ce lien abîmé : « […] la situation actuelle est moins le fruit d’une décision de l’Église que le résultat de plusieurs années pendant lesquelles les politiques ont profondément méconnu les catholiques de France.. » À y bien réfléchir, la phrase dit quelque chose de vrai : effectivement l’Église catholique n’a pas ménagé ses efforts, ces dernières années, pour faire valoir ses vues – comme elle en a parfaitement le droit – dans le débat politique, alors que du côté de la puissance publique on a été très méchant. Par exemple la loi Carle. Oups, mauvais exemple, songeons plutôt au mariage étendu aux personnes de même sexe : la loi a été votée, preuve d’une « profonde méconnaissance » envers les catholiques de France qui, comme chacun sait, étaient tous vent debout contre cette disposition. Je me trompe ?

Revenons au texte initial, « le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé ». Que veut dire s’abîmer ? On comprend que ce lien est tombé dans un abîme, a été précipité aux oubliettes. De plus, la proposition est à l’impersonnel, il n’y a pas de sujet, pas d’agent explicite.

Quand on dit « ce vin se boit facilement », personne ne comprend que le vin se boit lui-même : il est bu par des buveurs. Qui et qu’est-ce qui aurait donc abîmé le lien entre Église et État ? La réponse est facile : une loi votée en 1905, et toujours en vigueur, a « abîmé » le lien politique entre les Églises et l’État en les disjoignant. C’est cette séparation-dégradation qu’il faudrait réparer ? il faudrait refaire la soudure ? Mais non ! Je vais trop loin, c’est trop gros, je tiens là des propos outranciers de « radicalisation laïque ». Aucun président de la République n’oserait suggérer ça – un chef de de l’État français, c’est possible, mais pas le président d’une république « indivisible, laïque, démocratique et sociale » quand même.

Il faut donc recourir à une autre manière de comprendre. Quand on dit « ceci ou cela se dégrade vite », on comprend qu’un élément subit une usure sans assigner à celle-ci un agent particulier : il a besoin d’entretien, de réparation régulière. Le lien entre l’Église catholique et l’État s’est-il usé de cette manière ? Non : on vient de voir qu’il a été nettement et délibérément brisé et avec lui les liens politiques entre toutes les puissances religieuses et l’État. Mais je suis bête à ne voir obstinément que le lien politique. Emmanuel Macron parle probablement d’autre chose que d’un lien politique aujourd’hui inexistant dont je viens de dire qu’un président de la République ne peut pas proposer le rétablissement. Il pourrait s’agir d’un lien non-politique, lien historique, social, traditionnel, moral. Le processus de sécularisation, d’indifférence croissante envers les religions manifeste cette usure, cette dégradation, et c’est à quoi il conviendrait de résister. Bingo, cette fois je sens que l’hypothèse tient la route !

Les obstacles qui rendaient ma vision bornée et aveugle s’aplanissent. Je comprends mieux le texte à présent, et c’est là qu’il révèle sa grandeur : il s’agit de restaurer un lien de nature morale entre l’Église catholique et l’État, tombé dans un abîme de perdition séculière. Le discours tout entier s’offre alors à une lecture aisée, avec ses allusions, ses citations, ses références, ses clins d’œil, son vocabulaire et ses expressions puisées aux meilleures sources : « en vérité », l’« humilité profonde de notre condition », « le temporel », « le spirituel », le « sel », la lumière « sous le boisseau », la « bonne nouvelle » – avec en plus un superbe passage en forme de credo.

Emmanuel Macron a même avancé que chacun (pas seulement les croyants), est traversé par la question ultime de l’incertitude du salut. Écoutons-le, et prenons la mesure de ce souffle :

« C’est cela, si vous m’y autorisez, la part catholique de la France. C’est cette part qui dans l’horizon séculier instille tout de même la question intranquille du salut, que chacun, qu’il croie ou ne croie pas, interprétera à sa manière, mais dont chacun pressent qu’elle met en jeu sa vie entière, le sens de cette vie, la portée qu’on lui donne et la trace qu’elle laissera.

Cet horizon du salut a certes totalement disparu de l’ordinaire des sociétés contemporaines, mais c’est un tort et l’on voit à bien à des signes qu’il demeure enfoui. Chacun a sa manière de le nommer, de le transformer, de le porter mais c’est tout à la fois la question du sens et de l’absolu dans nos sociétés, que l’incertitude du salut apporte à toutes les vies même les plus résolument matérielles comme un tremblé au sens pictural du terme, est une évidence. »

Je me sens concernée, et je me sens toute chose : un président de la République parle de salut ! N’étant pas complètement inculte, j’avais bien rencontré ce terme dans mes lectures, mais je ne savais pas qu’il peut désigner ce à quoi j’aspire : il aura fallu ce discours du 9 avril pour le sortir de son enfouissement et m’en révéler la troublante et tremblante évidence. Il me semblait que le premier magistrat de l’État doit s’attacher à sauver, à protéger et à accroître des biens civils immanents auxquels il est légitime de tenir ici et maintenant – par exemple les services publics, la liberté, la sécurité, sans oublier les biens de l’esprit appréciables en ce monde ici et maintenant, comme la connaissance, l’art, la recherche scientifique, l’instruction publique. Et voilà qu’il me suggère à présent (en plus ou à la place de ces biens immanents ?) un horizon surnuméraire empreint de spiritualité ! Il a bien raison de se garder d’inventer « une religion d’État se substituant à la transcendance divine » : cette dernière fait déjà largement l’affaire.

Je n’en demande pas tant au plus haut responsable politique. Même animé par les meilleures intentions, le président de la République a-t-il le droit de m’indiquer une telle dimension salvatrice ? Je remercie de tout cœur un concitoyen qui s’inquiète ainsi du soin de mon âme, mais je préfère m’en occuper moi-même. Aussi me dis-je que c’est seulement Emmanuel Macron qui a parlé le 9 avril. Je ne vois pas d’autre manière de sauver son discours.

[1]    – Auteur notamment de Penser la laïcité (Paris, Minerve, 2015 2e éd.). Site web www.mezetulle.fr
[2]    – En ligne sur le site de la présidence de la République : http://www.elysee.fr/declarations/article/transcription-du-discours-du-president-de-la-republique-devant-les-eveques-de-france/. La faute de ponctuation dans la première phrase est d’origine.
[3]    – Entretien au journal Le Parisien, 4 mars 2015, p. 4.

vendredi 13 avril 2018 15 commentaires
  • 7
    ERGIEF 14 avril 2018 à 01:30 / Répondre

    Certains révolutionnaires avaient imaginé une devise républicaine reposant sur 4 piliers: liberté, égalité, fraternité, concorde. Le 4ème à été abandonné sous la pression des plus réalistes d’entre eux. À l’usage on verifie qu’ils avaient été bien inspirés ( du moins pour défendre leurs intérêts ). Les 3 premiers piliers sont des idéaux humanistes relevant de la morale donc par essence flous et instables qu’on peut brandir comme des flambeaux sans véritable obligation de résultats. La concorde en revanche est une notion parfaitement mesurable: on se tape dessus ou on se serre la paluche, on s’entre tue en cas divergence de vues ou on s’embrasse sur la bouche. Ça c’est du concret, du réel dont la réalité des faits quand ils se produisent ne peut être contestée. Pas fous les révoltés de 1789 et des suivantes…ils n’allaient pas se tirer une balle dans le pied en promettant la paix pour tous et tout le temps.
    Alors quand on voit la virulence de la prose des laïcards suite a la visite de Macron chez les cathos, des professionnels de l’occuption des facs ou des représentants syndicaux de la SNCF on comprend mieux pourquoi leurs grands modèles historiques ont swiché la concorde de la devise de la république. Madame Kintzler glose implicitement à propos de la quête de sens et de spiritualité de notre société en pleine déconfiture éthique et de ceux qui se tournent vers les religions et ça la fait rire. Moi ça ne me fait pas rigoler du tout de voir notre monde se perdre dans le matérialisme à tout va et la désespérance amère. Je vais de ce pas me replonger dans le prologue de l’évangile selon Jean ça me lavera de la bave des crapauds.

    • 9
      La fleur 15 avril 2018 à 16:32 / Répondre

      De concorde à concordat… Que je sache que l’Alsace-Moselle, terre de concordat, n’est pas un territoire à feu et à sang. Un jour viendra peut-être où ce pays caputalisera sur les bonnes idées issues des territoires. Salarier les ministres du culte, de tous les cultes car la sociologie du pays a changé en un siècle, serait une manière astucieuse de les contrôler, non ?

      • 11
        ERGIEF 15 avril 2018 à 19:16 / Répondre

        Je partage totalement. L’idée du salariat des ministres du culte est excellente à condition que n’en bénéficient que ceux qui détiennent un diplôme supérieur de théologie reconnu par l’état, que la maîtrise parfaite de la langue francaise soit exigée et que tous les sermons prêches et autres exhortations soient faits en français. Et nous en tirerons deux avantages : la respiritualisation de la société française qui en a bien besoin et la maîtrise des prédicateurs.

    • 14
      Désap. 15 avril 2018 à 22:23 / Répondre

      Interrogeons-nous tout de même : les pays occidentaux les plus évolués et restés les plus religieux que sont l’Angleterre et surtout les USA sont les pays du monde dont la politique, intérieure et extérieure, est la plus matérialiste.

  • 6
    Marchal 13 avril 2018 à 18:55 / Répondre

    On croit à lire Catherine Kunzler que le Président Macron s’adressait ce jour là au pays tout entier, ou pire à elle seule dans le secret du confessional.Erreur de perspective, peche d’e vanité ? Pour cette seule raison elle prononcera trois « Je vous salue Marie « et un « Notre Père  » En fait le Président dans l’exercice de ses fonctions et dans son rôle de représentant de la République a tenu un discours de circonstance comme il en a prononcé en pareille circonstance devant d’autres reptresentants de communautés défendant chacune à leur façon la conception de l’homme qui est la leur.Pour ceux-là le but ultime c’est le salut pour d’autres c’est le bonheur de l’humanité. Ne doutons que le jour où nous accueillerons le Président sous la voûte étoilée de notre temple,nous serons comblés par les propos que
    nous aurons entendus .Et alors les archevêques,les évêques,les cures,les bedeaux,les enfants de cœur et toutes celles et ceux qu’ils servent et bénissent crieront au sacrilège En raison, ce n’est pas dans celui qui parle que se cache le diable mais dans ceux qui entendent .
    JFM

    • 8
      Patrice21 14 avril 2018 à 09:26 / Répondre

      Mais ou sommes nous la ! En politique de ceux qui revent de pouvoir qu’ils ne peuvent obtenir ou bien en Franc Maconnerie
      Il y a une deviance ou l’on parle de laicite, de religion etc
      Il y a des lieux pour cela
      La FM se doit etre au dela des religions et de la politique Si non ce ne sont que des breves de comptoir pour alimenter celles de bistros
      Restons des FM et non des aigris
      Bon we a toutes et tous

      • 10
        RVXL 15 avril 2018 à 19:11 / Répondre

        Tout à fait d’accord avec vous, Hiram.be n’est pas une tribune politique, ces propos politiques et engagés n’ont rien à faire ici. Hélas l’on n’exprime seulement sa volonté de pouvoir, là ou l’on peut….

        • 12
          Géplu 15 avril 2018 à 19:26 / Répondre

          Certes, Hiram.be n’est pas une tribune politique. C’est un blog maçonnique, qui considère la franc-maçonnerie comme un engagement humaniste. A ce titre les francs-maçons doivent, dans le plus profond respect des autres comme d’eux-même, être des acteurs de la défense de la liberté de conscience, et donc de la laïcité.
          Le propos de Catherine Kintzler et de tous ceux qui veulent, sans polémique, donner leur point de vue sur ce discours inquiétant y sont donc les bienvenus.

        • 13
          ERGIEF 15 avril 2018 à 19:27 / Répondre

          D’une part un débat sociétal n’est pas forcément un débat politique et l’article de Mme Kuntzler est forcément générateur de ce type de conversation. D’autre part il ne faut pas jouer les pharisiens ou les tartufes et crier au loup chaque fois que la politique et la religion s’invitent au débat. Nous ne sommes pas en loge.

      • 15
        luciole 15 avril 2018 à 22:46 / Répondre

        Dans la mesure ou ce blog est ouvert à tous, profanes comme FM il peut traiter de la société dans son ensemble.

  • 5
    Rey 13 avril 2018 à 13:01 / Répondre

    Madame, j’ai été votre élève au lycée de Montmorency en 1979. J admirais votre culture vos raisonnements et votre bienveillance. Vous m avez ouvert une porte sur un chemin qui a été une renaissance pour moi , et chaque fois que le hasard de mes pérégrinations me mène à lire un de vos écrits, je suis toujours aussi éblouie de la précision de vos raisonnements ! Un grand merci à vous ! Muriel Rey

  • 4
    Patrice Deriémont 13 avril 2018 à 12:10 / Répondre

    Ma chère Catherine. Ca a toujours été un plaisir de partager des débats, des conférences, des colloques avec toi. Comme d’habitude tu as dit et écrit ce que je pense profondément. Merci de nous rendre plus intelligents à chacune de tes interventions.

  • 3
    Gérard MACHLINE 13 avril 2018 à 11:25 / Répondre

    Pour les cheminots, un statut vaut bien un salut..

  • 2
    SEVIN Pierre 13 avril 2018 à 11:22 / Répondre

    A l’heure où le transhumanisme ambiant et attendu par d’aucuns , nous interpelle et nous rappelle que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », ne voilà-t-il pas que notre premier magistrat s’arroge le droit de préserver le salut de notre âme !!! foulant ainsi allègrement la LOI du 9 DECEMBRE 1905, qui est le ciment de notre République UNE – INDIVISIBLE – LAÎQUE ET SOCIALE !
    S’il continue dans cette voie, je crains fort – ou plutôt, je l’espère ! – que tous les Républicains, conscients et responsables, sauront s’unir pour lui indiquer d’une seule voix, la voie de la sortie.
    Sacré Badinguet !

  • 1
    capelle 13 avril 2018 à 08:36 / Répondre

    Quel beau plaidoyer ,Catherine, en faveur du fautif Macron qui s’assoit fièrement sur l’Art.2 de la Loi de 1905, non, les Athées n’aspirent pas au « salut » ils t’indiquent la sortie de la vie terrestre définitive et …sans appel!!!

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