Michel Maffesoli
Michel Maffesoli

La philosophie « progressive » de la FM et la postmodernité.

Par Géplu dans Contributions

Lors du Colloque « Aspects et effets économiques du religieux dans les sociétés contemporaines » organisé par le GCRE du GODF à Aix en Provence le 29 septembre 2018 en partenariat avec l’association des amis de Bruno Etienne, Michel Maffesoli était intervenu avec une contribution sur le thème de La philosophie « progressive » de la franc-maçonnerie et la postmodernité.
Il a bien voulu nous en confier une copie pour les lecteurs d’Hiram.be :

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La philosophie « progressive » de la franc-maçonnerie et la postmodernité.

Avec le retour du destin, ou à tout le moins que l’idée du destin redevient une réalité quotidienne, l’individu se défait de lui-même. Ou pour reprendre une expression familière il « s’éclate » dans un ensemble qui, stricto sensu, l’exhausse. Le rend plus grand, le magnifie dans un « idéal communautaire ». C’est la culture comme héritage accumulé tout au long des histoires humaines, et qui racine tout un chacun dans un espace, réel ou symbolique, dont il est dépendant. Le destin c’est un temps se contractant en espace.

On peut voir dans l’idéal communautaire la forme contemporaine de l’égrégore, cet esprit commun se cristallisant dans les limites de la quadrangulation du temple en construction dessinée, sous forme allégorique, au cœur même de la tenue maçonnique ? C’est grâce à ce temple symboliquement figuré que s’unissent les multiples énergies individuelles. Énergies présentes, certes, mais ne négligeant pas celles qui ne sont plus. Mémoire des morts illustres dont A. Comte a fait le fil rouge de sa « religion de l’humanité ». Et avant lui, l’oracle de Delphes qui rappelait avec constance aux cités démocratiques grecques tout ce qu’elles devaient aux générations passées qui, elles, devaient rester majoritaires dans quelque élection que ce soit !

Est-ce un paradoxe que de voir « les morts gouverner les vivants » ? Pas forcément. Car quand le monde s’avachit, quand le frelatage des idées tient le haut du pavé, il faut savoir se concentrer. Et, d’une manière profonde et grave, rassembler ce qui est épars. Faut-il le rappeler ? L’idée de rassembler est, justement, l’étymologie même du mot « intelligence » ( « inter »  « lego » : rassembler parmi le multiple). Donc, la vraie intelligence qui est au cœur de la démarche maçonnique est bien de rassembler ce que le principe de coupure moderne avait dissocié. L’intégralité de l’être trouve là sa justification.

Ainsi, dans la construction du « Temple » commun — c’est cela le vivre-ensemble — comme cela fut déjà le cas au XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie propose quelques pierres d’attente auxquelles peut s’adosser l’architectonique sociale postmoderne en cours de construction.

Et parmi ces « pierres », les ancestrales coutumes qui, par la maturation faite tout au long de la tradition, deviennent des lois immuables. Parmi elles, celle-ci, irréfragable : on ne peut pas abolir le monde tel qu’il est. Peut-on même le réformer ? Voilà qui n’est pas certain. Faut-il le révolutionner ? C’est une prétention fort dangereuse dont l’histoire montre, à loisir, les effets pervers. Non. On ne peut que s’accommoder à lui, composer avec lui, s’ajuster à lui, et autres manières de respecter la Nature. Les rituels lors des tenues, plus encore la confrontation avec les éléments naturels (feu, eau…) lors des voyages initiatiques rappellent cette essentielle humilité. Ce structurel accord avec ce qui a été de toute éternité, est et sera dans l’avenir.

La sensibilité écologique contemporaine, l’écosophie naissante qui en résulte sont en profonde « correspondance » avec cette immémoriale sagesse. Sagesse qui nous apprend la nécessité du sacrifice, l’acceptation de la limite, garantie de la stabilité du monde. Les Romains donnaient à Jupiter le surnom de « Stator », car il était le dieu conservant l’ordre des choses : « stare, stat », « tenir ». C’est en sachant se « tenir » dans les limites naturelles que l’on peut éviter cet « hybris », cet orgueil démesuré conduisant, immanquablement, à la dévastation du monde.

La « determinatio » désigne, en latin, la borne, la limite faisant la partition entre le champ fertile et l’indéfini du désert. La sagesse initiatique apprend, avec justesse, à s’accorder aux déterminations naturelles, sociales, intellectuelles, etc. « S’accorder » ne signifie pas accepter un statu quo figé. Mais bien composer avec ce qui est. C’est-à-dire s’attacher au fait et à l’expérience. Expérience commune venant de fort loin, et dès lors radicale car se racinant dans cette longue durée dont les historiens les plus perspicaces ont fait le fondamental substrat culturel.

C’est une telle mise en perspective traditionnelle, donc naturelle qui incite la pensée libre ( cœur battant de la Franc maçonnerie de tradition) à prendre de la hauteur . Et par là  se protéger de la vermine de l’opinion commune ; ces parasites minant l’équilibre global en répandant des idées convenues qui ne favorisent pas la hauteur de vue nécessaire à l’affrontement au destin. Ce qui est nécessaire pour toute génération. Ce qui est encore plus utile lorsqu’un cycle s’achève, et qu’un autre commence. Quand une époque se clôt et qu’une autre s’ouvre, le trésor de l’expérience traditionnelle est, on ne peut plus, d’actualité. C’est bien cela que la philosophie progressive chère à la franc-maçonnerie peut apporter au monde en gestation.

Puis-je, ici, rappeler les deux manières habituelles, d’interpréter le cours du temps ? Certains systèmes philosophiques reposent sur un linéarisme assuré de lui-même. Dans la foulée de Hegel, et de sa philosophie de l’Histoire, les grandes constructions socialisantes du XIXe siècle théorisent une telle flèche du temps. Le progressisme est la conséquence d’une telle vision du temps. Ce fut le mythe majeur de la modernité.

À cela s’oppose une conception circulaire de la temporalité. C’est le « retour éternel du même » nietzschéen. Fort complexe et nuancé chez le philosophe, mais qui se vulgarise dans diverses conceptions du monde quelque peu conservatrices et peu attentives aux mutations, aux évolutions sociétales. En bref, dans ce cas là, la « conservation » consiste à refuser ou à dénier le devenir propre à toutes choses. Le cercle est une bonne illustration d’un tel statuo quo ante !

Tout autre peut être la progressivité. Pour en donner une traduction imagée, ce n’est ni la flèche ni le cercle, mais la spirale. Toujours constante et toujours changeante. La constance, c’est l’enracinement dans la tradition dont j’ai indiqué l’aspect fondateur et, sans jouer sur les mots, « radical ». Le changement, c’est l’adaptation au présent. Une telle impermanence s’accotant à la continuité est cela même que l’on trouve dans les philosophies orientales. Et la référence à l’« Orient », d’où naît la lumière, est un élément constant de la sagesse maçonnique. Il structure, de part en part, son inconscient collectif.

Cette métaphore de la spirale, revenant fréquemment dans l’histoire de la pensée, par exemple chez Nicolas de Cues dont la Docte ignorance préfigurait l’humanisme de la Renaissance, est une pertinente illustration de la philosophie progressive nous initiant à l’humilité, c’est-à-dire à la relativité des choses.

« Le temps revient. »[1], telle était la devise que Laurent de Médicis fit peindre sur son étendard par ce grand peintre qu’est Andrea del Verrocchio. Il s’agissait là d’un écho à ce qu’écrit, dans Les bucoliques, Virgile : « Voici que recommence le grand ordre des siècles. » Ce temps qui revient est, bien sûr, celui de la Renaissance avec son bouillonnement culturel, sa créativité tous azimuts, le nouvel Âge d’or qu’elle représente.

Ce temps qui revient c’est, également, celui de l’humanisme redivivus trouvant dans la philosophie progressive une expression de choix. Philosophie, ainsi que l’indique Pythagore, qui le premier emploie ce terme, qui est l’amour de la sagesse. C’est un processus : une démarche initiatique, vers la sagesse. C’est cela la progressivité. Non pas la simple projection vers un futur parfait à atteindre, mais une déambulation, jamais achevée qui, se racinant profond, se vit au présent. L’avenir étant, dès lors, donné de surcroît.

Il s’agit bien là d’une autre pierre d’attente sur laquelle peut se greffer le cybermonde en gestation. Le phénomène Wikipedia, celui d’une encyclopédie en constant devenir, et d’une manière plus générale tous les forums de discussion, blogs et autres sites communautaires, tout cela traduit la méfiance juvénile vis-à-vis des prêts à penser de série. C’est aussi le refus des dogmes de quel qu’ordre qu’ils soient[2].

Or les analystes de la circumnavigation en jeu dans la cyberculture montrent en quoi la découverte d’un nouveau monde qu’elle induit se fait dans et par la reprise de thématiques fort anciennes. La référence aux syncrétismes philosophiques est chose courante. Il en est de même des débats, sur les diverses spiritualités, dont l’importance est considérable. On ne peut plus négliger le retour en force d’un ordre symbolique aux contours infinis. Cette présence de l’immatériel au sein même d’un développement technologique de pointe est l’indice le plus sûr d’un indéniable réenchantement du monde.

Tel est l’enjeu d’une philosophie progressive dont beaucoup de maçons, gagnés par l’imbécillité ambiante, ne mesurent pas la portée. Ce ne sont plus les événements politiques ou sociaux (voire « sociétaux ») qui sont les préoccupations quotidiennes de la conscience collective, encore moins celles des jeunes générations, mais bien les événements quelque peu paradoxaux des vieux archétypes : initiation, spirituel, communauté, tribu, rituel, etc., que le progressisme moderne avait cru dépassés. C’est en ce sens que la progressivité des sagesses ancestrales, celle du « temps qui revient » (re)trouve une force et une vigueur indéniables !

Dès lors, il est vain de se contenter d’une petite morale d’enfants de Voltaire (comme il existe des « enfants de Marie »). Morale assez médiocre au vu du changement civilisationnel en cours. Il n’est plus de mise de se satisfaire de ces répétitions d’idées connues et convenues. On ne peut plus se contenter d’être, simplement, obséquieux vis-à-vis du politiquement correct. En effet, que sont donc les incantations dont on nous rebat les oreilles ? Sinon une manière de « chanter » quelques théories plus ou moins bien apprises. Et ce pour cacher l’indigence de son esprit !

Non, tout cela ne suffit pas. Le penser libre du franc-maçon s’élabore à partir d’une hétérodoxie structurelle. C’est-à-dire d’une pensée qui sait se nourrir de l’Autre (« hétéro ») : altérité au sein de la société, altérité de la nature, altérité du sacral. Il est désuet de croire que l’on peut réduire cet Autre multiforme à l’identique, à l’égalité, à la Raison souveraine. Et ce d’autant que le virtuel de la cyberculture élargit quelque peu la morale, et fait exister le réel à partir de ce que l’on a tendance à considérer comme « irréel ».

« Irréel » pour ceux qui, obnubilés par une conception quantitativiste de la réalité sociale et/ou économique, considèrent, en toute bonne foi, que n’est juste que ce qui est conforme à leur intérêt de petits boutiquiers. Le virtuel est-il autre chose que de dire le savoir collectif issu, justement de la tradition ? N’est-ce point une noosphère, une superconscience, celles de l’intersubjectivité, où un étroit « je » se transcende en un « nous » autrement plus dynamique ?

Le virtuel est donc une manière de dire l’égrégore : une énergie commune prenant au sérieux l’idéal de l’humanisme intégral s’employant, en un même mouvement, à unir la nature et la culture. Naturalisation de la culture et culturalisation de la nature, que l’on retrouve dans l’idée de complexité, chère à Edgar Morin, ou dans le « trajet anthropologique » qui, tel un fil rouge, parcourt toute l’œuvre de Gilbert Durand.

C’est tout cela que l’on retrouve dans la réactualisation de la notion de site. Sites réels : territoire, pays, terroir, ou sites symboliques : sites communautaires propres à la cyberculture. Tous ces sites sont animés par les effluves du passé, des archétypes, et c’est pour cela qu’ils excitent l’imagination, qu’ils constituent la conscience profonde ou, mieux, l’inconscient collectif de notre époque.

Je le redis : ce que l’on a quelque crainte à appeler « postmodernité » n’est rien d’autre que cette étonnante synergie entre l’archaïque et le développement technologique. En d’autres mots, la démultiplication des effets sociétaux à partir de l’apport de la tradition (ce qui a été, est, et sera) exhaussé par les potentialités de la technologie de pointe. C’est cette conjonction qui suscite un imaginaire alternatif à celui qui a fait la modernité. Très précisément en (re)dynamisant un ordre symbolique que l’on avait cru dépasser. C’est cela le cœur battant de la philosophie progressive.

Ordre symbolique ? Inutile de tenir, à son sujet, des discours alambiqués. Il s’agit, tout simplement, du renouveau de l’interaction, de la réversibilité, de l’échange, du partage. En bref, de « l’être-avec ». Le « Mit Sein » de la phénoménologie allemande, que l’on retrouve très empiriquement, dans la « co-location », le « co-voiturage », le « co-working » et autres manifestations du « cum », c’est-à-dire « avec », qui sont au cœur de la reliance postmoderne et, également un élément essentiel du trésor maçonnique.

Cet ordre symbolique consistant tout à la fois à être reliés et le faire en confiance trouve sa radicalité dans ce qu’il doit à l’initial, originel qui de facto conforte la proxémie. Dans sa méditation sur un poème de Hölderlin sur le retour au pays natal, Heidegger souligne bien la conjonction existant entre la « fidélité à l’origine » et le « secret de la proximité »[3].

On ne saurait mieux dire l’harmonie existant entre cet originel que sont la tradition, les us et coutumes d’antique mémoire, et le lien, la reliance à l’autre de la communauté. C’est cette même réversibilité que l’on peut retrouver dans la force de la tradition maçonnique et l’afrèrement qui en est la cause et l’effet. Les rituels des maçons spéculatifs contemporains, écho des pratiques des maçons opératifs du Moyen-Âge, confortant la sodalité, le compagnonnage, en bref l’idéal communautaire, secrétant une certaine solidarité organique et des formes de générosité dont l’actualité récente donne de nombreux exemples.

Je ne donne, ici, que quelques exemples paroxystiques des solidarités et générosités induites par le (re)nouveau de l’« être-avec », et laisse le soin à chacun de compléter le tableau en fonction de son expérience personnelle. Il suffit de dire que loin d’un soit-disant individualisme qui serait la marque de notre temps, et loin également d’un supposé « communautarisme » qui menacerait la République, l’idéal communautaire postmoderne, conforté par le développement des sites communautaires et autres réseaux sociaux sur Internet, entre en connexion avec l’idéal fraternel (« afrèrement ») propre à la tradition maçonnique. Par là est résumé la « loi du secret » régissant notre époque.

En ce sens, l’apport de la démarche initiatique (ce qui revient à l’initial, à l’origine) permet de comprendre, d’une manière holistique, le changement d’atmosphère mentale aux effets insoupçonnés.

C’est cela même que les historiens ou philosophes les plus subtils nomment « impératif atmosphérique » ou « changement de climat » à partir duquel on peut saisir les évolutions de fond[4]. Car ce changement climatique, métaphore pour exprimer la saturation du mythe progressiste, seuls quelques dinosaures de la pensée ne veulent pas le constater. Hélas, il s’agit de ceux qui dans les institutions ont le pouvoir de dire et de faire. Et qui, chaussant les pantoufles éculées des élites dix-neuviémistes se contentent de barrer la route et, gardiens sourcilleux d’une orthodoxie désuète, d’interdire l’entrée du temple aux jeunes générations n’ayant que faire des théories d’un autre siècle.

Saturation de l’imaginaire moderne et (ré)émergence du principe générateur de la franc-maçonnerie . Principe fait d’audace, de courage, de relativisme, voilà bien ce qu’est le lot commun tout à la fois d’une société de pensée racinée dans la tradition et de l’inconscient collectif qu’il nous appartient de savoir déchiffrer. Car c’est bien cela le rôle d’une élite digne de ce nom, c’est bien cela qui incombe aux initiés : savoir lire, et savoir dire, avec le plus de justesse possible, le « chiffre » caractéristique d’une époque donnée.

Cela n’est pas de ma compétence, mais puis-je, cependant, rappeler qu’un psychologue des profondeurs, longtemps suspecté, en France en tout cas, de mysticisme et d’autres tares encore moins avouables, C.-G. Jung, est un penseur dont on reconnaît de plus en plus la pertinence, dont l’œuvre pétrie de la sagesse traditionnelle, permet la lecture de la sagesse initiatique diffuse dans nos sociétés ? Un bon connaisseur de la franc-maçonnerie, J.-L. Maxence nous donne une précieuse analyse des plus utiles pour notre propos[5]. Il suffit de rappeler — et c’est là la convergence essentielle entre la philosophie progressive de la franc-maçonnerie et l’apport jungien — que la démarche initiatique repose sur une technique de l’éveil permettant de déchiffrer le langage symbolique à partir d’une lecture, et l’on pourrait rajouter d’une pratique, communes de tous les éléments symboliques.

Ainsi, s’opposant aux discours convenus de l’opinion intellectuelle dominante, l’hétérodoxie postmoderne, en se souchant sur la pensée traditionnelle, contribue à faire une remise sur pied du monde. Ou pour le dire simplement, à « s’accorder à ce qu’il est ».

Peut-on rappeler que dans son Discours sur cette question de l’Académie de Dijon : si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs (1750), J.-J. Rousseau, avec audace, répond par la négative ? Et, au nom de la nature, attaque à la fois la culture et la science. Ce qui ne fut pas sans causer le scandale que l’on sait. Sa position, d’ailleurs, était toute en nuances et fort balancée.

Très précisément en ce qu’il notait qu’il y avait, certes, d’indéniables aspects sociaux : fonctions, rôles, métiers ; mais aussi des « caractères naturels » : père, mère, etc. Le caractère étant une empreinte faisant de chacun d’entre nous ce qu’il est. Ce faisant, au sein même de la philosophie des Lumières, l’auteur apportait une importante nuance dans ce qui allait être l’idéologie d’un Progrès assuré de lui-même. Il fut critiqué pour cela.

C’est une telle prise en compte du « donné » naturel, sur lequel la tradition donne des éclairages les plus nets, qui semble renaître de nos jours. C’est cela, aussi, que rappelle avec acuité la philosophie progressive. En quoi elle est proche du bon sens populaire dont elle n’est que la mise en forme intellectuelle. Salubre rappel de l’expérience collective et de la sagesse initiatique montrant que la raison n’est en pertinence avec le temps que lorsqu’elle sait intégrer les sens.

Savoir incorporé d’une « raison sensible » étant, dès lors, à même de voir et de dire l’entièreté de l’être. Ce qui est la principale ambition de l’humanisme.

Il est vrai qu’il s’agit là d’une pensée roborative n’étant accessible qu’à certaines âmes d’élite. Même parmi les francs-maçons, rares sont ceux qui accèdent à la plénitude de la sagesse initiatique. Les altérations subies par les institutions font que, très souvent, l’on oublie le rôle et l’efficacité des mythes fondateurs. Dès lors, elles se transforment en succursales de partis politiques, ou deviennent des groupes de pression aux horizons limités et aux préoccupations, purement profanes.

Des sociologues comme F. Alberoni ont bien montré comment, en tout domaine, la dynamique propre à la genèse primordiale s’achevait en somnolence généralisée. Ou comment le « choc amoureux », s’attiédissait, peu à peu, en routine languissante, voire déprimante[6]. Une telle adultération propre à tout « institué » social n’épargne pas les institutions maçonniques, jusqu’à ce que, en un sursaut rénovateur, certains se souviennent de l’aspect « instituant », c’est-à-dire énergétique, du « trésor caché » étant en leur possession.

Ils rappellent, dès lors, ce qu’est la démarche initiatique. Celle d’apprendre, progressivement, (c’est cela la « philosophie progressive ») que le MOI ne se réduit pas à un petit « soi », compris comme entité individuelle. Mais qu’il est le produit, ou mieux la résultante, de la lente sédimentation, sur de longues générations, de consciences humaines. Autre manière de dire la tradition. De même qu’il est lié à un lien donné où s’élabore la communauté humaine. Tout cela n’étant pas simplement rationnel, mais comportant une part non négligeable d’instinctuel. Ce qui s’exprime au mieux dans l’inconscient collectif, constituant le vecteur privilégié de la transmission traditionnelle.

Ainsi, dans la spirale du temps, la tradition n’est rien d’autre que la totalisation présente de l’histoire. Ce qui devient destin. Le destin comme « conquête du présent », c’est l’exhaussement par la personne, s’épanouissant dans l’idéal communautaire, du petit soi à ce Soi, tel que C.-G. Jung l’analyse, plus vaste et surtout englobant. Dès lors, l’âme personnelle n’est qu’une partie de l’âme du monde.

Comme le notait Nietzsche : « Le passé demeure peut-être encore essentiellement inexploré. On a encore besoin de tant de forces rétroactives. »[7] « Forces rétroactives », belle formule rappelant cette « vis a tergo », ce qui nous pousse au train, ce qui, parfois, nous botte le train, quand il arrive que l’on oublie l’apport de l’origine dans un ordre des choses essentiel. Ces forces rétroactives-là contribuent, et c’est cela l’efficace de l’apprentissage, à augmenter la personne en confortant le sentiment d’appartenance à une « tribu » particulière, et, par là, à la communauté humaine en général.

Qu’est-ce que cet apprentissage, sinon la domestication de l’enthousiasme, des forces du sentiment — forces venues de fort loin — en les transfigurant en une énergie collective ? En bref, une exaltation contrôlée.

Voilà en quoi cette sagesse ancestrale, souchée sur le bon sens populaire, est en phase avec l’esprit du temps postmoderne. Très précisément d’une part en ce qu’elle est ouverture progressive au tout, à l’entièreté de l’être individuel, de l’être collectif, ce qui est une sorte de « pansophie », et d’autre part en ce qu’elle rejoint la sensibilité écologique, de plus en plus prégnante chez nos contemporains ; une écosophie dont il reste à explorer les contours. Ces deux éléments aboutissant en ce troisième point, une synthèse des deux premiers, qu’est le désir communautaire.

C’est bien cela qui est la radicalité de cette mise en situation : dialogie, ou va et vient constant de l’insoumission (l’hétérodoxie) et l’acceptation du monde. Mise en situation quelque peu romantique consistant à ne pas dénier le monde à partir d’une transcendance abstraite (religieuse ou politique), mais au contraire l’apprécier en fonction d’un immanentisme de bon aloi. Mise en situation, quelque peu libertaire, celle des libres esprits, ne s’épuisant pas dans une reconstruction du monde. Ce qui relativise la paranoïa politique ; et la secondarise par rapport à des aspects plus essentiels. Mise en situation, enfin, qui ne se contente pas de s’apitoyer sur le monde en laissant les moralistes (ceux qui décident ce que « doit être » la réalité) se plaindre, telles ces pleureuses de nombreuses cultures, de la supposée « misère du monde ».

L’humanisme traditionnel, en accord avec l’esprit du temps contemporain, ne veut ni dénier ni reconstruire ni se plaindre de ce qui est, mais vivre, pour le meilleur et pour le pire, en ses bonheurs et malheurs divers, le réel en ses multiples et combien chatoyantes potentialités. Cette acceptation, voire cette célébration du monde tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être, étant la cause et l’effet de la fraternité humaine. Ce que je préfère nommer, afin de donner plus d’ampleur au phénomène, afrèrement. C’est-à-dire le fait de considérer « l’être-avec » comme élément essentiel de l’animal humain.

Ce qui est donc en jeu dans la démarche initiatique, ce qui est aussi le cœur battant du nouvel esprit du temps, c’est l’interaction de la raison et des sens. Ou encore une complémentarité vivante et prospective entre le savoir et l’expérience. Il s’agit, en fait, de transformer le connu en vécu. D’exhausser le matériel par la spirituel, tout en reconnaissant qu’il n’y a de spirituel qu’en fonction d’une constante incarnation. Quand on sait l’importance du johannisme dans la tradition maçonnique, on peut citer le verset connu de Saint Jean : « Et le verbe s’est fait chair » (Jn, I, 14).

C’est un tel spiritualisme corporel que l’exacerbation du rationnel en rationalisme ne peut ni saisir ni comprendre ni apprécier. Ce en quoi il se déconnecte d’un réel vécu, ou de la prévalence de l’expérience caractérisant notre situation postmoderne. D’où l’attitude méprisante ou, ce qui revient au même, dogmatique, de ceux continuant à nous servir jusqu’à plus soif leurs désuètes bibines au goût on ne peut plus frelaté. Ils ne se rendent pas compte qu’en se rigidifiant, en oubliant son hétérodoxie initiale, la raison souveraine s’achève en un rationalisme morbide, un légalisme pharisien, et un « légalitarisme » totalement déphasé.

Et l’on retrouve une telle attitude chez de nombreux francs-maçons qui, l’âge aidant — et l’on sait que la vieillesse peut être un naufrage ! — se contentent de radoter sur la « République une et indivisible », sur la « laïcité » devenu « laïcisme », le « communautarisme », les « valeurs républicaines », et autres fariboles de la même eau, ayant oublié que, de par leur principe générateur, il ne faut rien déifier. Au risque de devenir fanatique. Et pourtant ils le font. Avec la prétention que l’on retrouve chez tous les sectaires à la manière de ces Femmes savantes dont le grand Molière a donné un décapant portrait : « Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis. » (Acte III, scène 2)

Or, de l’esprit, il y en a. Et même de plus en plus hors du rationalisme dont il a été question. Ce que l’on retrouve, à qui mieux mieux, dans le grouillement culturel et existentiel fleurissant dans l’horizontalité d’Internet. Où le savoir partagé, la « connaissance ordinaire », est bien le fait d’un partage fraternel où la parole circule en une communication sans fin. Commerce des idées traduisant, hors des sentiers battus de la bien-pensance, un indéniable vitalisme que les vieux grognons dont il a été question ne peuvent pas soupçonner, a fortiori apprécier.

La vitalité, en particulier chez les jeunes générations, elle s’exprime dans le vécu d’une « res publica » plurielle cause et effet d’un « idéal communautaire » on ne peut plus fécond. On la retrouve dans la ritualisation, c’est à dire l’homéopathisation d’un sacré qui, dés lors, ne revêt plus des formes perverses et sanguinaires. En bref, elle revit dans la tradition propre à la philosophie progressive, celle d’un véritable « enracinement dynamique ».

C’est en ayant conscience de tout cela que l’initié peut devenir un initiateur.

Michel Maffesoli
Professeur Émérite à la Sorbonne
Membre de l’Institut Universitaire de France

 

[1] cf. mes analyses en ce sens, M. Maffesoli, Le Temps revient, Desclée de Brouwer, 2010 ; et Le Trésor caché, lettre ouverte aux Francs-Maçons ( ed Leo Scheer.2015).
[2] cf. S. Hugon, Circumnavigations. L’imaginaire du voyage dans Internet, CNRS éditions, 2010, et M.Maffesoli, Le réenchantement du monde (2007),Perrin-Tempus,2009.
[3] M. Heidegger, Approche de Hölderlin, éd. Gallimard . p. 28-29. Sur « l’afrèrement » cf. mon livre, M. Maffesoli, Homo Eroticus. Des communions émotionnelles, CNRS Éditions, 2012.
[4] cf. par exemple L. Febvre, Au cœur religieux du XVIe siècle, Paris, 1957, pp. 274-290 et J.Ortega y Gasset, La révolte des masses, 1929.
[5] J.-L. Maxence,  Jung est l’avenir de la franc-maçonnerie, Dervy, 2004 ; cf.aussi La franc-maçonnerie. Histoire et Dictionnaire, sous la Direction de J.-L. Maxence, éd. Robert Laffont, Bouquins, 2013.
[6] F. Alberoni, Genesis, (1989), éd. Ramsay, 1991. Contre l’adultération de la Franc-Maçonnerie cf Gilbert Durand, Les mythes fondateurs de la Franc-Maconnerie, ed Dervy, 2002, et Un comte sous l’acacia (1999)  in Sortir du XX em siècle. CNRS Édition, 2010.
[7] F. Nietzsche, Le Gai savoir, §34.

mardi 19 février 2019 13 commentaires
  • 3
    Jean mabuse 20 février 2019 à 04:26 / Répondre

    La vie communautaire ne peut être le cadre des lois qui doivent refléter l’intérêt général transcendant les particularisme. La maçonnerie rassemble ce qui est épars , elle n’amalgame pas les communautarisme.

    • 4
      Maffesoli 20 février 2019 à 09:48 / Répondre

      À l’opposé du linéarisme historique, forme profane du messianisme judéo-chrétien, ne peut pas admettre qu’il y a des époques (en grec « époque » veut dire parenthèse). L’époque moderne= « reductio ad unum » (A.Comte) = universalisme. L’époque postmoderne en gestation voit naître un « uni-diversalisme ». Plutôt que de se lamenter, pourquoi ne pas accompagner un tel processus ? N’est-ce pas ainsi que la F.M. pourra être en phase avec son temps, comme elle le fut au XVIIem siècle ? Sinon, elle risque de devenir un club de vieux grognons quelque peu déphasés : « 50 nuances de gris ».

      • 8
        Jean Mabuse 20 février 2019 à 14:39 / Répondre

        le messianisme judéo-chrétien n’existe pas. Il existe un messianisme juif dont les explications talmudiques sont l’inverse du linéarisme. Le messianisme chrétien est effectivement linéaire puisqu’il indique la fin de l’histoire. Pour rester sur ces références, les lamentations des juifs devant le Kotel datent justement de l’uni-diversalisme lorsque Kamtsa expulsa Bar-Kamtsa de sa communauté. Le message du Kotel c’est que malgré les différences, il ne faut pas accompagner le processus de séparation mais bien créer l’union. telle est la mission de la FM, créer le centre de l’union. Unir malgré les diversités quitte à ce que cela soit grognon.

        • 11
          Maffesoli 20 février 2019 à 15:46 / Répondre

          N’ayant pas de compétences théologiques, je m’en tient à ce que dans la tradition philosophique et sociologique on nomme « messianisme judéo-chrétien » ( K.Marx: La question juive, K.Löwwith: Histoire et Salut): l’accession à la « Cité de Dieu », par et grâce un médiateur. C’est la tradition « sotérologique ».
          Pour ma part, fidèle à la distinction du « savant et du politique », je me contente de constater sans aucune prétention à créer ou à changer.
          Je le redis il y a une conception d’unir cause et effet de l’UNITÉ ( qui réduit, évacue les différences) et une union de l’UNICITÉ , celle d’une harmonie conflictuelle.Pour la 1er le medium est la dialectique ( thèse, antithèse , synthèse. La 2em est « contradictorielle » : un contraire ne se dépassant pas en synthèse.Par exemple la voûte de la cathédrale gothique doit son équilibre à la tension des pierres les unes sur les autres.

    • 5
      Patrice Deriémont 20 février 2019 à 10:14 / Répondre

      @JEAN MABUSE. Ne pas confondre l’assignation communautaire la plupart du temps non voulue et permanente comme les religions avec les communautés éphémères comme les rassemblements festifs ou revendicatifs. D’ailleurs nous autres Francs Maçons ne sommes nous pas une de ces « tribus » lorsque nous sommes en Tenue de « midi à minuit »?

      • 6
        Maffesoli 20 février 2019 à 13:40 / Répondre

        Le mot « tribu » employé à l’époque, était une sorte de « provocation » (pro vocare : appeler en avant, nous sortir de nos lieux communs. Métaphore simple : dans les jungles, stricto sensu, la « tribu » permettait de serrer les coudes, de lutter contre l’adversité extérieure. Dans les « jungles de pierre » que sont nos mégapoles, la « tribu » postmoderne repose sur le partage d’un goût (sexuel, musical, sportif, culturel), et ainsi permet de « serrer les coudes ». Internet aidant, elle favoris le partage, l’échange, la solidarité. Ne sont-ce point des valeurs maçonniques ?

  • 2
    Maffesoli 19 février 2019 à 11:13 / Répondre

    Merci, cher ami.
    Depuis longtemps, et malgré les oukases de tous ordres (profanes ou maçonniques), j’essaie de dire qu’il faut au-delà de nos convictions ( aussi honorables soient-elles) « reconnaître » ( naître-avec) CE QUI EST . Et il me semble qu’il y a , dans ce que je nomme le « trésor caché » de la F:.M:. des éléments qui peuvent nous permettre d’apprécier l’idéal communautaire en gestation. N’est-ce point cela l’apport essentiel de notre « philosophie progressive » ?

    • 7
      jean mabuse 20 février 2019 à 14:27 / Répondre

      Il faut donc renoncer à un universalisme cosmopolite pour préférer un universalisme des communautés coexistantes ?

      • 9
        Maffesoli 20 février 2019 à 14:48 / Répondre

        De toute façon il faut accompagner CE QUI EST, plutôt que de toujours préconiser CE QUI DEVRAIT ÊTRE (ce qui est le péché mignon de la tradition occidentale!).
        Ainsi, plutôt qu’UNIVERSALISME je préfèrerais employer le terme proposé par l’ami E.Morin : UNI-DIVERSALISME. Une cohésion à partir de la diversité. La MOSAÏQUE en serait la forme imagée.
        Ainsi à l’UNITÉ fermée succéderait, dans la postmodernité, une UNICITÉ ouverte. Je m’en explique dans mon dernier livre « Être postmoderne » (Ed du Cerf. 2018)

        • 10
          Jean Mabuse 20 février 2019 à 15:29 / Répondre

          Etre postmoderne c’est considérer inéluctable l’enfermement dans sa communauté issue d’un déterminisme ethnique, religieux ou culturel ? la vision du monde qui en découlerait serait d’organiser la société en fonction de ces déterminismes sans laisser la possibilité du choix de la raison ou du méliorisme unifiant ?

          • 12
            Maffesoli 20 février 2019 à 15:53 / Répondre

            Être postmoderne c’est reconnaître qu’à l’opposé de l’individu UN ( individu= indivisible), parfois l’individualité de base prend la forme de la PERSONNE plurielle ( persona: masque). C’est le « je est un autre  » de Rimbaud. Non pas une IDENTITÉ, mais des IDENTIFICATIONS multiple. C’est pourquoi le terme de « tribu » est une métaphore. On va , en fonction des rôles que l’on joue, virevolter d’une « tribu » à l’autre; d’une communauté à l’autre.Et vivre , ainsi, ses diverses identifications . N’est-ce pas ainsi que vivent les jeunes générations?

          • 13
            Maffesoli 20 février 2019 à 15:55 / Répondre

            « Le temps des tribus » (1988), 3em édition, 16 avril 2019, ed La Table Ronde

  • 1
    Patrice Deriémont 19 février 2019 à 08:45 / Répondre

    J’ai appris à connaitre Michel Maffesoli en 2003 lors du rassemblement que nous avions organisé pour le 275ème anniversaire de la maçonnerie française. J’ai longtemps été en désaccord avec lui sur le combat que nous devions livrer nous autres francs-maçons sur l’évolution de la société et notamment sur sa communautarisation. Non pas des communautés figées comme les religions mais des communautés éphémères comme les grands rassemblements festifs ou revendicatifs. Force est de constater qu’il avait raison avant tout le monde. Et même si certains d’entre nous réfutent cette réalité au nom des « valeurs » de la république et de la philosophie des Lumières, il faudra bien s’y faire. Le principe de réalité finira par imposer le « Temps des Tribus » dont il parlait déjà en 1988 lors de la parution de son livre sur le sujet.

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