Nevrose

Les Francs-maçons, des névrosés ?

Par Jacques Fontaine dans Contributions

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Les Francs-maçons, des névrosés ?

Heureusement !

Propos insolent de Jacques Fontaine

La névrose a une très mauvaise réputation. C’est bien connu ! Quand on dit d’une personne qu’elle est névrosée, on sous-entend que sa tête n’est pas bien sur ses épaules. Et bien je m’inscris complètement en faux sur ce genre d’assertion. Je crois, en effet, que nous avons tous des dispositions bienheureuses au vécu des névroses. Les exemples abondent dont celui du rituel maçonnique. Mais avant de continuer, je précise bien que mon propos global, celui du titre, n’est pas fondé sur des expériences scientifiques. Certains de-ci de-là, oui. C’est mon métier, mon expérience maçonnique, que je vis depuis des décennies qui m’ont amené à cette conception. Je ne cesse de la confirmer par l’observation des Frères et des Sœurs au cours des tenues, quel que soit le rite. Mais bien sûr, que chacun(e) décide !

D’abord, je crois que notre inconscient possède toutes les possibilités névrotiques : paranoïa, dépression, hystérie, obsession, mégalomanie, et toutes celles qui génèrent l’agressivité, l’angoisse et la culpabilité, nos trois Parques intérieures. Ces potentialités se muent en attitudes et comportements le plus souvent fort utiles pour faire face aux aléas de notre vie. Par exemple, la paranoïa nous rend plus prudents, l’hystérie est bien utile pour nous faire exploser de joie… Et l’obsession est, je le crois, la clef du plaisir que nous ressentons en tenue, en vivant le rituel. Bien sûr certaines névroses prennent de l’ampleur chez tel ou tel et deviennent des maladies. Mais la disposition névrotique, en général est un solide et naturel point d’appui. Un des génies des rites de passage, comme le nôtre, est de l’avoir senti profondément.

Ensuite, s’appuyer, pour vivre bien sur ses potentialités hystériques ne veut pas dire que nous sommes des névrosés au sens commun des psy et de monsieur tout-le-monde. Sauf pour une (bonne) partie de la population pour laquelle, la névrose devient permanente, quelle que soit la situation. Nous connaissons tous des Sœurs et des Frères qui sont persuadés que si tel ou tel détail du rituel n’est pas scrupuleusement respecté ou, pire, oublié, c’est toute la tenue qui s’écroule et la Voie maçonnique déchirée. Pour moi, et je suis dans la lignée freudienne, il s’agit alors de Frères et Sœurs qui profitent du rituel pour exprimer leur obsession. Et bien souvent, mais de moins en moins, ils(elles) sont réputés(es) pour des adeptes sérieux et compétents : le rituel ne dit-il pas tout ? Et, bien souvent, ils(elles) sont très respectés(es) dans leur Loge, quelles que soient par ailleurs leurs attitudes et comportements réels.

Ah ! j’oubliais de dire, et c’est essentiel pour la suite de mon propos, un point capital. Il justifie (au sens fort : rend juste) le vécu de la névrose quand elle se manifeste en groupe ou en masse. Pense à l’hystérie collective dans les matches, à certains spectacles. Songe aux pleurs, aux gémissements qui fusent lors des obsèques d’un chanteur populaire français… et de manière plus effrayante aux délires collectifs paranoïaques et réjouissants des vagues racistes, sexistes, spécistes de tous poils, si souvent appuyées sur les religions. Ces quelques lignes rapides pour te dire que c’est le même phénomène en tenue maçonnique : vivre ensemble la névrose normale qu’exige le rituel, nous réjouit. Oui c’est très bien si cela nous amène à être plus libre et plus à la disposition de l’autre.

Alors nous serions plutôt des obsessionnels, nous Maçons ? Oui quand nous vivons la tenue, oui pour la majorité qui, une fois sur les parvis, se délestent de la joie de la communion névrotique. Quand certains restent dans cette jouissance, c’est, me semble-t-il, très regrettable ; pour eux mais surtout pour la Voie maçonnique, car la névrose obsessionnelle qui les structure les amène à devenir des ayatollah de la tradition. Alors qu’aujourd’hui, l’Ordre doit absolument évoluer et lever les freins à tout changement.

Gros plan à présent sur cette obsession qui nous aide tant à éprouver du plaisir en tenue. Je ne vais pas faire de la psychanalyse de bazar. Reporte-toi sur le réseau et tu sauras tout sur les origines potentielles des excès névrotiques. Car, selon moi, je te le rappelle, nous sommes tous riches de matrices névrotiques. Et heureusement ! Je vais juste te donner quelques exemples comportementaux de cette névrose obsessionnelle, celle qui emballe les Francs-maçons en tenue. Tu vas nous retrouver facilement, sauf à penser, bien sûr, que je délire. Pourtant, en l’occurrence, je ne suis pas le seul à tenir de tels propos. Les personnes qui sont des maniaques de la propreté, par exemple les gens qui ne cessent de traquer la poussière chez eux, voici un premier exemple. Celles qui ne démordent pas de quelques idées fixes qui entrent dans toutes les situations qu’il affrontent et qui ne cessent de s’y référer, au nom de leurs principes; ceux et celles qui collectionnent des objets sans valeur ou rares et chers, c’est la même chose ; et enfin, dans ce bref florilège, tous ceux et celles qui jouissent de dire et redire, répéter les mêmes geste, mots, tous ensemble. C’est le cas de tous les rites, de l’office à l’église, des rituels animistes, des prières collectives…de tous les rites de passage qu’ils soient occultistes, religieux. Voilà la famille de nos rituels maçonniques au-delà de leurs différences culturelles.

Et un minimum de culture nous aide à prendre du recul pour ne pas tomber dans la litanie ou /et l’occultisme de bazar. Prenons sans cesse du recul sur ce que nous sommes tout au fond : « Je fais chanter, avec mes Frères, mes Sœurs, la névrose obsessionnelle ? Quelle joie de ne pas sentir seul(e). Ensemble enfin ! » Mais la culture maçonnique, la tradition si tu veux, nous amène plus loin et ailleurs : orienter (vers l’Orient) notre compréhension et nos efforts pour le bien de l’humanité et, demain, dans nos rites, pour le sentiment diffus d’appartenance à la Nature. C’est ma conviction et, en partie, mon expérience mais je ne détiens aucune vérité, bien entendu !

Sinon, nous trébuchons, hébétés, avec des croyances, qui n’apportent rien eu égard à nos valeurs affichées. Et c’est là où est le grand danger. Il me semble, après visite, que tel ou tel rite dans telle ou telle obédience devient vite un faire-valoir pour justifier la soumission. À quoi ? À la Tradition, paravent de nos peurs comme René Guénon le laissait deviner ; au rituel joué comme une litanie sacrée qui ne supporte pas le moindre glissement. Les Frères anglo-saxons, du rite Émulation sont ainsi complètement bloqués depuis 1813 et en sont très fiers ! À ceux et à celles qui gèrent nos organisations et se délectent d’un pouvoir illusoire, mais qui les confortent dans leurs besoins de domination. Les règlements deviennent du coup des livres quasi sacrés. Bref à tout cet appareil qui, sans rien dire d’officiel, nous apprend la soumission et nous y maintient. Non pas que ce soit désagréable ; on se sent, en ses profondeurs non dites, au chaud, bien protégés. Et je comprends bien ce plaisir de faire partie de la bande.

Mais alors ne prétendons pas à être une école d’épanouissement. Celle que nos constitutions et autres déclarations affirment en mettant en avant la liberté de conscience, l’humanisme, la transmission… que sais-je encore qui va à l’encontre de nos besoins enfouis. Rien de répréhensible à se faire ainsi plaisir. Mais, à mon sens, ce n’est pas l’idéal de notre si belle Franc-maçonnerie.

Préservons le génie de l’Ordre. Avançons, dégagés(es), dans la meilleure conscience ce que nous vivons avec nos Frères, nos Sœurs. Soyons adeptes d’une « spiritualité pour agir ». Humains en libération, ne nous laissons pas endormir par nos obsessions chaudes et douces. Dépassons-les pour aller plus loin. Dans les décennies qui arrivent, nos descendants seront, sans doute, les ouvriers de la réforme de la construction du Temple. Que notre obsession naturelle et bienfaisante devienne le sol fertile de la quête de la fraternité, enlacée à la liberté, dans la joie inhabituelle d’une égalité, enfin affectueuse.

mercredi 22 mai 2019 15 commentaires

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  • 9
    Brumaire 27 mai 2019 à 23:51 / Répondre

    1- suite: l’exécution du rituel: une exécution capitale?

  • 7
    Brumaire 27 mai 2019 à 23:38 / Répondre

    Tu n’es pas prudent Geplu: tu risques fort de recevoir une tonne de courrier de R Badin…qui remplacera les jeux de Jacques par un petit coup de goupillon.

  • 6
    Kerkado 22 mai 2019 à 19:03 / Répondre

    Si Jacques n’existait pas, il faudrait absolument l’inventer. Pour une fois on ne se regarde pas le nombril et on se livre a un exercice d’une trop rare lucidité caustique. HIRAM.be bravo d’avoir ouvert courageusement cette rubrique décapante. Surtout ne vous arretez pas en si bon chemin. Alors, a bon entendeur salut!

  • 5
    Désap. 22 mai 2019 à 18:57 / Répondre

    3 – Certes, mais lorsque la lettre est vidée de sa substance parce qu’on l’a modifiée pour parer à des termes d’une certaine connotation sans tenir compte du corpus et d’une articulation radicalement inverse à tout principe religieux, je ne vois pas où et comment peut se révéler l’esprit.
    C’est très frappant dans la rédaction des Anciens Devoirs, les contorsions que faisaient les opératifs pour exprimer toute la valeur des Arts libéraux et ramener la Bible à une simple obligation de pratique.
    J’invite chacun à lire la divulgation Pritchard de 1730, http://www.ledifice.net/3241-J.html (très certainement une commande de la GL de Londres & W), particulièrement la lettre des trois rituels, elle est descriptive jusqu’au coeur de la signification symbolique.
    Et puis je m’interroge, la langue du XVIIIè sc. est-elle si difficile à comprendre ? Elle est sublime de style et de poésie.

  • 4
    Désap. 22 mai 2019 à 18:26 / Répondre

    Plaidoyer pour une nouvelle étape de modernisation, les rigoureux ridiculisés (névrosés !) et les Anglais qui en prennent pour leur grade (on ignore au passage que chaque loge a « son » Emulation nommé working), Groussier n’a qu’à bien se tenir, tout y est.
    Une pensée pour notre frère P. Mollier qui s’échine à montrer que le RF 1785/1801 n’a rien de religieux et tout d’initiatique.
    Tu veux moderniser pour les générations futures ? Tu confonds philosophie et maçonnerie ; pour exemple, le métier opératif n’a rien perdu de ses lois fondamentales parce qu’elle sont inhérentes aux caractéristiques terrestres, seules les techniques ont évolué au même titre que nous n’utilisons plus de bougies, mais des veilleuses.
    Frat:.

    • 10
      réboussié 28 mai 2019 à 08:59 / Répondre

      des veilleuses ? il me semble avoir déjà entendu cela quelque part , les FM des veilleurs _ses , avec la nouvelle nov langue
      ce qu’il ne faut pas traduire par dormez bien mes soeurs mes frères bien sur
      je relisais récemment Bourdieu et la notion d’habitus , vaguement reliée à la notion d’identité , et de communautarisme , communautarisme dans le bon sens du terme , oui il y en a un , pratiques communes , rituels sociaux , pour nous rituels maçonniques
      désir de reconnaissance , de partage , de fraternité , d’oeuvre commune , à l’opposé total du communautarisme religieux ou politique qui sépare , »religare »….réunir ou enfermer ?..religieux donc ou initiatique ? la couleur du manche du maillet ? seul l’usage qualifie …quant à la dialectique , n’est plus enseignée depuis un siècle …voir les débats politiciens pour mesurer le résultat .quoique chez nous , le débat existe encore , car le rituel veut que l’on écoute avant de parler , et à son tour ..
      ceci pour résumer ? j’aime bien la psychanalyse , surtout appliquée au groupe , mais la sociologie est peut être aussi ou plus pertinente , voir l’usage actuel généralisé de la ______phobie , transformant les questions en maladie mentale , pas tout à fait la bonne méthode pour analyser calmement le problème et donc y trouver une solution ou un remède efficace
      mais peut être des névrosés chez nous , des psychopathes , j’aime bien les british’s qui en prennent pour leur grade ..les écossais aussi ? bien frat mon très cher frère ….

      • 12
        Désap. 28 mai 2019 à 10:03 / Répondre

        10 – religare c’est enfermer, initium c’est commencer … à s’apercevoir que nous ne sommes en rien étrangers les uns aux autres (mince, on dirait du Jésus).
        J’aime beaucoup « seul l’usage qualifie ».
        Bien Frat mon BAF.

      • 13
        Brumaire 28 mai 2019 à 10:10 / Répondre

        10- C’est courant – hélas- de lire que « religare » est l’étymologie de religion; après, on fait des contresens qui durent.Religion vient de « relegere »(acte de relire) ,l’hésitation de l’être humain face aux formes à observer pour respecter la séparation entre sacré et profane. Tu penses bien que les religions n’ont rien fait pour relier, et ont conservé l’ambiguïté étymologique entretenue pour garder leurs parts de marché.
        Desap, « l’égrégore » n’est pas plus le « truc » du REAA que du RF ou autre rite! ce sont les FF et SS eux-mêmes, et quel que soit le rite, qui en font trop en mots, et pas assez en actes.
        Là aussi, il faudrait aller voir vers les origines du mot, plutôt que les utiliser n’importe comment. Et ne pas se contenter des seuls mots, etc…

        • 14
          Desap. 28 mai 2019 à 12:42 / Répondre

          Pardon, parce qu’il faut être juste :
          Religare : relier, lier de nouveau, c’est un enfermement
          Legere : rassembler, assembler de nouveau, c’est un acte volontaire, la liberté de choix autour d’une proposition
          Relegere : recueillir, c’est l’altruisme pur.
          St Augustin emploie Religere, orthographe de Religare admise dans l’antiquité tardive.

        • 15
          Désap. 28 mai 2019 à 15:20 / Répondre

          13 – Egrégore, de égrégora > éveillé, est un terme alchimique qui signifie l’esprit de la matière qui se révèle dans le creuset, à la croisée, au centre.
          Je (re)précise que ce terme ne fait pas partie des idiomes du RF.

  • 3
    Catherine 22 mai 2019 à 17:39 / Répondre

    Je serai brève. Ne pas confondre l’esprit et la lettre
    Une soeur du D H

  • 1
    Athanor 22 mai 2019 à 12:41 / Répondre

    J’observe que les frères les plus rigides sur l’exécution du rituel, sont ceux qui oublient le plus souvent L’ESPRIT du rituel. Combien de fois ai-je vu un frère relever une petite erreur en pleine tenue? En destablisisant son auteur et en stoppant la rythmique alchimique du rituel, le rigide brise l’égrégore. Au fond, pourquoi ne pas discuter de cela en salle humide après la tenue?
    Ces frères me semblent confondre la rigueur positive et la rigidité négative. Le rituel est d’abord une carcasse destinée à révéler l’invisible : ne l’oublions pas.
    Qu’en pensez-vous, mes camarades?

    • 2
      deriemont 22 mai 2019 à 15:38 / Répondre

      Je pense que tu as tout à fait raison. Le rituel n’est pas à la maçonnerie ce que le code de la route est à la conduite automobile. C’est sa compréhension et son esprit qui compte plus que sa forme sous réserve de ne pas s’en éloigner quand même.

    • 8
      Brumaire 27 mai 2019 à 23:46 / Répondre

      1- Tranquillise-toi, il n’y a pas que les frères qui sont rituélâtres, ou coincés du rituel.D’autres l’exécutent (quel horrible mot…) Alors qu’il suffit de chercher et comprendre sa musique puis de se laisser porter.
      C’est quoi l’égrégore? quel vilain mot pour parler d’harmonie!

      • 11
        Désap. 28 mai 2019 à 09:30 / Répondre

        8 – l’égrégore c’est le truc du REAA qui se la joue alchimique sans s’apercevoir qu’il attribue, dans les degrés, ce qui appartient au blanc au noir, au noir au blanc, il n’y a que sur le rouge qu’il est à peu près juste parce que c’est évident, mais par le mélange des deux premiers oeuvres le rouge ne peut pas apparaitre. Suffit pas de se « dire », il faut Etre.
        Au RF on parle d’harmonie, mais sans exécution (et oui, « exécution » et rien d’autre, c’est un travail) correcte, pas de musique, on ne sera pas bercé et le point comme un restera introuvable, celui qui rassemble ce qui est épars … .

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