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incendie Notre Dame

Notre cathédrale

Par Géplu dans Contributions

Notre Frère Charles Conte, responsable des « Chroniques humanistes » de la revue Humanisme, nous autorisé à reproduire ici le très bel article qu’il a écrit dans le N° 323 de mai 2019 d’Humanisme, et titré tout simplement « Notre cathédrale ».

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La cathédrale Notre-Dame de Paris a en partie brûlé le 15 avril.
Que nous apprend cet évènement sur nous-mêmes ? Français, francs-maçons, humanistes…

Un lieu de mémoire français

C’est, encore une fois, Régis Debray qui est le plus perspicace. Dans un bref article publié par « Le Figaro » au lendemain de l’incendie, il situe l’évènement en ce qu’il a de révélateur de l’identité française : « D’être située au cœur de la capitale, donne à la basilique métropolitaine la résonance d’un bourdon d’orgue étrangement patriotique. La France ne se déclare plus fille aînée de l’Eglise, mais si nous avons justement débouté l’alliance entre les Eglises et l’Etat, le plus laïque d’entre nous ne peut récuser cette continuité millénaire…. Abîmé par le feu mais sauvé par la littérature, le lieu de mémoire restera une présence tutélaire, avec Hugo bien sûr mais aussi Péguy, Claudel et Proust… C’est une certaine substance populaire et nationale qui est atteinte à travers un point nodal de la communauté civique, un facteur de concorde et non de discorde, le point zéro des routes de France ». Fin connaisseur des faits religieux comme faits culturels et promoteur d’une laïcité d’intelligence, Régis Debray nous offre en quelques phrases le cadre dans lequel nous, Français, pouvons ressentir et penser l’évènement. Laissant de côté le pathétique (susceptible d’instrumentalisation politique) comme l’indifférence (synonyme d’ignorance). 

Un lieu de pouvoir

Les cathédrales gothiques naissent au cœur du Moyen-Age, lorsque la puissance capétienne s’affirme en Europe. C’est « Le temps des cathédrales » pour reprendre le titre du beau livre de Georges Duby. Ce qu’on appelle à l’époque « Opus francigenum », l’Œuvre française, ou l’Art de France, est ce que nous appelons aujourd’hui l’art gothique. Les arcs boutants et les croisées d’ogives permettent des audaces architecturales et des jeux inédits avec la lumière. Une cathédrale est l’église d’un évêque. Notre-Dame de Paris est l’église de l’évêque de Paris. Mais l’impulsion de sa construction est au moins autant le fait du roi Louis VII. La première pierre a été posée en 1163. L’œuvre d’art rend manifeste les puissances cléricales et royales. Georges Duby détaille les contradictions internes à cette société : « Trois groupes s’y affrontaient : le clergé, la chevalerie, la masse des pauvres, celle-ci dominée, exploitée, écrasée. Mais la chevalerie se dressait contre l’Eglise, contre son moralisme… La création artistique n’échappe pas à ce jeu d’antagonisme ». Cette tension subsistera à travers les siècles. Le peuple se reconnaîtra dans l’œuvre. Il ne faut pas oublier cette fonction : les édifices du culte étaient aussi des maisons du peuple, dans lequel se trouvaient les ouvriers qui les construisaient.

Un vaisseau de pierre à travers les âges

Eugène Viollet-le-Duc. Architecte, historien de l’art, auteur prolifique, patriote et républicain modéré, réputé franc-maçon… Son œuvre marquera son temps.

Nous savons que ces magnifiques œuvres d’art sont des manifestations de pouvoir. Nous savons aussi qu’elles ne sont pas restées intangibles au fil des siècles. Elles ont subi incendies, dégradations, usure, agressions et même bombardements à l’époque moderne… A l’emplacement de Notre-Dame de Paris se trouvaient d’abord un temple païen, puis une basilique chrétienne dédiée à Saint Etienne. Les diverses restaurations furent parfois des réinventions. Au XII° siècle, alors que Louis VII est roi, l’évêque Maurice de Sully fait démolir la basilique et lance la construction d’une cathédrale dédiée à la Vierge Marie. Bien qu’elle ait échappé jusqu’à 2019 aux incendies qui ont ravagé les cathédrales de France, Notre-Dame de Paris a tout de même connu moult modifications, agrandissements, embellissements… et destructions. Au XVII° et XVIII° siècle la rose sud et le grand portail sont réaménagés. Sous la Révolution, les 28 statues représentant les rois de Juda sont détruites, ainsi que les grandes statues ornant les portails. La flèche, qui menaçait de s’effondrer, est démontée. Au milieu du XIX° siècle, le célèbre architecte Eugène Viollet-le-Duc, réputé franc-maçon, en fera reconstruire une nouvelle, celle qui a brûlé le 15 avril, et effectue de très grands travaux de restauration. Des aménagements ultérieurs de moindre ampleur seront effectués jusqu’à la réfection du grand orgue dans les années 90 et au nettoyage de la façade occidentale au début des années 2000. Et c’est une cathédrale en partie nouvelle qui va être reconstruite…

Le mythe opératif

Les historiens sont unanimes. Les francs-maçons spéculatifs que nous sommes ne sont pas les héritiers directs des architectes et des ouvriers, les opératifs qui ont construit les cathédrales. Cette croyance était un mythe, qui ne manque certes pas de séduction. La filiation avec le compagnonnage est une autre légende, même si les relations entre les deux sociétés sont réelles. Roger Dachez démontre dans plusieurs ouvrages que la maçonnerie spéculative a au moins deux origines distinctes. D’une part une tradition écossaise caractérisée par la création d’un nouveau système de loges pour structurer le métier de maçon. Au lieu d’accompagner les chantiers, ces loges sont désormais territoriales et pérennes. Quelques personnages non opératifs sont parfois admis, sans être assidus. D’autre part une tradition anglaise purement spéculative sans lien connu avec les loges opératives décrites dans les Old charges (Anciens devoirs) qui régulaient le métier. Du point de vue historique la filiation opératifs-spéculatifs est donc un mythe. Mais un mythe peut être mobilisateur, et même constitutif d’une identité. Le recours aux outils et à la symbolique opérative réinventée par les fondateurs de la franc-maçonnerie spéculative est lourd de sens. Des millions de francs-maçons en ont été bercés. Nous planchons toujours sur leurs significations. Certains d’entre nous sont devenus de véritables spécialistes de l’art de bâtir, des nefs, des transepts, des absides, des vitraux, des gargouilles… L’attachement affectif à ces œuvres d’art qui sont d’abord des œuvres humaines est pleinement légitime et respectable. Nous partageons l’émotion collective lorsqu’une des plus belles et des plus anciennes de nos cathédrales brûle.

Ceci tuera cela

En 1830 Notre-Dame de Paris est en mauvais état. Après la tourmente révolutionnaire, la Restauration ne prête guère d’attention à l’édifice, mal entretenu. Des propositions de destruction sont même faites. Un jeune poète, Victor Hugo, grand inspirateur du romantisme depuis la bataille d’Hernani, prend à cœur l’édifice et ce qu’il exprime de la vie populaire. Ce sera « Notre-Dame de Paris ». Le succès est immense. La cathédrale renaît. Dans la deuxième édition, en 1832, un chapitre est intitulé « Ceci tuera cela ». Cette sombre réflexion de l’archidiacre Claude Frollo évoque la confrontation entre le christianisme et un humanisme philosophique dégagé de référence surnaturelle. Il pose cette question de façon particulière : l’édifice symbolise le christianisme et le livre l’humanisme. Pour Frollo « Le livre tuera l’édifice ». Le temps a passé. Le pronostic ne s’est pas vérifié. Les chrétiens sont toujours là, même si les croyances religieuses se sont beaucoup affaiblies en Europe. Les humanistes sont toujours là, mais l’optimisme, la foi dans le progrès social lié au progrès technique s’est émoussée. Chrétiens et humanistes se retrouvent au sein des obédiences maçonniques. Chacun à leur façon, les uns comme les autres ont vécu avec émotion l’épreuve du feu traversée par Notre-Dame de Paris, notre bien commun. N’est-ce pas l’occasion de se parler, de confronter rationnellement nos idées, au-delà des émotions ?

Charles Conte

Notre-Dame de Paris. Deuxième édition.
Paradoxe : c’est le succès du livre qui a sauvé l’édifice.

« C’était d’abord une pensée de prêtre. C’était l’effroi du sacerdoce devant un agent nouveau, l’imprimerie. C’était l’épouvante et l’éblouissement de l’homme du sanctuaire devant la presse lumineuse de Gutenberg. C’était la chaire et le manuscrit, la parole parlée et la parole écrite, s’alarmant de la parole imprimée ; quelque chose de pareil à la stupeur d’un passereau qui verrait l’ange Légion ouvrir ses six millions d’ailes. C’était le cri du prophète qui entend déjà bruire et fourmiller l’humanité émancipée, qui voit dans l’avenir l’intelligence saper la foi, l’opinion détrôner la croyance, le monde secouer Rome. Pronostic du philosophe qui voit la pensée humaine, volatilisée par la presse, s’évaporer du récipient théocratique. Terreur du soldat qui examine le bélier d’airain et qui dit : La tour croulera. Cela signifiait qu’une puissance allait succéder à une autre puissance. Cela voulait dire : La presse tuera l’église. » 

Victor Hugo Notre-Dame de Paris. Chapitre V

jeudi 20 juin 2019 11 commentaires
  • 5
    Jean_de_Mazargues 21 juin 2019 à 10:34 / Répondre

    Tout ceci est grotesque et on peut sans difficulté renvoyer dos à dos les culs-bénis ultra-cathos et les laïcards qui hantent le GODF. Les insultes des catholiques intransigeants n’atteignent pas la sérénité des francs-maçons. Les propos ridicules de certains du GODF (la cathédrale « n’est pas un lieu de culte ») ne méritent pas d’être commentés.

    • 10
      ERGIEF 23 juin 2019 à 09:02 / Répondre

      👍👍👍

  • 4
    Désap. 21 juin 2019 à 09:48 / Répondre

    Les historiens sérieux de la maçonnerie sont connus, il forment l’école qualifiée « d’authentique », ils abondent les thèses de ces directrices de communication diocésaine.
    Qui, à part ces historiens sérieux, peu imaginer que des maçons, sérieux, puissent prétendre à une filiation autre que d’esprit et de principes avec la maçonnerie médiévale ?
    Maçonnerie médiévale qui, elle-même, ne pouvait prétendre à une autre filiation vis à vis de la maçonnerie romaine décrite dans le De Architectura de Vitruve qui la guidait dans ses ouvrages ; au moment de sa (re)naissance au XIIè siècle les collegia fabrorum avaient en effet disparu depuis 700 ans.
    Prétendre que la franc-maçonnerie est parallèle à la maçonnerie médiévale, c’est vider nos rituels de tout sens initiatique, c’est en faire un club philosophique pratiquant la spéculation mondaine.
    .
    « Puisque l’architecture doit être ornée et enrichie de connaissances si nombreuses et si variées, je ne pense pas qu’un homme puisse raisonnablement se donner tout d’abord pour architecte. Cette qualité n’est acquise qu’à celui qui, étant monté dès son enfance par tous les degrés des sciences, et s’étant nourri abondamment de l’étude des belles-lettres et des arts, arrive enfin à la suprême perfection de l’architecture. »
    Cette phrase tiré du De Architectura de Marcus Vitruvius Pollio dit Vitruve (dont je conseille vivement la lecture) fera peut-être réfléchir les plus objectifs d’entre-nous.
    .
    Aucunement religieux et baptisé d’aucun culte, je trouverez néanmoins très dommage que Notre-Dame de Paris soit détournée de sa destination originelle, celle-ci, en outre, n’empêchant pas la déambulation de tous sans distinction religieuse, ce qui n’est le cas ni des synagogues, ni des mosquées ; cette destination comme le bâtiment lui-même font partie de l’Histoire de France et expriment sa réalité.

    • 6
      luciole 21 juin 2019 à 13:32 / Répondre

      @ 4 Bien qu’athée convaincu (encore que baptisé à un âge où on ne vous demande rien) j’ai pu me promener tant dans les synagogues que dans des mosquées d’Istamboul et, que Notre Dame soit un lieu de culte chrétien, me parait tout à fait normal tant qu’il est ouvert.
      Sinon on ne pourrait plus admirer la Madone d’Antonello de Messine ou le Christ de Dali, l’Art est plus que les religions. (oui tel est mon sentiment.)

      • 7
        Désap. 21 juin 2019 à 17:01 / Répondre

        6 – Nous partageons ce sentiment, et d’autres probablement.
        Si « athée » signifie ne rien croire de ces Ecritures dites « sacrées », je le suis ; en revanche, il ne me parait pas raisonnable de mettre l’univers au crédit du hasard.

        • 8
          Jean_de_Mazargues 21 juin 2019 à 17:26 / Répondre

          L’athée est celui qui ne croit pas en Dieu, qui nie tout principe divin. Les athées sont très peu nombreux. La plupart de ceux qui se proclament athées admettent assez vite au cours d’une conversation qu’ils sont en réalité déistes ou agnostiques.

          • 9
            Désap. 22 juin 2019 à 09:08 / Répondre

            8 – Le déisme, il faut bien reconnaitre que c’est un peu vide, cette notion d’Etre suprême me semble un pléonasme et assez plate ; quant à la « pensée » agnostique, se priver de la métaphysique, prise au sens initiatique, serait faire de la maçonnerie un exercice exclusivement matériel et c’est, de plus, une intéressante gymnastique intellectuelle.
            J’apprécie particulièrement la différence faite par les égyptiens entre réalité et vérité et la distinction entre erreur et juste, bien plus profonde et exacte que le manichéisme religieux bien / mal.

    • 11
      Lanson 24 juin 2019 à 11:34 / Répondre

      Bonjour, lisez l’article du numéro 2441 daté 13 juin 2019 du Point page 48, le débat important n’est pas entre FM et Eglise catholique mais comme toujours entre bien public et privatisation de ce bien, l’archevêque aurait à cet effet rappelé au premier ministre son attachement à « une application stricte de la loi de 1905 »!
      Tout arrive !

  • 2
    Leflaneur 20 juin 2019 à 15:25 / Répondre

    A propos de Notre-Dame, je signale l’interview polémique de Natalia Trouiller sur le site Atlantico. Il est titré « Pourquoi les Francs-maçons ne sont certainement pas les héritiers des constructeurs de cathédrale qu’ils disent être ». Natalia Trouiller, ancienne journaliste à RCF et directrice de la communication du diocèse de Lyon, d’après le site Aleteia, a publié « La franc-maçonnerie : les mythes réinventés », que je n’ai pas lu. Dans son interview, elle ne mentionne jamais aucun historien sérieux de la maçonnerie. Le lien vers Atlantico (nombre de lectures limitées, je tiens une copie du texte à votre disposition): https://www.atlantico.fr/decryptage/3574693/pourquoi-les-francs-macons-ne-sont-certainement-pas-les-heritiers-des-constructeurs-de-cathedrale-qu-ils-disent-etre-natalia-trouiller#comment-wrapper

    • 3
      FABRICE 20 juin 2019 à 20:57 / Répondre

      La directrice de communication du Diocèse de Lyon ne fait que surenchérir sur les propos plein d’aigreur de Karine Dalle, son homologue du Diocèse de Paris, tenus sur Twitter. De plus en plus de cléricaux pensent que la FM complote pour remettre en cause l’affectation de ND de Paris au culte catholique romain afin d’en faire un musée. Ils s’inquiètent de savoir que des obédiences versent des dons pour la rénovation de l’édifice. L’article de Conte, qui est très bon et surtout loin de toute volonté polémique, ne va pas les rassurer parce qu’il montre que l’édifice, propriété de L’Etat, ne peut pas être réduit à son seul caractère religieux. C’est pour cela que le clergé, par l’intermédiaire de laïcs salariés (et non de laïques), attaque la FM. Preuve que les vieux réflexes sont toujours là.

  • 1
    NELEPHANT 20 juin 2019 à 13:56 / Répondre

    Article qui vient bien rétablir les choses, malgré les diatribes de la presse catholique et de Mgr Aupetit contre le GODF.

    Mgr Aupetit étant un ancien médecin, il pourrait ressortir son ordonnancier et s’auto-prescrire de l’Oméprazole contre les aigreurs d’estomac ?

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