Andre Combes 14 68

La franc-maçonnerie, cœur battant de la République

Par Géplu dans Edition

Samuël Tomei, membre du Comité de rédaction de la revue du GODF Humanisme a écrit dans le numéro 322 de février de celle-ci une très belle recension du dernier livre d’André Combes : 1914-1968 : la franc-maçonnerie cœur battant de la République – Eclatée, féminisée, persécutée, renforcée. Il nous a autorisé à la reproduire ici. 

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Fidèle disciple de Tacite, André Combes écrit « sans colère comme sans faveur » et c’est une franc-maçonnerie sans fard et sans cornes qu’il livre au lecteur ; ce qui ne l’empêche en rien de donner des avis tranchés.

Pacifistes avant la guerre de 1914, partisans sans réserve de l’Union sacrée une fois les hostilités déclenchées, les maçons français sont très à gauche après 1918. L’Ordre est en effet désormais marqué moins par le radicalisme que par le socialisme pacifiste, et défend une laïcité plus raide que ferme – traits qu’on retrouvera dans les années 1950 et 1960, comme le montre le dernier chapitre. Entre les deux guerres, ce qu’on a tendance à oublier, la Grande Loge est (au moins) aussi combative que le Grand Orient. Et les obédiences alors s’engagent : elles soutiennent ainsi le cartel des gauches en 1924. Mais, à partir de la fin des années 1920, la maçonnerie prend ses distances avec la politique, surtout la Grande Loge qui s’oriente de plus en plus vers le symbolisme.

Face à la montée du nazisme, au début des années 1930, on trouve une maçonnerie divisée entre une grosse majorité naïve, prônant le désarmement intégral – voire unilatéral ! – et une Europe fédérale, bref briandiste, et une minorité lucide : les délégués alsaciens mettent en garde contre le fanatisme de Hitler et invitent à la vigilance. André Combes note que le fossé se creuse dans les loges entre les tenants des accords de Munich, en 1938, et « leurs adversaires, minoritaires et plus clairvoyants ».

Le contexte des années 1930 est infernal pour la maçonnerie européenne, non seulement en France, du fait d’une recrudescence de l’antisémitisme et de l’antimaçonnisme, alimentés par les scandales auxquels des « frères » sont mêlés, du fait aussi de la déconsidération d’une République à laquelle les maçons sont associés depuis sa naissance ; mais surtout dans les pays qui basculent à l’extrême droite, l’Italie fasciste ouvrant la danse macabre – temples saccagés, maçons molestés, exclus de la vie publique –, suivie par l’Allemagne nazie après 1933, malgré les honteuses et vaines tentatives d’allégeance au nouveau régime de plusieurs obédiences, puis par le Portugal de Salazar et la Turquie nationaliste (1935), par la Roumanie et la Pologne (1937), par l’Autriche et la Tchécoslovaquie (1938), sans oublier l’Espagne de Franco – et si les maçons français soutiennent le Front Populaire, ils déplorent la non-intervention française en Espagne. L’interdiction de la maçonnerie est à chaque fois appuyée par sa vieille adversaire l’Église (catholique ou orthodoxe suivant les pays). L’Association maçonnique internationale (AMI), née en 1921, se révèle dans ce contexte plus déclamatoire qu’efficace. La France devient une terre d’asile pour les frères en déshérence, avant que d’être frappée à son tour par la latomophobie d’État.

Peu de maçons ont rallié le régime de Vichy, peu ont sombré dans la collaboration : « des socialistes, souvent contaminés par l’antisémitisme, ayant rejoint le Rassemblement national populaire de Déat, espérant faire l’Europe nouvelle avec l’Allemagne faute d’avoir pu la réaliser avec Aristide Briand« . On connaît les deux grandes lois mettant la maçonnerie au ban de la société promulguées par le maréchal malgré la lettre du 7 août 1940 du Grand Maître du GODF Arthur Groussier, indiquant courageusement que… l’obédience cessait toute activité dans un souci d’unité nationale. Le premier texte vichyste contre les sociétés dites secrètes, du 13 août 1940, est donc antérieur au statut des juifs. André Combes montre fort bien, en quelques pages, la force de l’hostilité officielle contre l’Ordre et le rôle très actif des maçons dans la Résistance, agissant dans tous les réseaux, en créant d’autres, le plus fameux étant sans doute Patriam recuperare. Quelque 800 frères paieront de leur vie leur engagement pour la République. Comme le résume le titre du chapitre VI, la maçonnerie fut un « foyer de résistance à l’Europe allemande ». C’est du reste très tôt, le 22 décembre 1943, sous l’impulsion du Grand-Maître de la Grande Loge, que de Gaulle signe une ordonnance selon laquelle la maçonnerie n’a jamais cessé d’exister.

À la fin de la guerre, les obédiences sont exsangues et il faudra attendre 1978 pour que le GO compte autant de membres qu’avant-guerre. Les deux principales obédiences se dotent chacune d’une revue (Humanisme et Points de vue initiatiques), et André Combes de citer le principe édicté en 1962 par le Grand-Maître du GO, selon lequel la maçonnerie a pour mission d’être « une aristocratie d’esprits qui étudie aussi les questions politiques, sociales et philosophique », méliorisme républicain que les obédiences gagneraient, en ces temps troublés, à cultiver. Au lendemain de la guerre, le PCF finit par accepter la double appartenance, pour peu que le frère communiste suive les directives du parti « en toutes circonstances et en tous lieux » ; le PCF, comme toute Église, se méfie du fameux « secret » maçonnique qui risque de laisser une marge d’autonomie à l’individu…

À la fin des années 1940, la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA) obtient la liquidation de l’AMI et la rupture de nombre d’obédiences avec le GODF qui tend à se retrouver isolé et contraint de construire son propre réseau – ce sera le Centre de liaison et d’information des puissances signataires de l’accord de Strasbourg (CLIPSAS), créé en 1962. L’illusion d’une fusion entre le GODF et la GLDF sera aussi courte qu’en 1932 – le GADLU veille et la rue Puteaux aspire au grand large… Le GODF, la GLDF et la Grande Loge nationale française (GLNF) ne parviennent pas à un accord et, en 1959, la GL, toujours en quête de régularité anglo-saxonne, rompt même ses relations avec le GO. Mais les exigences de la GLUA sont intenables pour une obédience marquée tout de même par le libéralisme philosophique et qui, au terme de vives discussions, décide en 1964 de renouer avec le GODF : les visites réciproques sont rétablies.

André Combes retrace évidemment le parcours des petites obédiences avec un art consommé de la synthèse, qu’il s’agisse du DH ou de la GLNF, deux obédiences aussi différentes que possible, l’une mixte, libérale et internationale, l’autre masculine, imposant la croyance en Dieu et branche de la GLUA en France. Quant à ce qui deviendra en 1952 la Grande loge féminine de France (GLFF), l’auteur rappelle les préjugés qui ont longtemps tenu les femmes sur les parvis et qui aujourd’hui font sourire – encore que certains ont la vie dure – et souligne qu’en 1920 le convent de la GLDF a voté le principe de l’initiation féminine en son sein avant que l’AMI, lors de son congrès fondateur en 1921, ne tue cette initiative dans l’œuf.

La période choisie implique un point sur la situation de la maçonnerie dans les colonies. L’auteur montre bien les spécificités de chacune. Reste des traits communs : les Frères colons souhaitent une meilleure intégration civique et économique des indigènes – pourtant initiés en très petit nombre – tout en se montrant réticents vis-à-vis de l’indépendance. Au moment de la séparation d’avec la métropole, les loges plaident pour des solutions négociées, mais la plupart ne survivront pas au départ des anciens colons.

Au terme de ce nouveau livre de référence d’André Combes, on vérifie que la vivacité de la vie maçonnique est, dans un pays, fonction de son degré de pluralisme démocratique.

Samuël Tomei

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1914-1968 : la franc-maçonnerie cœur battant de la République
– Eclatée, féminisée, persécutée, renforcée, par André Combes. Aux Editions Dervy, chez Amazon ou de préférence dans la librairie la plus proche de votre domicile.
ISBN : 979-1024202464

jeudi 27 juin 2019 1 commentaire
  • 1
    Corinthien 30 juin 2019 à 19:24 / Répondre

    Il est a noté aussi que certains Frères du GODF et de la GLDF avaient essayés à la fin de la guerre en 1945 une fusion entre les obédiences. Celle-ci, n’ayant pas eut lieu suite à la délibération du convent de la GLFF refusant cette fusion. Joannis Corneloup ayant été l’une des chevilles ouvrières de ce rapprochement.

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