Fontaine aout 19
3, 5, 7 ans : d’une intuition ancienne à une nouvelle lecture.

Les âges de l’enfant, une intuition géniale de la Voie maçonnique

Par Jacques Fontaine dans Contributions

Propos insolent de Jacques Fontaine
« La Voie maçonnique est devenue un modèle authentique, réaliste et intuitif
qui nous apporte la possibilité de devenir profondément humain ».

L’ « humanimal », comme le dit Daniel Beresniak, passe, de sa naissance à sa mort par plusieurs stades de développement ; chacun à sa façon bien sûr. Mais le déroulement type est caractéristique de notre espèce. Notre éducation, notre environnement, notre culture aménagent ce qui devient peu à peu notre personnalité au sens le plus large : caractère, aptitudes, attitudes… qui déterminent nos émotions, les joies, les peurs… Avec nos relations à nous-même, aux autres, au monde. Et chacun de se construire grâce à, et malgré les situations : opportunités comme épreuves.

Bien souvent, nous ne sommes pas tout à fait satisfaits de ce que nous sommes et nous aimerions changer. Au risque de ne plus s’aimer assez pour vivre en sérénité. D’ailleurs, l’estime de soi est la grande affaire des psychologues actuels. Christophe André, psychiatre éminent, rapporte la phrase de Montaigne : « De toutes les maladies, la plus sauvage, c’est de mépriser notre être ». Alors, si cela est fondé et je le crois, l’enjeu d’une vie heureuse est de taille. C’est l’éternelle question : jusqu’où peut-on changer, jusqu’à quelle profondeur ? Les experts en sciences humaines considèrent que les changements en profondeur de notre psychisme sont improbables. Nous ne faisons, quand nous sommes sur le divan, quand nous subissons un traumatisme heureux ou malheureux, que mettre en exergue, surligner une trame une empreinte archaïque. Et nous croyons alors que nous renaissons. Mais Lucrèce affirmait déjà « Chacun cherche à se fuir ; personne n’y parvient ; on reste prisonnier du moi que l’on déteste ». Sans doute mais il reste que notre plasticité mentale, sociale, physiologique nous laisse une respiration. Oui ! nos scénarios de comportements peuvent évoluer ; oui ! nos attitudes ne sont pas figées. L’idiosyncrasie, disent les savants, reste assez fluide.

« Oui, nous pouvons changer en mieux » a fondé la philosophie, la croyance, les racines de la Voie maçonnique.

James Anderson considérait que nous devons nous adapter, sous conditions, aux mœurs politiques, sociales : obéissance au gouvernement et être de bonnes mœurs. Bon, c’était son époque : nous ne dirions plus cela aujourd’hui. Mais l’idée de base « oui, nous pouvons changer en mieux » a fondé la philosophie, la croyance, les racines de la Voie maçonnique. À l’instar de multiples autres écoles et mouvements éducatifs d’ailleurs, dus à quelques grands penseurs ou à l’air du temps. Mais notre cheminement est original et j’imagine que notre Frère pédagogue Francisco Ferrer, que nous ne connaissons pas assez, ne m’aurait pas contredit. Alors en quoi réside cette originalité ? C’est très simple : dans les âges des trois degrés de la Loge : 3, 5 et 7 ans. C’est la voie triomphale pour que nous devenions meilleurs pour nous-mêmes et pour les autres. Ces trois nombres, mais c’est un coup de génie ! Nous n’avons pas encore fini d’en épuiser le message. Comment cela nous happe-t-il au fur et à mesure des tenues ? C’est ce que nous allons explorer maintenant.

Tous les psychologues de ma connaissance observent scientifiquement ce que nous savons tous spontanément. Toute notre vie psychique est déterminée par notre enfance et très particulièrement par la période qui va jusqu’à 7ans ; l’âge dit, avec justesse, de raison : Jean Piaget, Henri Wallon, Maria Montessori, Sigmund Freud, Erik Erikson, Alexander Sutherland Neill… sans oublier bien sûr, notre Frère anarchiste, cité plus haut, Francisco Ferrer. Ne dit-on pas, quand un problème social se pose, par exemple les jeunes désœuvrés du 93, qu’il s’agit, entre autres, d’un problème d’éducation ? Et cela renvoie toujours à l’enfance et l’adolescence. Ce qui est incroyable, c’est que cette constatation réaliste ne soit pas suivie d’application. Les freins sociaux, quel que soit le pays, les rejettent. Les dogmatismes, les conservatismes, les résistances au changement qui nous habitent, repoussent ces nouvelles pédagogies. Pourtant, de-ci de-là, elles ont fait et font encore leur preuve : des enfants équilibrés, moins agressifs, les garçons surtout, plus citoyens, libres dans leur pensée, avec le sens de l’intérêt général avant le leur propre. Mais, avec cette liste, ne suis-je pas, en fait, en train de songer aux valeurs de l’Ordre ? Avec à l’arrivée, la bienveillance, la laïcité, la tolérance. Superbe coïncidence ! Nos Frères, dans les premières décennies du XVIIIe siècle vont ressentir, car je ne crois pas du tout que ce fût conscient, cette loi humaine. Ils vont mettre en place une Franc-maçonnerie capable de reprendre l’éducation de l’enfant ; sans pesanteur, avec grâce, juste en poussant les adeptes à se remémorer, dans les brumes de la mémoire, les âges de 3, 5 et 7 ans et leur éducation. Pour la réexaminer et la reprendre dans un sens humaniste. Bravo, les Maçons auxquels Baudelaire répond : « Le génie c’est l’enfance retrouvée à volonté ».

Mais le plus fort, c’est que ces trois âges correspondent effectivement à des périodes précises de phénomènes de croissance de l’enfant. Je dis bien « des périodes ». L’Apprenti qui a 3 ans vit confusément le souvenir de la période qui va de la naissance à 3 ans. Le Compagnon, celle de 3 à 5 ans et le Maître, celle de 5 à 7 ans. C’est pour cette raison qu’il faut laisser une durée suffisante pour chaque degré et ne pas considérer ces étapes comme des formalités qui restreignent l’Apprentissage à 2 ans, le Compagnonnage également… Regardons alors les indices rituels qui provoquent la révision de l’éducation. Recherchons, comment est mis en scène chaque degré pour découvrir les correspondances avec la croissance réelle de l’enfant. Ce faisant nous découvrirons que le génie de nos anciens a dérapé une fois et que notre mission est, peut-être, de réformer un point fondamental. Ce sera la surprise !

La Loge est à la fois une matrice et un lieu nouveau. La porte basse contraint notre corps comme celui du nouveau-né est malaxé dans le passage.

La porte basse ! Beaucoup de lectures morales possibles comme toujours avec les arcanes. L’humilité, l’effroi, le retour à la terre…Il est un sens moins intellectuel qui nous propulse au début de notre vie : la porte basse c’est un accouchement pour les uns ; pour les autres, plus ésotéristes, c’est le fameux « regressus in utero ». Une constante dans les rites de passage du monde entier. Chacun choisira selon sa sensibilité : nous sortons du ventre ou nous remontons dans la matrice. Mais la Loge est à la fois une matrice et un lieu nouveau. C’est dire que l’important c’est le passage dans le col. Une naissance donc. La porte basse contraint notre corps, comme celui du nouveau-né est malaxé dans le passage. Alors s’ouvre la période qui mène jusqu’à 3 ans.

Je vais faire défiler les grandes étapes du développement de l’enfant de la naissance à 7 ans. Je m’inspire du travail fait par la PMI [1]. Commençons donc à la naissance. Ce sont d’abord pour le nourrisson, les plaisirs sensoriels. Les mettons-nous en avant dans nos pratiques ?  Les agapes sont parfois un moment délicieux mais touchent tous les degrés. Quant aux sens, ils sont explicitement sollicités au degré de Compagnon. Puis apparaît, impérieux, chez le petit encore nourrisson, le besoin de sécurité. Fondamental ! De fait, c’est un point très développé en tenue. Le Couvreur veille à l’entrée de la Loge. Il interdit le passage à tout intrus s’il ne connaît pas les mots ou s’il ne répond pas correctement au tuilage traditionnel que lui demande l’Expert. Le Vénérable est informé de sa visite. Puis c’est le développement psychomoteur et les gestes intentionnels comme le rappellent la mise à l’ordre, les batteries et la circumambulation. Mais le plus évident rappel du petit âge est le « Je ne sais ni lire, ni écrire » qui renvoie au gazouillis du petit. Suit alors le développement affectif et social : tout le rituel, les valeurs, le travail concourent à cela. De 9 mois à un an, le bébé sait se tenir droit comme un Franc-maçon sur sa colonne dans la position dite de l’initié. On note qu’ensuite il se concentre sur ses progrès, son bien-être en général, son plaisir à découvrir, plutôt que ses difficultés. C’est toute la mission des Surveillants de répondre à cette forte demande. Ce n’est hélas, pas toujours le cas ! Et un peu de formation active ne leur nuirait pas dans leur tâche dite d’ »instruction ». Arrive la période du « non ». C’est grâce à ce comportement que l’enfant peut se sentir unique et différent. Nous ne l’avons pas oublié : dès l’Apprentissage nous prônons la différence et la tolérance de la différence qui sont des manières de dire « non » aux aberrations morales. N’est-ce pas notre credo ? Puis les 3 ans approchent. Un autre besoin devient primordial. Le petit a besoin, en effet, vers cet âge, d’être accompagné dans son Apprentissage et ses découvertes. Les Francs-maçons y ont bien pensé. Nous répondons de deux façons : d’une part avec le rituel lui-même, répété sans cesse, et qui, à force, devient un guide sûr pour poser toutes les questions et faire part de ses opinions et sentiments personnels ; d’autre part, dans les Loges qui fonctionnent bien, les Maîtres se sentent responsables de l’accompagnement des plus jeunes, et pas seulement les Surveillants. Ils n’hésitent pas à échanger, sur les parvis, aux agapes, chez eux, avec les Apprentis. Je remarque par expérience que trop souvent les Maîtres ne se sentent pas bien concernés par cette mission. Une voie d’évolution, certainement. Approche l’anniversaire des trois ans. Commence la période de la curiosité avec les « pourquoi ? », bien connue des parents et éducateurs. Pas de spécificité chez nous, me semble-t-il. Mais si, tout de même… En fait, nous rejoignons la mission des Surveillants et des Maîtres, vue à l’instant. Encore faudrait-il qu’ils sachent provoquer des « Pourquoi ? » chez leurs jeunes Apprentis. Tous ne le font pas et c’est dommage car ce n’est pas si difficile que ça.

Les capacités de l’Apprenti dans le cadre austère et fraternel de la Loge : la capacité à construire des relations harmonieuses et positives avec les autres

À trois ans l’enfant, comme l’Apprenti, maîtrise les bases du développement social. Voici ce qu’écrit Stéphanie Duval de l’université de Québec. On a l’impression que semble résumés les capacités de l’Apprenti dans le cadre austère et fraternel de la Loge : « La capacité à construire des relations harmonieuses et positives avec les autres. Cela signifie d’être capable de communiquer ses émotions et de bien les gérer, de tenir compte du point de vue des autres avant d’agir, de résoudre des conflits, de coopérer et de participer à la vie de groupe. Dès son plus jeune âge, un enfant a déjà sa façon d’entrer en relation avec les autres en raison de son tempérament, …le développement de ses habiletés sociales se poursuit au contact des gens qu’il côtoie et des expériences qu’il vit ». Nous voilà renvoyés à ce devoir impérieux de la transmission maçonnique, ce quasi commandement de notre idéologie. On sent bien que c’est une reprise des besoins du jeune enfant de 3 ans. Cette transmission qui est exempte de jugements alors que dans l’éducation parentale et sociale, ils sont nécessaires. En bref, nous pouvons constater que les principaux besoins de l’enfant de la naissance à ses 3 ans sont pris en compte dans la Franc-maçonnerie. C’est sans doute l’une des origines de l’importance du nombre 3 dans notre corpus ésotérique. Quand j’étais jeune, le profane nous appelait « les Frères trois points » !

Mais la ritournelle devient hésitante avec les 5 et 7 ans. Au point qu’un examen pointilleux peut aboutir à des conséquences fort perturbantes. Allons-y sans trop sourciller ! Après tout, cet article est un essai qui tâche d’aller au fond des choses pour se demander : « Que se passe-t-il donc dans la tête d’un Franc-maçon. » Et, comme encore aujourd’hui, on ne connaît pas bien le psychisme de l’ « humanimal », mes réflexions et propositions sont sujettes à caution. Et pourquoi pas ? choquantes ?

Que se passe-t-il donc chez un enfant entre 3 et 5 ans ? Et quels rapports avec le degré de Compagnon ? Je m’inspire du site « Naître et grandir ». Je vais me borner aux traits pris en compte dans le deuxième degré. À cet âge la capacité à argumenter, avec la maîtrise du langage se développe. N’est-ce pas le Compagnon qui a enfin droit à la parole ? Il sait désormais reconnaître ses émotions et celles des autres et devient empathique. Essentiel dans l’introspection maçonnique ; ce qui est rappelé au passage au degré : compte sur tes Frères et tes Sœurs comme ils peuvent compter sur toi. L’enfant de 4, 5 ans tient compte des autres et aime aider. Le Compagnon est sollicité à faire rayonner les valeurs maçonniques par son exemple et ses actions. Ce qui est encore rare, le passage à l’action concrète, dans les Loges de la Franc-maçonnerie française. Même si je crois que l’avenir, pour elles, est de vivre dans la réalité profane : « Une spiritualité pour agir ». En tout cas la correspondance entre le développement infantile et le 2e degré est claire. Allons à présent jusqu’à la Maîtrise.

Les émotions doivent jouer un rôle important : c’est à partir d’elles que l’on peut se comparer à l’autre et mener son introspection

L’enfant, à présent a des relations harmonieuses, contrôle assez bien ses émotions car sa raison sait se mettre aux commandes. Je suis un peu gêné par cette irruption de la raison dans la croissance. Dans ma conception de la Maçonnerie, les émotions doivent, au contraire, jouer un rôle important : c’est à partir d’elles que l’on peut se comparer à l’autre et mener son introspection. C’est également l’âge où l’enfant discerne le bien du mal, parfois sans nuances. Hélas, le rituel ne nous apprend guère à faire la différence entre la dualité et le sinistre et très dangereux dualisme. Il y a bien correspondance mais pas pour le meilleur. Heureusement nous poussons les Maîtres à développer l’empathie, la compassion, la résilience, ce qui d’ailleurs est un programme dès l’initiation. Simplement il est plus exigé au troisième degré. L’enfant de 6, 7 ans respecte les tours de parole dans une conversation à plusieurs personnes. Je pense que l’invention géniale de la prise de parole en tenue s’appuie sur cet âge.

L’enfant de 7 ans devient autonome dans son fonctionnement intellectuel et affectif. N’est-ce pas, l’autonomie, un objectif d’un initié ?

En bref, l’enfant de 7 ans devient autonome dans son fonctionnement intellectuel et affectif. N’est-ce pas, l’autonomie, un objectif d’un initié ? De fait il faut attendre 6, 7ans. Les correspondances existent mais ne sont pas spécifiques au degré de Maître. Tout cela est fort beau et on ne peut que saluer l’intuition géniale de nos anciens : reprendre globalement l’évolution d’un enfant de la naissance à 7 ans. Oui mais j’ai fait l’impasse sur un facteur déterminant qui peut remettre l’édifice rituel de la Loge en question et pousser à une réforme radicale. Ce facteur c’est la sexualité.

Sigmund Freud avait choqué le monde entier en maintenant que la sexualité était une pulsion vivante dès la naissance. Aujourd’hui, nous ne sommes plus aussi catégoriques. À la suite de Carl Gustav Jung, nous avons attiédi le propos. L’enfant, dès son plus jeune âge, est habité par la libido. Elle va se développer en symbiose avec les autres domaines : moteur, social, affectif. On parlera plutôt de sensoriel, voire au fur et à mesure de la croissance du plaisir pris à recevoir des caresses et des baisers, de sensualité. Ce n’est pas tout car le père de la psychanalyse insiste sur l’affirmation de la sexualité entre 3 et 5 ans, C’est le très (trop ?) fameux complexe d’Œdipe. Une pause pour être clair sur ce qui a rempli des livres et dressé les uns contre les autres les spécialistes de l’enfance.

Sigmund est aujourd’hui jugé archaïque, avec des conceptions dépassées. Régulièrement des livres sortent pour pourfendre ses conceptions du psychisme humain. Et ce depuis le début du XXe siècle ; ce que les Américains appellent les « freudian wars ». À croire que ses idées dérangent toujours et provoquent les beaux esprits qui démolissent la psychanalyse. Remarque sans innocence. Ces détracteurs n’ont jamais bénéficié d’une psychanalyse. Néanmoins il est difficile de concevoir aujourd’hui un essai, voire un système sans références discrètes, presque honteuses, à la psychanalyse. Mais pourquoi ces cinq lignes pour affirmer la croyance en cette démarche qui évolue au fil du temps ? Mais parce que nos Frères du XVIIIe siècle, avec le meurtre d’Hiram, ont mis en scène leur agressivité ; celle qui trotte dans la tête de la majorité des garçons : le complexe Œdipe tel qu’il est vécu par le petit mâle humain. À savoir, la majorité des petits garçons entre 3 et 5 ans, en général, aiment tellement leur mère qu’ils voient dans leur père un rival qu’il serait bon d’éliminer. Aujourd’hui, selon les cultures et les situations, le complexe d’Œdipe enrichit cette lecture qui reste, néanmoins la base. Par exemple, l’oncle qui joue le rôle du père est visé comme tout détenteur de la loi : des instituteurs au président de la République. Tous peuvent être les supports de la haine du fils. En fait, l’enfant aboutit toujours à la recherche du besoin humain : l’équilibre acceptable du soin et de la loi. Hiram, c’est clair est le porteur de la Loi : « Tu deviendras Maître quand ton temps sera venu ; en attendant fiche-moi la paix. ! »

Des auteurs m’ont précédé dans cette lecture dont Daniel Beresniak. Les indices sont parlants. Hiram Abi ne signifie-t-il pas « Hiram mon père » ? Et ne sommes-nous pas « Les enfants de la Veuve » ? Le meurtre de l’architecte est transparent. Imaginons ce qui s’est passé dans la tête de nos anciens : « Il faut un chef des Compagnons comme dans la réalité du chantier ». Ainsi le Maître de Loge va devenir un degré, au-dessus des deux précédents. Mais comment le mettre en scène ?

« Qu’évoque pour vous le meurtre d’Hiram ? Le meurtre de votre père ? » Ça fait tellement de bien d’aller au bout de ses fantasmes, sous forme rituelle, donc socialement acceptable 

Nos prédécesseurs n’y vont pas par quatre chemins et suivent leur inconscient et leur intuition : le désir de tuer le père. Mais ils ressentent confusément qu’ils exagèrent un peu en prônant cet assassinat. Alors ils vont jusqu’au bout du désir de l’enfant : Hiram est relevé et, par un tour de magie, est remplacé par le candidat-fils. Ça fait tellement de bien d’aller au bout de ses fantasmes, sous forme rituelle, donc socialement acceptable ! Freud a forgé une phrase dense pour rendre compte de la jouissance que les Frères peuvent éprouver au meurtre d’Hiram : « La joie de satisfaire un instinct resté sauvage… est incomparablement plus intense que celle d’assouvir un instinct dompté ». Bien sûr, cette jouissance reste enfermée dans notre inconscient ; ce qui lui donne d’autant plus de force. Je ne connais pas une Loge qui ait osé traiter la question « Qu’évoque pour vous le meurtre d’Hiram ? Le meurtre de votre père ? » Mais je crois que cette audace viendra un jour futur. Alors les Frères comprendront d’un seul coup pourquoi le 9e degré du REAA, ou le 1er Ordre du RF, est celui de la vengeance qui rétablit l’ordre social : « Ces Compagnons sont mauvais ; il faut les tuer et qu’ils aient mal ; par exemple en leur coupant la tête. ». Ainsi la morale bourgeoise est sauve : « Des salauds ont tué papa. Mais c’est pas nous ! Qu’ils soient châtiés sévèrement ! ». C’est ainsi que, vers 1733, les Frères ont osé mettre en scène une des racines très probables de leur agressivité de mâles. Pour les Sœurs, c’est une autre histoire et j’y reviendrai tout à l’heure. Pour l’instant je vous propose de vous sentir, au moins l’instant de la lecture, réformateur de la succession des degrés.

Plusieurs spécialistes du développement de l’enfant, des pédiatres au premier chef s’accordent pour observer ceci : l’enfant a besoin de décharger une partie de son agressivité pour la canaliser en fonction de la loi. On songe à l’Orateur, gardien de la Loi du père et, par-là, de l’ordre social. Le complexe d’Œdipe, entre 3 et 5 ans est le moment idéal si les parents ou leurs substituts savent en gérer les expressions. Orienter l’agressivité mais développer l’amour. Le garçon a réglé son complexe après 5 ans en moyenne. Mais on dit aussi que les hommes n’en finissent jamais… La majorité de ces enfants vont alors découvrir la richesse des relations sociales parallèlement à leur développement cognitif, vers les 7 ans. Il peut et veut alors s’ouvrir à la société, ne plus craindre les autres, échanger de l’affection, développer son empathie, vivre dans les groupes…bref s’enrichir grâce aux autres, aux découvertes des ressemblances et des différences de ses semblables humains. Avec les questions métaphysiques qui éclosent alors et qui l’habiteront toute la vie : « D’où est-ce que je viens ? Qui suis-je ? Où vais-je ? » La Voie maçonnique a sa propre méthode pour traiter, sinon aborder la quête de son identité, la question centrale. Et maintenant tirons les conséquences de la réalité de la croissance de l’enfant, de la naissance à 7 ans sur les trois degrés Apprenti, Compagnon et Maître.

Le degré de maître met donc en scène de manière transparente le complexe d’Œdipe

Écoutons d’abord Martin Büber [2] qui dit tout, en à peine deux lignes: « Ce n’est que lorsque l’Homme a trouvé la paix en lui-même, qu’il peut entreprendre de la chercher dans le monde entier ». Le degré de maître met donc en scène de manière transparente le complexe d’Œdipe. Et c’est bien, des phénomènes psychiques qui poussent l’individu à gérer son agressivité, le plus important chez les hommes. Aussi chez les femmes, mais à leur manière. Et le degré de Compagnon est celui qui pousse à la sociabilité, à la fraternité. En une phrase : modeler l’agressivité d’abord, ensuite partager et aimer. La conséquence est, à défaut d’être rassurante, bien claire : Le degré de Maître devrait être le second et le degré de Compagnon, le troisième et dernier ! Alors, oui nos anciens se sont trompés ! Obnubilés par le manque d’un troisième degré qui fût le chef, ils trouvèrent dans leur inconscient nourri par les guerres de l’époque, l’agressivité qui sans cesse frappait à la porte de leur conscience. Tout était prêt pour faire culminer le meurtre du père, Hiram Abi, en se défaussant sur trois mauvais Compagnons.

Je crois donc indispensable de revoir l’ordre des degrés. La Voie n’en sera que meilleure : Apprenti, Maître, en l’appelant, par exemple, « Compagnon », puis le Compagnon qui deviendrait le Maître.

Même raisonnement global pour les filles. Je pose, pour être simple, les parents classiques, maman et papa. En fait, aujourd’hui c’est plus varié mais les deux pôles amour et haine restent inamovibles. Mais il y a des différences fondamentales qui interrogent, à mon sens, les Sœurs. Voyons comment réagissent donc les petits des deux sexes. Le garçon aime maman pour deux raisons : elle lui prodigue son amour et comme, de 5 à 7 ans, il désire maman, papa le met en colère ; les rôles sont clairs, maman est toujours du côté de l’amour. Pour la petite fille, c’est plus complexe : elle aime maman qui l’entoure, depuis sa naissance, de soins mais elle la déteste aussi, car c’est une rivale dans l’amour qu’elle porte à son père. Strictement rien à voir avec le désir de tuer le père. Mes Sœurs, je vous engage à imaginer un autre scénario que l’assassinat de l’architecte. En 50 ans de maçonnerie, j’ai posé cent fois la question à des Sœurs : « Qu’est-ce qui t’a marqué dans le rituel de passage ? » Pratiquement jamais le meurtre ; mais très souvent le relèvement du corps. Je ne vais pas plus loin car les conséquences sont lourdes et passionnantes. Je propose des scénarios alternatifs dans mon prochain livre « La Boulomie, une Loge maçonnique en 2050 ».

La Voie maçonnique est devenue un modèle authentique, réaliste et intuitif qui nous apporte la possibilité de devenir profondément humain

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Il reste que nos anciens ont eu ce génie d’associer aux trois degrés les âges précis du développement de l’enfant, fille ou garçon : 3, 5 et 7 ans. Pour une démarche spirituelle et engagée. Grâce à eux, la Voie maçonnique est devenue un modèle authentique, réaliste et intuitif qui nous apporte la possibilité de devenir profondément humain. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés. À nous de continuer le travail !
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[1] Protection maternelle et infantile du département de l’Aube.
[2] 1878-1965.

dimanche 11 août 2019 6 commentaires
  • 6
    Claude Courty 12 août 2019 à 14:10 / Répondre

    Je ne me cache pas de préférer réagir avec mes idées plutôt qu’avec celles d’autrui, et ne trouve rien de déplacé à indiquer où en trouver le détail à ceux qui pourraient en être curieux.

    Quant à la quête et à « l’espace naturel de réflexion maçonnique », s’ils ne s’étendent pas aux fondamentaux de la condition humaine, je me permets bien humblement d’en être surpris.

  • 4
    Désap. 12 août 2019 à 12:32 / Répondre

    Quel rapport entre enfance et maçonnerie ?
    La pratique maçonnique n’aboutit pas à l’approfondissement de la condition humaine, elle permet, au contraire, de la connaître objectivement pour mieux s’en extraire de sorte d’être en mesure de se positionner en observateur hors du temps et de l’espace.
    Cette seule position permet de s’affranchir des contingences anthropocentriques qui faussent le jugement ; en ces temps de dégradation environnementale, c’est plus que nécessaire.
    La maçonnerie n’est pas un exercice de sociologie appliquée.

  • 3
    Claude Courty 12 août 2019 à 09:45 / Répondre

    Propos non dénué d’intérêt, mais qui souffre de s’inscrire limitativement dans l’espace de réflexion maçonique. Il y perd contact avec la condition humaine, telle que l’exprime notamment la pyramide sociale (ce qui pourrait être un comble en franc Maçonnerie).
    https://pyramidologiesociale.blogspot.com/

    • 5
      Aymeric 12 août 2019 à 13:14 / Répondre

      Surpris de voir ici quelqu’un venir faire l’autopromotion de ses idées, qui n’ont rien à voir avec la quête maçonnique.
      Le propos de Jacques fontaine ne « souffre » pas de « s’inscrire limitativement dans l’espace de réflexion maçonnique » (maçonnique avec deux « n » s’il te plait), c’est l’espace naturel, et effectivement uniquement celui-là, dans et pour lequel il a été réfléchi.

  • 2
    Anwen 12 août 2019 à 09:26 / Répondre

    L’esprit de l’enfant est droit, il cherche le pourquoi des choses, il est simple parce que plus près de la Nature. « Ayez une âme d’enfant et la nature vous dira ses secrets ».
    En effet, la foi absolue n’existe que dans l’enfance. « L’enfant a des yeux de voyant » ; elle n’est pas pervertie par les passions, encore à naître. Quand il devient homme, sa mentalité change, le doute l’envahit, s’impose, et il est, dés lors, partagé entre le désir et l’impuissance de croire.
    Dans « Le petit prince » d’Antoine de Saint-Exupéry nous dit :
    « On ne voit bien qu’avec le coeur (dit le renard au petit prince). L’essentiel est invisible pour les yeux ».
    « L’essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.
    « C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.
    « C’est le temps que j’ai perdu pour ma rose… fit le petit prince, afin de se souvenir.
    « Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose… »
    Eva de Vitray Meyerovitch, considérée comme une grande spécialistes du soufisme et de l’Islam, expliquait en 1982, dans la Revue Question De., que sous l’effet du symbolisme, la pensée est incitée à un effort personnel, à une curiosité provoquée, à une recherche. Le premier pas sur la voie de la connaissance mystique sera ce pressentiment d’un au-delà de ce qui n’était perçu que comme une réalité concrète. Dès lors, commence le voyage de l’extérieur vers l’intérieur, de l’apparence à l’inconnu.
    Paule Amblard nous dit que « Le symbole est une fenêtre sur l’invisible… Cette ouverture, cette élévation qui nous dépouille de tout attachement à la matière, ce cœur qui s’ouvre, écoute et perçoit au-delà du sens naturaliste. Cette acceptation de la mort et ce retour en enfance. Redevenir enfant ne signifie pas infantile, au contraire, il s’agit de retrouver cette pureté, cette nudité, cette spontanéité, cette confiance d’enfant. Une confiance aimé par le ciel… »
    Et la même auteure d’écrire dans son livre « Un Pèlerinage intérieur » : « Il y a dans la vie une source intuitive qui nous pousse au-delà de notre raison. On répond à ce que cette force nous dicte sans trop se demander pourquoi. Ce n’est pas une réaction à un événement, pas une pulsion, mais quelque chose de plus enfoui, une certitude des choses qui dure une seconde mais qui transforme votre vie lorsqu’on la suit. ».
    Cette intuition intellectuelle et supra-rationnelle dont il semblent qu’on ait perdu jusqu’à la simple notion, c’est véritablement la « connaissance du cœur », suivant une expression qui se rencontre fréquemment dans les doctrines orientales.
    La « connaissance du cœur », c’est la perception directe de la Lumière intelligible, de cette Lumière du Verbe dont parle « saint Jean » au début de son Évangile, Lumière rayonnant du Soleil spirituel qui est le véritable « Cœur du Monde ».
    Ceci donne l’explication d’un symbolisme qui se rencontre très fréquemment, et suivant lequel le cœur est assimilé au soleil et le cerveau à la lune.
    Aussi bien, pensée latente et pensée vivante se conjuguent-elles sans cesser d’être une dualité fonctionnelle, dualité qu’il appartient à l’homme d’ériger en synthèse constructive par l’action combinée de son cerveau et de son cœur.

  • 1
    Thierry Goulier 11 août 2019 à 21:07 / Répondre

    Oui mais… En Franc Maçonnerie, le but n’est pas que de devenir « profondément humain ». Surtout que, pour le coup, l’adjectif « profondément » me chagrine dans une quête d’élévation. Retrouver la quintessence de se que devait être l’Homme à la création n’est qu’un passage pour retourner à son état spirituel. Cet article fait l’impasse total sur tout un pan de la FM.

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