Vraies origines de la FM

Les Vraies Origines de la Franc-Maçonnerie ?

Publié par Yonnel Ghernaouti
Dans Edition

Il existe de nombreuses origines à l’apparition de la franc-maçonnerie. Des associations de métier, dont certaines sont peut-être héritières des collegia de l’Empire romain, au compagnonnage qui paraît être une survivance des sociétés secrètes de l’antiquité, en passant par le rosicrucianisme, fraternité internationale en quête de la sagesse ésotérique qui perpétue les enseignements que les initiés se sont transmis à travers les siècles, sans oublier le mythe et la légende templière…

De la théorie de la transition, parfaite continuité entre les loges opératives et les loges spéculatives ou de celle de l’emprunt, actuellement battue en brèche, Michael Rapp nous en offre une autre. Loin des fausses certitudes ou des vrais questions, l’auteur ouvre une nouvelle piste de réflexion fondée sur hypothèse qu’il estime, lui-même, délirante : et si la franc-maçonnerie spéculative avait une origine spéculative ?

Intuition et conviction acquises au fil de ses recherches, pour lui la franc-maçonnerie trouve, peut-être, sa source et ses origines dans un courant de pensée de la Renaissance, le néoplatonisme au XVe siècle en Italie et qui, selon lui, a fait école en Angleterre au XVIe et au XVIIe siècle. En d’autres termes, des intellectuels anglais ont empruntés les codes et les outils de la maçonnerie opératives pour diffuser, de manière subtile, les conceptions néoplatoniciennes de l’époque. Une tout autre histoire donc de la genèse de la franc-maçonnerie que nous avons l’habitude d’entendre.

Pour Michael Rapp, tout se passe à Florence en 1459 et non à Londres en 1717. Au concile de Florence, Cosme de Médicis (1389-1464) rencontre Gémiste Pléthon, penseur byzantin. Il demande à Marsile Ficin (1433-1499), qui s’intéresse à l’occultisme et l’hermétisme, et connaît l’œuvre d’Aristote, de traduire et de commenter l’œuvre de Platon et de Plotin, ainsi que le Corpus Hermeticum d’Hermès Trismegiste.

Il démontre comment ce néoplatonisme de Florence a fait école en Angleterre. Et de citer, s’appuyant sur leurs écrits, Giordano Bruno, Alexander Dickson, Thomas Moore, Francis Bacon, Robert Fludd et les néoplatoniciens de Cambridge, groupe de penseurs de la fin du XVIIe siècle, à l’origine de l’Invisible Collège, ainsi que Benjamin Whichcote, Gilbert Burnet, Henry More, John Walis et tant d’autres.

Il établit ensuite un lien entre néoplatonisme et franc-maçonnerie, qui d’après l’auteur, se retrouve dans nos rituels, notamment ceux du Rite Français. Il explique la conception du Grand Architecte de L’Univers, figurant dans la première phrase des Constitutions d’Anderson, et en donne l’origine en explicitant les textes de Cicéron, de saint Thomas d’Aquin, de Marsile Ficin et de Pic de la Mirandole, sans omettre Philibert de l’Orme.

Pour Michael Rapp, la maçonnerie spéculative et les textes spéculatifs anciens, dont ceux de Ficin et Pic ont inspiré ceux de l’Orme et la maçonnerie opérative, et non l’inverse. Quant à la Géométrie, dans nos rituels elle a une notion différente si nous puisons aux sources de la maçonnerie spéculative ou opérative. Cette dernière place la géométrie comme une invention humaine alors que la spéculative la considère comme une méthode de création de l’univers. Conception du monde, conception de l’homme, la franc-maçonnerie recèle de nombreux trésors. Michael Rapp développe ici une thèse enrichissante qui a le mérite d’être inexplorée à ce jour.

Michael Rapp, docteur en droit, ancien avocat et chef d’entreprise, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire, la spiritualité et la franc-maçonnerie.

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Les Vraies Origines de la Franc-Maçonnerie ?
De l’Académie de Florence à la Grande Loge de Londres, par Michael Rapp. Éditions Bussière, Coll. Lumière Maçonnique, 2019, 256 pages, 25 €, chez Amazon ou de préférence dans la librairie la plus proche de votre domicile. ISBN : 978-2850907159

vendredi 13 septembre 2019
  • 21
    Désap.
    19 septembre 2019 à 20:52 / Répondre

    Le principe de la franc-maçonnerie, la maçonnerie, s’affranchit du temps et de l’espace.
    C’est bien cela qu’il faut comprendre, c’est le postulat !
    C’est bien pour ça que la religion et ses principes absolument temporels n’ont rien à faire, ni dans nos loges, ni dans notre réflexion.
    Si l’on arrivera sans doute à dater l’apparition de la franc-maçonnerie (curiosité historique et on apprendra à quel moment les hommes se sont souvenus qu’il exista l’intelligence avant la Révélation, interressant), l’Homme maçonne depuis qu’il est Homme, depuis la nécessité de comprendre pour que le ciel ne lui tombe pas sur la tête, ceci bien bien avant le « Messie de Dieu » (dixit James ! ?).
    L’origine de la Maçonnerie se confont avec l’Origine, à mini-minima d’un point de vue symbolique, comme Guénon entendait « religion » comme pis-aller spirituel.
    De là commence la compréhension, par opposition avec la confusion autrement nommée ère vulgaire.

    • 22
      Désap.
      20 septembre 2019 à 08:52 / Répondre

      L’origine de la Maçonnerie se confond avec l’Origine, à mini-minima d’un point de vue symbolique comme Guénon entendait « religion » comme pis-aller spirituel.
      .
      La virgule changeait le sens de la phrase.

    • 23
      Bilboquet
      20 septembre 2019 à 09:45 / Répondre

      Si d’accord en général avec le contenu de ton message DESAP, par contre je n’aime pas du tout le terme « postulat »!
      Si la FM est basée sur des « postulats », elle refait « exactement » ce qu’elle critique dans les religions.

      • 24
        Désap.
        20 septembre 2019 à 14:25 / Répondre

        23 – C’est pourtant une nécessité, le rituel nous place en dehors du temps et de l’espace, hors des contingences subjectives, notamment les croyances.
        C’est un postulat objectif, il doit être accepté au risque de tomber dans une autre croyance, le hasard.
        Le rituel est fidèle à l’aspect opératif, on ne construisait pas une cathédrale en respectant des croyances, mais en respectant des lois universelles. Leur contravention avec la foi n’a aucune valeur.

  • 20
    Peter Bu
    19 septembre 2019 à 10:14 / Répondre

    Le livre de Michael Rapp me semble passionnant et le débat sur son ouvrage agréablement érudit.
    Cependant, la franc-maçonnerie moderne n’est pas, à mon avis, un regard sur l’histoire de la pensée mais une projection dans l’avenir de l’humanité.
    Fondée sur les connaissances anciennes la FM nous invite à imaginer le monde à venir.
    Je crois que nos ancêtres du XVIIe / XVIIIe siècle ont pressenti la « globalisation » que nous vivons. C’est une théorie comme une autre mais si on la partage on peut éviter d’avancer à reculons…

  • 19
    pierre noel
    16 septembre 2019 à 18:46 / Répondre

    #18 : Tout cela est remarquablement intéressant mais bien connu.
    La question reste l’influence de ces préoccupations « humanistes » ( au sens habituel qu »avait cette épithète dans mon adolescence) sur les « loges » de tailleurs de pierre du XVII° siècle puis sur les milieux élitistes de la gentry londonienne du XVIII° siècle. Où se trouvent les preuves que les uns et les autres ont lu Marcile Ficin ?

  • 18
    Jean Vila
    16 septembre 2019 à 16:59 / Répondre

    Merci pour le signalement de cet ouvrage sur lequel je me garderai bien de porter une appréciation avant de l’avoir acquis et lu… Merci aussi pour les commentaires intéressants qui s’ensuivirent…
    Ceux-ci nous remémorent les souvenirs, restés un peu confus, de l’académie florentine réunie à la Villa Careggi dans le contexte du concile de Bâle-Ferrare-Florence-Rome entre 1431 à 1441. En précision à quelques allusions sur les apports platoniciens ayant transité par Alexandrie, et devenus ainsi «néoplatoniciens », ils étaient déjà connus par des sources diverses. La véritable révélation fut l’arrivée en Italie de textes platoniciens conservés dans des monastères byzantins et dont on pouvait supputer une authenticité non « déformée » par les écoles de Plotin, Proclus, Porphyre, etc…
    Le principal artisan de cette sauvegarde fut le cardinal Bessarion, de Trébizonde, qui anticipa une progression turque dans l’empire byzantin et se mit en devoir de réunir un maximum de textes anciens conservés dans les monastères et autres lieux, quitte à les faire recopier. L’ensemble de cet important appareil documentaire fut dirigé vers Constantinople. Il fut transféré sur Venise avant la prise de la ville en 1453. Le fonds Bessarion a constitué la base de la fameuse bibliothèque Marciana (en bordure de la lagune, face à la cathédrale St-Marc). Le cardinal Bessarion fit partie de la délégation byzantine au concile dit de Florence, en compagnie de Gémiste Pléthon, éminent érudit grec. Ces circonstances furent à l’origine d’une véritable « folie du grec » en Italie. Presque tous les grands universitaires européens se précipitèrent auprès de Marcile Ficin et de son Académie pour se former à cette langue et à cette pensée platonicienne remise à jour. Dans une grande émulation d’autres domaines furent explorés et approfondis par des chercheurs un peu en marge d’un enseignement officiel sous la férule de l’Eglise.
    C’est sur ces sujets qu’une éventuelle communauté d’esprit pourrait se rencontrer avec des thèmes souvent abordés en franc-maçonnerie. En parcourant les quatre volumes de la Philosophie occulte, compilation par Cornélius Agrippa de tous ces savoirs abordés à Florence, on y retrouve des développements sur les « arts sacrés » : symbolisme, géométrie harmonique, alchimie, astrologie, numérologie, kabbale, etc…
    Ce qui peut surtout nous intéresser c’est un essaimage européen du cercle néoplatonicien florentin. Il prit la forme des Sodalitas litteraria de la Vistule, du Rhin et du Danube (Cracovie, Heidelberg, Budapest). Ce fait est mal connu et il rappelle des érudits ayant visité et séjourné à l’Académie de Marcile Ficin. De retour dans leurs villes universitaires ils reconstituèrent des cercles néoplatoniciens, discrets voire secrets quant à leur noyau le plus restreint. Il s’y célébrait des banquets platoniciens où chacun faisait un apport sur un point de ses connaissances.
    Certains commentateurs du site ayant fait allusion aux Platoniciens de Cambridge du XVIIème s , comme genèse possible des origines maçonniques, il serait intéressant d’y rechercher les suites d’un essaimage en Angleterre et tel qu’évoqué ci-dessus. De même pour Paris avec l’entourage de Lefèvre d’Etaples…
    Sur le sujet, on peut consulter le Net à Sodalitas Liitteraria Rhenana Wikipedia, surtout dans la version allemande qui décrit bien l’importance de ce phénomène humaniste. C’est suffisant pour un premier abord et la traduction automatique en est très acceptable. On ne rencontrera sans doute pas les origines de la FM mais on y enrichira sa culture générale, avant de courir acheter l’ouvrage de Michael Rapp… On devrait ensuite mieux pouvoir en causer…

  • 17
    aymeri
    16 septembre 2019 à 10:19 / Répondre

    Concernant la pratique maçonnique dans les Loges par rapport aux origines de la FM , qu’en font d’elle les multiples « Ordres » qui s’accaparent et exhibent des éléments plus ou moins fantaisistes ?

  • 16
    Jean-Pierre BACARA
    15 septembre 2019 à 21:25 / Répondre

    Merci Yonnel pour cet éclairage .

  • 15
    joab's
    15 septembre 2019 à 11:24 / Répondre

    Il est fort dommage à mon avis de ne pas travailler sur ce qui un fondement de la FM contenu dans son appellation : la liberté. Et justement d’y donner un sens d’emancipation, création, construction, enrichissement mutuel.
    Pour celà il est nécessaire de se débarasser des liens « partisans » et considérer ce qui nous est inhabituel, voire dérangeant. Il faut identifier ce que sont ces freins, scories sur notre pierre.
    Cet article, comme d’autres en illustre plusieurs :
    – la crainte au 18e siecle des pouvoirs en place : il fallait tenir un discours « acceptable » pour ne pas se faire exterminer. Donc les privileges « royaux » et religieux. D’où pour sauver les apparences les discours religieux tout en laissant transmettre les idées subversives de la FM anderson.
    – l’attachement militant religieux ou anti-religieux (ce qui est pareil) : si on suit les doctrines des 3 « religions du livre » la FM est bannie. Les 3 sont dans la soumission aux dogmes.
    Et ainsi on retrouve dans plusieurs commentaires les contorsions pour tenter de rendre compatible la FM à ses idées préférées. Tel est le cas des « croyances en Dieu » ou l’inverse athée. Notons que les 2 sont balayées par Anderson.
    Comment revenir au sujet en cours ? Il me semble qu’une bonne partie e la FM d’aujourd’hui est tombée dans le piege des apparences : se focalisant a retrouver du christianisme ou judaïsme dévôt dans la FM ou à l’inverse en bannissant tous les textes sacrés. Ce qui a pour consequence de rester dans une FM superficielle qui perd sa raison d’être (je force le trait).
    Ainsi, si on ne craint pas de considerer les textes johanniques de la Bible on y constate facilement les influences gnostiques, et neo-platoniciennes. Si alors on rejet tout l’aspect exoterique de devotion religieuse qu’en a fait l’Eglise romaine, on peut alors sans crainte beneficier plinement de ces recherches fabuleuses sur nos origines, nos capacités, notre construction.
    Donc au lieu de voir un texte dévôt dans le prologue de Jean, interrogeons nous sur ce qu’il enonce et où ca nous mène.
    NB : ceci n’est qu’un comprehension personnelle soumise à controverse. Et dont je suis conscient qu’elle heurte les 2 parties de la FM (celle religieuse et celle athée). Ca fait beaucoup d’ennemis … pas grave. Pour moi la FM n’a pour objectif de se chercher des alliés par compromission ou de former des groupes solidaires dans les attaques et le soutien aveugle de structures ! Au contarire, la controverse m’enrichit (pas les clameurs des militants).

  • 14
    pierre noel
    14 septembre 2019 à 17:59 / Répondre

    Il est bon dans cette affaire de relire ce qu’a vraiment écrit Stevenson.
    Il insiste sur l’importance du néo-platonisme, de l’alchimie, de l’hermétisme et de la magie dans la pensée du XVI° siècle. Il souligne le culte du secret, l’emploi du symbolisme, des messages codés et … de l’art de la mémoire, véhicule des connaissances sophistiquées et des « mystères » de la nature. Il discute longuement l’intérêt pour ces sciences « occultes » (le mot n’était pas encore utilisé) de la cour de Jacques VI, fils de Mary Stuart, roi d’Ecosse qui deviendra roi d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier. William Schaw faisait partie de cette cour dont il partageait sans doute les intérêts. Il était aussi “Master of Works and general Warden of the Craft” (of Masonry). C’est lui qui promulgua deux séries de Statuts (en 1598 et 1599). Dans la série de 1569, on lit que les officiers de la loge de Kilwinning devaient ‘tak tryall of the art of memorie and science thairof, of euerie fallowe of craft and euerie prenteiss, in case thai have lost ony point thairof” (article 14). Les officiers de la loge devaient examiner l’ « art de mémoire » de tous les compagnons et apprentis. Rien de concret n’’explique, noir sur blanc, ce qu’il s’agit de mémoriser.
    Stevenson (1988) pose l’hypothèse que puisque Schaw faisait partie d’une cour où l’ésotérisme de la renaissance (le néo-platonisme si l’on veut) était à la mode (jusqu’à la chasse aux sorcières dont le roi était friand), cet art de mémoire (dont les artisans-maçons devaient prouver qu’ils en connaissaient « tous les points ») était celui même dont parlaient les érudits de la cour dans leurs développements savants. L’hypothèse est ingénieuse et séduisante (elle suscite la discussion chez les francs-maçons « latins » depuis trente ans !), mais on peut hésiter à l’adopter lorsqu’on se rappelle qu’un atelier d’artisans- maçons n’est pas la cour raffinée de Jacques VI. Il est certes possible que certains de ces érudits aient espéré trouver dans ces ateliers ou loges la réponse à leurs préoccupations mais nous n’en avons pas de preuve.
    Quant aux « francs-maçons » anglais, non opératifs, de 1720, y a-t-il des d’argument pour penser que leur souci était « l’architecture » idéalisée, entretenue par la lecture de Vitruve et alimentée par leur expérience du « grand Tour » (voyage « d’étude » dans le midi de la France et l’Italie, effectué avant l’entrée de la vie adulte par les fils de familles anglaises favorisés par la fortune) ? Les quelques textes, rituels, discours que j’en connais ne permettent pas, à mon avis, de l’affirmer.

  • 13
    Onougbo koffi wateba
    14 septembre 2019 à 12:17 / Répondre

    Merci de nous avoir eclairer une fois nos zones d’ombre. Ce que mois personnellement je ne comprends pas c’est le neo platonisme lui meme. Une fois encore merci.

  • 12
    Padlu
    14 septembre 2019 à 12:00 / Répondre

    Pour info :
    Cette théorie n’est pas nouvelle : on trouve le texte suivant, qui est en quelque sorte un condensé du bouquin de Michael Rapp dans « une promenade magique à Paris » de Philippe Cavalier paru en 2010 :

    La première date à retenir est 1453, année où Byzance est prise par les Ottomans. A la suite de cet événement, un nombre important de lettrés byzantins trouve refuge en Italie, et tout particulièrement en Toscane, à la cour des Médicis. Avec eux, ils apportent des manuscrits datant de la période hellénistique. Pour beaucoup, ces manuscrits sont inconnus en Occident. Ils proviennent des écoles initiatiques d’Alexandrie et sont, pour la plupart, des traités de philosophie hermétique très élaborés. Leurs auteurs sont Pythagore, Plotin ou le Trismégiste. Ensemble, ils constituent ce que l’on va bientôt nommer le Corpus hermeticum, la base des études magiques intellectuelles en Europe. Autre date importante, l’année 1492 : Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon expulsent les juifs d’Espagne. À leur tour, certains érudits israélites viennent s’installer en Italie et y apportent leur propre doctrine secrète : la Kabbale. Ce mot signifie « tradition » et désigne la croyance selon laquelle Moïse, quand il reçut les Tables de la Loi, fut également le dépositaire d’une révélation sur leur sens secret. Intimement liée à la langue hébraïque, la Kabbale est un jeu d’une extrême complexité sur les lettres et les nombres. C’est un mysticisme et une méthode d’extase, autant qu’un instrument de pouvoir. Sous l’impulsion de lettrés italiens tels Marsile Ficin ou Pic de La Mirandole, la Kabbale hébraïque et le Corpus hermeticum vont en partie fusionner pour donner naissance à la Prisca Theologia ou « Théologie des temps anciens ». Dans la culture de la Renaissance, cette conception va être reconnue comme l’héritage secret de l’Antiquité, celui transmis par une chaîne de prêtres, de mages, d’initiés, anonymes ou célèbres, qui s’est perpétuée entre l’Egypte, la Chaldée, la Palestine, la Grèce, Rome et Alexandrie… Comme bon nombre de sculpteurs, Jean Goujon (1510-1566) va séjourner en Italie à l’époque où se diffusent dans les milieux artistiques les théories de la Prisca Theologia. Quand il rentre en France, c’est d’abord pour graver les planches de la version française du Songe de Poliphile, un manuscrit anonyme imprimé à Venise, auquel certaines étrangetés confèrent immédiatement une réputation de traité alchimique ou de grimoire magique.

    Par ailleurs, Roger Dachez nous avait déjà dit ceci :

    – LA CONCEPTION DE L’ARCHITECTE APRÈS LA RENAISSANCE –

    Parmi les sources intellectuelles de la maçonnerie spéculative, la théorie architecturale de la Renaissance ne peut être passée sous silence. On sait que la redécouverte du monde antique, dans l’Italie du quattrocento, fut avant tout un mouvement archéologique. La mise au jour en 1411 d’un manuscrit oublié des Dix livres de l’architecture de Vitruve, qui vécut au Ier siècle sous le règne d’Auguste, constitua un événement majeur. Sur cette base, en quelques décennies, vont apparaître d’innombrables traités qui fondent un système architectural nouveau, reposant sur les notions de mesure et de proportion harmonique, et que consacre notamment la théorie des Ordres d’architecture auxquels sont alors couramment associées des significations allégoriques, religieuses et morales.

    Plus encore, c’est une conception nouvelle de l’architecte lui-même qui se dégage. Reprenant et prolongeant les idées de Vitruve, les auteurs du XVIe siècle verront dans l’Architecte le modèle achevé de l’Homme universel dont ils souhaitaient l’avènement. Il est frappant de lire, dans l’un des plus fameux traités d’architecture français du XVIe siècle, celui de Philibert de l’Orme (1510-1570), le portrait qu’il trace de l’architecte :

    « Il serait très bon que l’Architecte eût été nourri de jeunesse en son art, & qu’il eût étudié aux sciences qui sont requises à l’architecture, comme entendre l’arithmétique, i.e. en sa pratique et théorique, la Géométrie aussi en théorique, mais plus en pratique pour les traits qui sont le vrai visage d’icelle ; pareillement l’Astrologie, Philosophie & autres disciplines […] -(Livre I, chap. 3).

    Cette pensée se voulait fondatrice d’un nouvel ordre intellectuel, dans le domaine de l’architecture comme en d’autres lieux de l’art et de la culture. Elle proposait surtout, à travers le personnage véritablement emblématique de l’architecte, une lecture plurielle du monde, établissant entre tous les aspects de la création intellectuelle, artistique et technique, des liens nouveaux et insoupçonnés, des correspondances, jetant ainsi les bases de ce qu’il faut bien appeler une nouvelle pensée symbolique.

    La pensée exposée dans ces traités parviendra en Grande-Bretagne, berceau de la maçonnerie spéculative au début du XVIIe siècle. Elle y connaîtra un grand succès avec l’œuvre d’Inigo Jones (1573-1652) notamment. Il est probable qu’elle retint l’attention de ceux qui poseront, à peu près à la même époque, les fondements des premières loges spéculatives.

  • 8
    pierre noel
    13 septembre 2019 à 17:47 / Répondre

    L’importance du néo-platonisme florentin, de son influence sur le mouvement rose-croix du XVII° siècle n’est plus à démonter depuis les travaux de Frances Yates, de B. Gorceix et de bien d’autres.
    Je reste sceptique sur son influence sur la maçonnerie spéculative naissante, celle de 1720-1740. Dans les écrits maçonniques (des deux côtés de la Manche) du temps, où se trouvent les mentions de cette influence néo-platonicienne ?
    On se contente habituellement d’évoquer une phrase sibylline des Statuts Schaw qui parle de « l’Art de Mémoire que doivent maîtriser les artisans-tailleurs de pierre » pour leur attribuer le mérite d’avoir conservé un savoir antique mêlé de connaissances hermético-cabbalistes. Où se trouvent les allusions à cet art dans les rituels ou discours dans les rituels anglais du XVIII° siècle ?
    il faut les degrés bien plus tardifs, actuellement conservé au sein du REAA, pour les dénicher : le Prince de Mercy-Ecossais Trinitaire (26°) et le Chevalier du Soleil (28°) en sont de parfaits exemples.

  • 7
    joab's
    13 septembre 2019 à 15:55 / Répondre

    Je rejoins complètement cette théorie sur laquelle nous avons effectué plusieurs travaux dans le cadre du Rite Moderne (Francais). Il y a déjà une évidence du lien entre la Royal Society et la FM, au delà des chicanes de bas-etage à savoir si Newton aurait ou pas été initié.
    J’ignorais la liason « florentine ». Par contre on peut facilement constater le neo-platoniscisme du christianisme johannique (essentiellement). On y retrouvera d’ailleurs aussi des racines hermétiques (à supposer que cette discipline soit réellement de cette époque). Je me précipiterai à acheter ce livre.
    @Anwen :On constatera à la lecture des textes du NT que le christianisme est en rupture explicite avec l’ « ancienne alliance » (judaïsme) considérée comme achevée. Donc pour ceux qui font une fixette religieuse, c’est une « deviation » . Et la FM met en scène clairement cette rupture en faisant un procédé initiatique. Il est justement fort dommage de vouloir faire une fixation en imaginant que la FM serait un « judaïsme pour les goys », ce qui revient à abaisser la FM.
    Comme simple exemple, de quelle nature est le fameux prologue de Jean si ce n’est neo-platonicien justement (sauf à rester le nez dans le guidon à vouloir y trouver du religieux).

  • 6
    ABIBALA
    13 septembre 2019 à 11:40 / Répondre

    LA F.M. serait ainsi un effet de « synchronisation » du XVème siècle.? Cependant, est-il alors possible de parler de période de commencement de la pensée maçonnique mais il est aussi fait référence aux plus anciens? Les Andersonodésagliens pourraient-il penser que par des circuits bizarres de parcours de connaissances la genèse des constitutions aurait pu être influencée par une lecture de textes du XVème qui ne figurent pas dans la bibliographie des constitutions?
    J’espère que tous ceux qui pensent qu’étudier la pensée maçonnique est aussi important que d’étudier la F.M. sont ravis par la voie empruntée par notre F.°. RAPP.
    De part ses/ces fondements de plus en plus anciens et pour répondre à KOFFI je dirai que nous sommes tous assis sur les bancs d’une écoles (peut-être depuis SOCRATE), et rassemblés dans nos loges pour que nos pensées s ‘épanouissent. C’est aussi cela la F.M. que j’aime.

  • 5
    de Flup
    13 septembre 2019 à 11:26 / Répondre

    Cette thèse très intéressante et érudite n’apporte pas la preuve absolue que le néoplatonisme est à l’origine de la FM mais il est de toute façont évident qu’il est à la base de beaucoup de rituels maçonniques.

  • 4
    Bilboquet
    13 septembre 2019 à 11:23 / Répondre

    intéressant et me semble proche de mes propres recherches, certes influencées par feu l’auteure Frances A. Yates

  • 3
    Anwen
    13 septembre 2019 à 11:12 / Répondre

    La Franc-Maçonnerie est d’origine hébraïque, tous les mots de passe sont des vocables hébreux, ses légendes sont tirées de l’histoire du peuple d’Israël. Cependant, Joseph de Maistre, dans « Mémoire au duc de Brunswick » (1782), précise ceci : « Tout annonce que la Franc-Maçonnerie vulgaire est une branche détachée et peut-être corrompue d’une tige ancienne et respectable ».
    C’est bien ainsi qu’il faut envisager la question, confirme René Guénon : on a trop souvent le tort de ne penser qu’à la Maçonnerie moderne, sans réfléchir que celle-ci est simplement le produit d’une déviation. Les premiers responsables de cette déviation, à ce qu’il semble, ce sont les pasteurs protestants, Anderson et Desaguliers, qui rédigèrent les Constitutions de la Grande Loge d’Angleterre, publiées en 1723, et qui firent disparaître tous les anciens documents sur lesquels ils purent mettre la main, pour qu’on ne s’aperçût pas des innovations qu’ils introduisaient, et aussi parce que ces documents contenaient des formules qu’ils estimaient fort gênante (…) Cependant, ils laissèrent subsister le symbolisme, sans se douter que celui-ci, pour quiconque le comprenait, témoignait contre eux aussi éloquemment que les textes écrits, qu’ils n’étaient d’ailleurs pas parvenus à détruire tous.

    • 9
      Alain F
      14 septembre 2019 à 01:41 / Répondre

      Merci pour cette piste très intéressante. À quels textes détruits (ou pas ! ) faites vous allusion ?

      • 10
        Désap.
        14 septembre 2019 à 09:32 / Répondre

        9 – A rien, cette thèse a été complètement démontée, on a de plus retrouvé plus d’une centaine d’Anciens Devoirs.
        Pour le coup et une fois n’est pas coutume, Guénon est allé un peu vite en besogne.
        Je rappelle que G. Payne demande en 1718 « d’apporter à la GL les anciennes chartes et tous les écrits relatifs à la maçonnerie et aux maçons, afin que l’on pût se rendre compte des coutumes des temps passés » et Anderson déclare dans les Constitutions que « différentes vieilles copies des Constitutions gothiques furent produites et collationnées ».

    • 11
      DACIER
      14 septembre 2019 à 11:55 / Répondre

      Si les mots de passe de la Maçonnerie sont en hébreu c’est parce que la tradition occidentale ne disposait plus d’un autre langue sacrée à sa disposition. Mais ils renvoient à tout autre chose que la tradition hébraîque exotérique. D’ailleurs, les Hébreux en tant que peuple nomade, ont fait appel à des « étrangers » pour la construction du Temple de Salomon. La Bible y fait d’ailleurs allusion. Les collégia fabrorum semblent une piste plus sérieuse car comme le dit Guénon, « une partie notable » du symbolisme maçonnique provient de la tradition pythagoricienne notamment au grade de compagnon.Mais les origines de la FM sont diverses ainsi que les influences qui s’y rencontrent.

  • 2
    aymeri
    13 septembre 2019 à 11:09 / Répondre

    Merci Yonnel de cette très intéressante information !

  • 1
    Onougbo koffi
    13 septembre 2019 à 10:27 / Répondre

    La franc maconnerie, une doctrine ou une ecole?

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