C Revauger QC150218
Cécile Révauger lors de son intervention du 15 février à Freemasons' Hall.

1717 …et tout ça.

Par Cécile Revauger dans Contributions

Le 15 février a eu lieu à Londres, à l’initiative de la célèbre loge de recherche Quatuor Coronati, une journée d’études au cours de laquelle « d’éminents historiens » ont débattus pour savoir si la première Grande Loge, celle de Londres et de Westminster, avait été créée en 1717 ou en 1721. Cécile Révauger a été invitée à y intervenir. Elle nous donne ici un intéressant compte-rendu de cette journée.

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Deux éminents historiens de la franc-maçonnerie, le Professeur Andrew Prescott et la Professeure Susan Sommers avaient jeté un pavé dans la mare lors du colloque organisé par la prestigieuse loge de recherche Quatuor Coronati à Cambridge, en septembre 2016, pour commémorer les « trois cents ans » de la Grande Loge d’Angleterre. Trois cents ans ou bien deux cents quatre vingt seize ans ? Les deux chercheurs affirmaient que la Grande Loge de Londres, ancêtre de la Grande Loge d’Angleterre n’avait vraisemblablement pas vu le jour en 1717 mais en 1721. En effet aucune preuve de l’existence de cette Grande Loge n’existe entre 1717 et 1721. Dans ses Constitutions de 1723, Anderson n’en touche pas mot. Il ne fait référence à la fameuse cérémonie à l’auberge de l’Apple Tree que dans l’édition de 1738.

Susan Sommers après avoir fait des recherches détaillées sur la biographie d’Anderson expliquait que le révérend avait triché sur la date, sans doute à la demande de la Grande Loge d’Angleterre, afin de donner une plus grande légitimité à cette Grande Loge, de montrer notamment qu’elle était bien antérieure à la fondation de la Grande Loge d’Irlande (1725) et de la Grande Loge d’Ecosse(1736). Les minutes de la plus ancienne loge de Londres, Antiquity n°1 semblent confirmer cette hypothèse. Tempête dans un verre d’eau ? Peut-être, mais John Hamill, chargé de communication et historien officiel de la Grande Loge Unie d’Angleterre conteste cette interprétation. Ric Berman, auteur d’une thèse récente sur la Grande Loge d’Angleterre lui emboîte le pas. C’est pourquoi la loge de recherche Quatuor Coronati a pris l’heureuse initiative d’organiser une confrontation entre les divers points de vue et d’inviter tous les chercheurs désireux de participer à la discussion.

C’est ainsi que le 15 février dernier s’est tenu dans l’un des grands temples de Freemasons’ Hall une demi journée d’études, « 1717 …and all that », « 1717…et tout ça », opposant d’une part les partisans de 1717, John Hamill et Ric Berman et d’autre part ceux de 1721, Susan Sommers et Andrew Prescott. Aubrey Newman, professeur à l’université de Leicester, et membre éminent de Quatruor Coronati, présidait les travaux. Roger Dachez et Pierre Mollier étaient présents, très attentifs. Nous avons ensuite été cinq ou six à prendre la parole dix minutes chacun. Personnellement j’ai défendu le point de vue que les découvertes de Susan Sommers et d’Andrew Prescott étaient parfaitement documentées et selon moi exactes mais qu’elles ne changeaient en aucune façon la signification profonde de la création de la Grande Loge d’Angleterre. Celle-ci n’a pu voir le jour (que ce soit en 1717 ou 1721) que dans le nouveau contexte de tolérance religieuse et politique des Lumières, dans le sillage de la Glorieuse Révolution qui avait substitué à la monarchie absolue de droit divin une monarchie parlementaire et au dogme catholique de Jacques II les conceptions latitudinaires (tolérantes) de John Locke et de Newton. Les Français ont tendance à idéaliser les Jacobites, qui tentèrent de rétablir les Stuart sur le trône d’Angleterre en 1715 et en 1745 alors qu’en Angleterre ils étaient perçus comme des partisans de l’absolutisme et des papistes intolérants. La Grande Loge d’Angleterre quant à elle a dès le départ prôné la tolérance religieuse (même si les athées étaient exclus, comme ils le sont de nos jours encore), encouragé l’esprit de découverte, en un mot participé pleinement au grand élan des Lumières.

Cécile Révauger

Quelques liens :
Andrew Prescott : https://www.youtube.com/watch?v=8r7MXjXso3I
John Hamill : https://www.youtube.com/watch?v=xAatRDRWiJc
Ric Berman : https://www.youtube.com/watch?v=niDGyH_3jRM
Susan Sommers : https://www.youtube.com/watch?v=3lYvGXkPcR4
Cécile Révauger   : https://www.youtube.com/watch?v=aX-gI3U8lSU&t=142s

jeudi 22 mars 2018 21 commentaires
  • 15
    pierre noel 25 mars 2018 à 18:39 / Répondre

    La loge Quatuor Coronatorum n’ouvre ses tenues (« tyled meetings ») qu’aux francs-maçons de la GLUA ou d’une GL en amitié avec elle. Comme n’importe quelle loge, elle peut accueillir tout visiteur qui le désire lors de réunions non-rituelles.
    le fait est courant en Angleterre comme ailleurs.

  • 12
    Chicon 24 mars 2018 à 09:45 / Répondre

    Ars Quatuor Coronati s’extériorise par cette manifestation. De conclave fermé rejetant toute réflexion venant du continent et de l’Écosse, c’est devenu une tribune ouverte aux dames et aux continentaux. Que s’est t il passé, il se grand orientalise ?

    • 13
      Revauger Cecile 24 mars 2018 à 10:58 / Répondre

      Depuis quelques années la loge de recherches Quatuor Coronati essaie de s’ouvrir aux chercheurs, mais c’est vrai que c’est une grande première d’aller jusqu’à ouvrir le temple…attention les dames n’y sont qu’en tant que chercheuses, bien sûr…

      • 14
        Chicon 25 mars 2018 à 10:48 / Répondre

        Une exposition sur le Droit Humain il y a bien dix ans, puis AQC qui s’ouvre aux dames, UGLE ( GLUA) entrouvre très lentement la porte de ses temples…

      • 18
        Aumont 29 mars 2018 à 19:06 / Répondre

        A mettre a l’ordre du jour de Ars Quatuor Coronatum : le « mason word » auquel on prête des sens variés et toujours inexplicables, ne signifie t il pas tout simplement la promesse ou l’engagement du franc-maçon suivant la traduction du mot word. C’est tellement simple qu’on peut se poser la question.

        • 20
          NEGRIER 29 mars 2018 à 23:07 / Répondre

          L’expression « Mason word » avait été calquée par ses créateurs sur le modèle de l’expression « God’s word » qui désigne la « Parole de Dieu », laquelle s’exprime entre autres modes à travers l’Ecriture. Le « Mot de maçon » faisait référence au rite au cours duquel les maçons se communiquaient entre eux les différents « mots » B***, J****, et M.B.

          • 21
            Chicon 30 mars 2018 à 09:32 / Répondre

            (20) Le mot de maçon serait donc un échange de mots du rituel, maniere ancienne de se reconnaître entre maçons.Dans les rituels d’aujourd’hui on s’échange encore a l’oreille le mot du grade.
            Le sens de (18) est neanmoins correct et peut compléter la présente explication : « mot du rituel communiqué à titre de reconnaissance et d’engagement »

  • 11
    lazare-lag 23 mars 2018 à 20:13 / Répondre

    réponse à (9):
    ?

  • 6
    NEGRIER 22 mars 2018 à 18:52 / Répondre

    L’argument de bon sens de Pierre Noël relatif à l’impossibilité de proférer en 1738 un mensonge qui n’aurait pas manqué d’être dénoncé par les participants et témoins des évènements de 1716-17 a assez de poids pour que l’on se range à sa suite. Par ailleurs si les trois auteurs des Constitutions de 1723 (Anderson pour l’histoire de la maçonnerie, Désaguliers pour les « Devoirs d’un franc-maçon », et Payne pour la partie administrative) ne dirent rien en 1723 des évènements de 1716-17 c’est parce qu’ils étaient alors en train de « faire l’histoire » et d’organiser la toute jeune obédience et qu’on écrit rarement l’histoire au moment où on la fait, mais on l’écrit généralement suffisamment longtemps après qu’on l’a faite, c’est-à-dire lorsqu’elle commence à devenir un souvenir.

  • 4
    pierre noel 22 mars 2018 à 17:12 / Répondre

    Ne faut-il pas surtout retenir que la mise en forme administrative de la GL commence en 1721, alors que ce n’était jusque-là qu’une fête occasionnelle d’une vingtaine de convives (la première fois) qui se choisissaient un « Grand Maître » pour présider l’occasion ? Ces réunions se répétèrent de 1718 à 1720 (si on nie 1717, il faut nier 1718, 1719 et 1720) et, l’assistance augmentant, la fête se déplaça de 500 m, d’une taverne proche du coin NO de St-Paul au local d’une Livery Company en 1721. Ces Grand Maîtres occasionnels étaient encore vivants lors de la publication par Anderson de son histoire en 1738, ainsi que d’autres participants. Si on suit A. Prescott et S.Sommers, ces « survivants » auraient tous été complices de la « forgerie » d’Anderson, pour des raisons vénales pour certains (A.Sayer), pour des raisons politiques pour d’autres et dans l’indifférence de la majorité. Admettre que tous furent complices, Payne, Désaguliers, Cowper, Delafaye, Montagu, Richmond, même Stukeley … C’est beaucoup, d’autant que si on suit Prescott, un des ressorts aurait été d’aider financièrement Anthony Sayer tombé dans le besoin.
    Certes le récit d’Anderson de 1738 ne peut être exact dans les détails. Il n’était pas présent avant 1723, semble-t-il. Il a menti par omission ou autrement sur plusieurs points (l’affaire du Grand Surveillant de Wharton notamment). Il s’est égaré dans les détails (la taverne du Pommier, le rôle de Lamball). Mais de là à rejeter en bloc tout ce qu’il rapporte ?
    L’administration de la GL n’a certes pas été établie en 1717 « comme Athéna sortit toute armée du crâne de Zeus » (dixit Prescott) mais elle le fut en un processus, finalement assez rapide, qui débuta en 1716, se poursuivit en 1721 (installation du premier GM issu de l’aristocratie whig), en 1723 (nomination d’un Grand Secrétaire) et culmina en 1725 par l’établissement de la caisse de charité.
    Maintenant, rien n’est expliqué. Pourquoi cela est-il né, pourquoi un tel succès en quelques années ? Et surtout quel est le rapport entre ce club « qui réussit » et les tailleurs de pierre de la légende ?

    • 10
      Chicon 23 mars 2018 à 19:35 / Répondre

      Dans tout club, association il y a une période de gestation, d’essai, de « mise en route » avant la mise en forme definitive.
      L’argument de P Noël est donc plus que vraisemblable.
      En somme les tenants des deux thèses ont raison

  • 2
    NEGRIER 22 mars 2018 à 14:12 / Répondre

    Erreur. Les athées n’étaient pas exclus de la Grande loge de Londres de 1717-1723 : exemple : Martin Folkes. Cécile Révauger se trompe dans son interprétation du paragraphe 1 des « Devoirs d’un franc-maçon » de 1723. Elle n’est pas la seule : c’est aussi le cas de Dachez et de Beaurepaire. Fort heureusement deux auteurs ont été capables de comprendre correctement le texte de Désaguliers de 1723 : David Stevenson et Alain Bernheim.

    • 3
      Revauger Cecile 22 mars 2018 à 16:38 / Répondre

      Personne ne se disait athée dans l’Angleterre du début du XVIIIe siècle, ni Martin Folkes, ni Toland… Martin Folkes, n’aurait pas pu présider la Royal Society s’il avait ouvertement fait profession d’athéisme. Quant aux Consitutions de 1723: « A Mason is oblig’d, by his Tenure, to obey the moral Law; and if he rightly understands the Art, he will never be a stupid Atheist »….Malheureusement à l’époque « stupid atheist » était un pléonasme…

      • 5
        NEGRIER 22 mars 2018 à 17:36 / Répondre

        Les écrits de William Stukeley attestent que l’athéisme de Martin Folkes était notoire à son époque.

        • 7
          Désap. 22 mars 2018 à 19:16 / Répondre

          Tout à fait exact.
          Il n’empêche que le fait d’être athée, dans le sens de considérer que l’univers serait le fruit du hasard, était vu comme une niaiserie, cf. Constitutions 1723.
          En revanche, relativiser les Ecritures était, à mon sens, l’objet même du projet de la GL de Londres.
          Non qu’il s’agissait d’en contester radicalement la validité, mais bien pour s’en émanciper de manière à provoquer un élan de réflexion assumé, ceci à la faveur de la nouvelle liberté dite religieuse, mais en réalité très élargie, même en matière politique.
          Je crois résolument à l’intelligence du peuple anglais, tout comme au génie français.
          Mais ce qui donne un avantage, depuis lors, au anglo-saxons, est le fait que lorsque nous, Français, attendons l’homme providentiel, les Anglais, eux, osent le pragmatisme et, de ce fait, se départissent de la peur.
          C’est bien cela, il me semble, la maçonnerie : se défaire de toute peur.

          • 8
            lazare-lag 23 mars 2018 à 04:41 / Répondre

            L’intelligence du peuple anglais?
            Le génie français?
            Surprenant cette façon de distribuer des qualités à chaque nation.
            Et on dit quoi des italiens? des allemands? des tchèques?
            Des bavarois et des bas-varois?
            Et surtout de la modestie occidentale?
            Et cette attente a priori française de l’homme providentiel, ça sort d’où?
            De quel vieux et désuet grimoire du XIXème siècle?

            • 9
              Désap. 23 mars 2018 à 15:06 /

              Et si Lazare-Lag essayait de saisir l’esprit de ce que j’ai exprimé, plutôt que de sauter à bras raccourcis sur la lettre prise, de plus, de manière radicalement littérale ?
              Serait-ce pour s’assurer une critique , que dis-je, une caricature ?
              C’est à craindre.

            • 16
              NEGRIER 29 mars 2018 à 17:01 /

              L’auteur anonyme du Sceau rompu, divulgation maçonnique de 1745, disait : « Je suis François, & je joins encore au génie national etc. ».

            • 17
              NEGRIER 29 mars 2018 à 17:40 /

              On lit dans le Maçon démasqué, divulgation du Mot de maçon datée de 1751 : « Rien de plus beau que le système imaginé par l’auteur. Je le crois anglais, du moins il mérite de l’être parce qu’il n’appartient qu’à cette nation de savoir penser, de savoir mettre l’homme au niveau de l’homme, et de rendre à l’humanité l’honneur qui lui est dû ».

            • 19
              Désap. 29 mars 2018 à 21:01 /

              16-17 – Merci cher Patrick.
              Très Frat.

  • 1
    Christian B. 22 mars 2018 à 10:48 / Répondre

    Les francs-maçons ont (très) souvent un besoin de rechercher une légitimité et une antériorité qui les conduisent trop souvent à s’inventer une histoire qui plongerait dans des temps immémoriaux. Fort heureusement quelques historiens sortent du lot des re-copieurs et re-diseurs de belles (et fausses) histoires. Merci à Hiram.be de relayer ces bonnes informations.

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