une vie avant la mort

Une vie …avant la mort, par Pascal Vesin

Par Géplu dans Contributions

Comment des jeunes musulmans (ce terme est-il même approprié pour ceux qui prostituent ainsi l’Islam ?) peuvent-ils se condamner à mourir au nom de Daech ?
Pascal Vesin ne cherche pas ici à entrer dans le débat justifiant cet engagement radical : contexte socio-économique, sentiment d’abandon par la République, négation de leur identité culturelle et religieuse…
Il questionne indifféremment les religions. Comment leur côté obscurantiste sert-il cet engagement ?
L’Eglise catholique a connu ses croisades… L’Islam traverse aujourd’hui cette crise.

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Le passage d’une année à une autre questionne toujours notre rapport au temps. La destinée de l’humanité, la fin des temps, l’au-delà ont, à chaque période de l’histoire, interrogé et passionné les hommes.

Il y a plusieurs dizaines d’années, l’ouvrage « La vie après la vie » du docteur Moody, devenait un best-seller. L’histoire de l’humanité n’a jamais cessé d’interroger la mort. Chaque religion a sa façon de parler de la mort. De nombreuses traditions messianiques, millénaristes, apocalyptiques ont apporté leur réponse. Comment ces questions ont-elles été prises en compte dans les traditions religieuses monothéistes ? Comment ces dernières ont-elles enfermé leurs fidèles dans une lecture historique, univoque, dogmatique, menaçante et culpabilisante ? Comment les dimensions allégorique et symbolique de ces questions ont-elles été occultées ?

Une occasion aussi de dénoncer la manière dont le groupe terroriste Daech (je me refuse de parler d’Etat islamique !) utilise ces traditions pour légitimer sa politique et justifier ses actes.

1 – La promesse d’un monde meilleur

a) Dès ici-bas … 

– La plupart des religions, des mouvements spirituels ou ésotériques prêchent la nécessité d’une autre forme de vie. Cette dernière, refusant tout impérialisme politique ou culturel, s’érige en révolte morale contre l’individualisme et le matérialisme. On retrouve là, un thème récurrent dans toutes les religions et les utopies, du christianisme des origines au socialisme du XIXème siècle, en passant par la Réforme protestante.

Des prophètes et des messies annoncent un monde nouveau … Ils montrent la voie du salut, personnel ou collectif, terrestre ou céleste … S’appuyant sur un mécontentement social, ils s’adressent à la foule de ceux qui se sentent rejetés et humiliés. Chaque religion offre une nouvelle communauté idéale, support d’une identité collective : l’assemblée des frères et sœurs, les églises, …

– Le fondamentalisme islamique, lui aussi, s’est présenté comme une religion politique, en prenant le relais des idéologies nationalistes panarabes (utopie encore d’actualité pour certains) ou du marxisme. Il a ses prophètes, ses dogmes, sa promesse millénariste.

b) … mais aussi dans l’au-delà 

– L’espérance juive présente l’au-delà comme un festin : « Le Seigneur de l’univers préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés. Sur cette montagne, il fera disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations. Il fera disparaître la mort pour toujours. Le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages, et par toute la terre il effacera l’humiliation de son peuple. Le Seigneur a parlé.» (Isaïe 25, 6-8)

– L’espérance chrétienne, reprenant cette image issue du judaïsme, propose cette promesse de bonheur éternel. Celui-ci est toujours reporté dans le futur de l’au-delà et réservé « aux bénis ». Les « maudits », quant à eux, seront voués au « châtiment éternel » (cf. évangile de Matthieu, chap.25).

– Aujourd’hui, la mort en martyr et un au-delà de félicité et de plaisir constituent la promesse que vend l’islamisme radical.

2 – Le genre littéraire apocalyptique

Pour évoquer la fin des temps, de nombreuses traditions religieuses font appel au genre littéraire apocalyptique. Intéressons-nous aux traditions catholiques et musulmanes.

a) Dans la tradition catholique, les textes proposés à la méditation et à la contemplation des fidèles durant les dernières semaines du temps liturgiques et les premières semaines du temps de l’Avent sont issus de ce genre apocalyptique. Les éléments du cosmos sont souvent sollicités : Jésus parlait à ses disciples de sa venue: «En ces temps-là, après une terrible détresse, le soleil s’obscurcira et la lune perdra son éclat. Les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel.  (Evangile de Marc 13, 24-32)

Le Jour du Jugement constitue l’achèvement du temps : «Quant au jour et à l’heure, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père.» (Evangile de Marc 13, 32) Malgré ce que laisserait entendre une lecture littérale de ces textes, il n’est pas ici question de prédictions, mais plutôt d’actualité. L’Evangile n’est pas un livre de prophéties ou de prédictions  que Jésus aurait annoncées.  La prophétie n’est pas à concevoir comme une vision anticipée du déroulement de l’histoire suivant un ordre de succession chronologique, mais comme une relecture des événements de l’histoire présente. Les prophéties, au sens biblique, ne sont donc pas les augures de « Madame Soleil » !!! Les rédacteurs bibliques, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, ne font que décrire ce qu’ils ont sous les yeux : Nous sommes dans une relecture continuelle d’évènements historiques.

Les Evangiles sont donc eux aussi des relectures.

L’évangéliste Luc, par exemple, a sous les yeux ce que vivent les Chrétiens : divisions à l’intérieur-même des familles, souffrances, persécutions et ostracisme. Voyant les livraisons devant les autorités juives de l’époque (synagogues)  ou devant les autorités civiles (rois et gouverneurs), les persécutions, les emprisonnements, … Luc rassure les premières communautés chrétiennes. Il met dans la bouche de Jésus ces paroles :

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « On portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom. Cela vous amènera à rendre témoignage. Mettez-vous donc dans l’esprit que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense. C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. » (Evangile de Luc 21, 12-19)

L’évangéliste invite, malgré les obstacles, à la persévérance. Les persécutions vont de pair avec l’annonce de l’Evangile qui ne doit souffrir aucune entrave. Rien ne pouvant s’opposer à l’Esprit du Christ, rien ne pouvant contredire l’Evangile, nul ne doit craindre pour sa défense.

Dans d’autres passages, l’accent porte sur la veille et la vigilance.

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Veillez, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. Que dire du serviteur fidèle et sensé à qui le maître a confié la charge des gens de sa maison, pour leur donner la nourriture en temps voulu ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Amen, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens. Mais si ce mauvais serviteur se dit en lui-même : “Mon maître tarde”, et s’il se met à frapper ses compagnons, s’il mange et boit avec les ivrognes, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des hypocrites ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. » (Evangile de Matthieu 24, 42-51)

L’évangéliste fait planer sur la tête des fidèles une épée de Damoclès prête à frapper l’impur. Nous retrouvons ici, comme nous l’avons vu plus haut dans l’évangile de Matthieu,  l’idée de jugement, de rétribution, de séparation et de tri entre bons et mauvais. Je pourrai citer aussi le Livre de l’Apocalypse avec ses symboles comme le cheval blanc, le fameux chiffre de la bête (666), les 1000 ans où les serviteurs de Dieu régneront avec le Christ, …

Si diverses interprétations en ont été données à travers les siècles, la difficulté principale demeure dans le fait de situer exactement le niveau dans lequel se situe la vision du rédacteur : niveau historique, niveau prophétique, niveau eschatologique. Chacune de ces interprétations offre des éléments valables, mais aucune n’a le dernier mot.

b) Dans l’eschatologie musulmane et selon une de ses nombreuses traditions (hadîth), la ville de Dabiq (Syrie) est le lieu où se déroulera l’ultime bataille qui annonce la victoire de l’Islam sur l’Occident chrétien et la fin du monde. Dans les deux cas, Dabiq est le symbole de la victoire de l’Islam. D’ailleurs, la récente proclamation du Califat a eu lieu juste après la chute de l’actuelle ville de Dabiq aux mains de DAECH. La revue de ce groupe terroriste porte le nom de Dabiq en référence à cette ville et à ce qu’elle représente.

« L’Heure dernière ne se lèvera pas tant que les Byzantins n’attaquent Dabiq. Une armée musulmane regroupant des hommes parmi les meilleurs sur terre à cette époque sera dépêchée de Médine pour les contrecarrer. Une fois les deux armées face à face, les Byzantins s’écrieront : « Laissez-nous combattre nos semblables convertis à l’Islam. » Les musulmans répondront : « Par Allah, nous n’abandonnerons jamais nos frères. » Puis la bataille s’engagera. Un tiers s’avouera vaincu ; plus jamais Allah ne leur pardonnera. Un tiers mourra ; ils seront les meilleurs martyrs aux yeux d’Allah. Et un tiers vaincra ; ils ne seront plus jamais éprouvés et ils conquerront Constantinople. » (Hadîth, Le Livre des tribulations et des signes de l’Heure)

La formule qui ouvre le texte («L’Heure ne se lèvera pas tant que…») est récurrente dans les récits apocalyptiques traditionnels. Le contexte historique de ce hadîth se situe de toute évidence durant les guerres arabo-byzantines. Constantinople, demeurant imprenable, contrairement à tout le Proche-Orient conquis par les musulmans, devint un objectif symbolique. Ce contexte de conquête inachevée et d’hostilité permanente sera à la source de cette relecture apocalyptique.

D’autres traditions situent ces événements décisifs du Jour du Jugement dans d’autres région ou villes, par exemple à Damas ou à Jérusalem. La présence des terroristes sur le territoire syrien a certainement incité ces derniers à conférer une importance particulière à cette tradition et à l’actualiser : les Byzantins d’hier sont les Occidentaux d’aujourd’hui ; Constantinople ayant déjà été conquise, la Rome catholique devient, symboliquement, l’objet de tous les désirs.

Pour une meilleure compréhension, ces deux exemples nous imposent une triple exigence :

– Prendre en compte le genre littéraire : allégorique et parabolique. Nous sommes en face d’une relecture symbolique.
– Discerner les différents niveaux de lecture, allant des considérations historiques et géopolitiques jusqu’aux relectures eschatologiques et apocalyptiques. Le groupe terroriste Deach amalgame de manière insidieuse et perverse deux lectures : une lecture politique (création d’un état) et une lecture symbolique et apocalyptique.
– Accepter une pluralité de lectures et d’interprétations. Chacune de ces interprétations offre des éléments valables, mais aucune n’a le dernier mot.

3 – Le bonheur aujourd’hui

Pourquoi le bonheur est-il trop souvent lié au mérite ou envisagé comme rétribution ?
Pourquoi le bonheur est-il toujours différé dans un avenir lointain ?
Pourquoi le bonheur dans ce monde est-il suspect ?
Pourquoi mort ici-bas et bonheur dans l’au-delà sont-ils si souvent liés ?

Il s’agit pour moi d’un triple leurre à éviter

a) Une fausse image de Dieu et du message évangélique.
Qu’en est-il de la gratuité du salut ? Je ne connais pas ce Dieu contraint de me sauver grâce à mes œuvres ! son amour est inconditionnel et ne fait acception de personne.

« En effet, Dieu ne fait pas de différence entre les gens. » (Epître aux Romains 2,11)
« Pierre prit alors la parole et dit : « Maintenant, je comprends vraiment que Dieu ne fait pas acception des personnes. » (Actes des apôtres 10,34)

b) Une survalorisation de la mort.
Je ne connais pas ce Dieu que la mort agréerait : « Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens ! » (Psaume 115, 15)
La résurrection ne peut être une consolation devant la mort ; elle est précisément tout autre : un art de vivre. Le Cheikh Hocine Mahdjoub, Recteur et Imam de Clermont, a tweeté aux jeunes musulmans : « Nous disons à ceux qui veulent mourir dans la voie de Dieu, qu’il y a mieux : Vivre dans la voie de Dieu. »

c) Le ciel comme imposture.
Une invitation permanente nous est lancée :  Prendre de la hauteur, non pas pour regarder le ciel qu’on nous montre pour nous divertir ou nous faire peur, celui qu’on espère comme un promesse lointaine, mais le ciel qui est en moi, au plus intime de moi-même, celui dont les temples humains ne sont que le signe, celui que je partage en fraternité, celui qui me permet de m’éveiller à ce que je suis.

J’entends déjà certains se méprendre : « Comment ?! Il ne croit pas à la vie éternelle ! »

La vie éternelle est objet de foi. En insistant sur la vie et le bonheur à goûter dès ici-bas, je ne me prononce pas sur la vie éternelle. Je sais, de manière empirique, que je n’ai aucune emprise sur elle. Je préfère m’attacher à la vie présente que je partage avec mes frères humains où mon implication est possible, souhaitée et attendue : Chaque manquement à cette sollicitation serait un parjure.

Je fais mienne cette invitation de Maurice Zundel : L’essentiel n’est pas de savoir si je serai vivant après ma mort … mais si je serai vivant avant de mourir ! »

samedi 07 janvier 2017 7 commentaires

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  • 7
    Hiramus 8 janvier 2017 à 19:42 / Répondre

    De qu’elles loges parles-tu mon frère Viking ? D’où te vient cette affirmation gênante parce que fausse ?

  • 5
    MG RENAULT 7 janvier 2017 à 11:52 / Répondre

    Merci pour cette contribution de très haut niveau.
     » Je préfère m’attacher à la vie présente que je partage avec mes frères humains où mon implication est possible, souhaitée et attendue … »
    « L’essentiel n’est pas de savoir si je serai vivant après ma mort … mais si je serai vivant avant de mourir ! »
    FRATERNITE

  • 4
    Chaboud 7 janvier 2017 à 11:31 / Répondre

    Cher Viking (ils n’étaient pas athées) pourquoi une telle suffisance exprimée avec tant d’insuffisance ?
    Jack Cha

  • 3
    HRMS 7 janvier 2017 à 11:05 / Répondre

    il n’y a de religion que politique, et il n’y a de politique que religieuse ;
    La religion comme ritualisation des croyances, fruit des rapports entre imagination et nécessité, détermine un profond moteur de civilisation qui fait l’alliance entre passé présent et future, entre le culte des mort la survie au présent dans la projection dans le futur ….

  • 2
    Lionel MAINE 7 janvier 2017 à 10:43 / Répondre

    La présence du mythe christique doit être abolie. Le cadavre de Jésus doit cesser de s’interposer entre les hommes et les femmes (Éluard, Donner à voir,1939, p. 155).

    • 6
      HRMS 7 janvier 2017 à 12:27 / Répondre

      pourtant avec Marie Madeleine ce fut une histoire chaude et peut être aussi avec les soeurs de Lazare;
      Ne pas confondre la message christique qui est un coup du génie humain (cf entre autres René Girard)et l’organisation de la nomemklatura des églises

  • 1
    viking l'thée 7 janvier 2017 à 08:39 / Répondre

    Pourquoi se tracasser mon Fr.Vesin,dieu n’existe que dans les contes à dormir debout et nous restons bien eveillés dans nos Loges.

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