Evangile Matthieu
L'évangile selon st Matthieu, affiche du film de Pier Paolo Pasolini (1964)

Comment fut écrite la légende d’Hiram

Publié par Patrick Négrier

Patrick Négrier a sans doute lu avec intérêt le dernier numéro (180) de Renaissance Traditionnelle traitant de la naissance du mythe d’Hiram, mais il n’est pas d’accord avec l’explication donnée par la revue sur l’origine de cette légende. Son analyse est même très différente. Même si celle développée par Roger Dachez et Gaël Meignez dans Renaissance Traditionnelle est très séduisante, il est toujours intéressant d’avoir un autre regard. Les historiens trancheront…
Patrick Négrier m’a donc envoyé un mail, avec ce texte accompagné de cette explication :

« Bonjour Géplu,
Je pense que Roger Dachez et Renaissance traditionnelle se trompent en cherchant à expliquer la conception de la légende d’Hiram comme ils le font. C’est pourquoi je t’envoie mon explication que je pense plus vraisemblable. Si tu la trouves intéressante tu peux la publier.
Patrick Négrier »

Comment fut écrite la légende d’Hiram

La première version de la légende maçonnique d’Hiram se trouve consignée dans la Maçonnerie disséquée de Samuel Prichard qui publia en 1730 cette divulgation du rituel du Mot de maçon alors pratiqué par la Grande loge de Londres. Lorsqu’on analyse un rituel du Mot de maçon, il faut se souvenir qu’il relève d’une tradition grammatologique qui prenait sa source dans les Statuts Schaw de 1599, lesquels demandaient à la loge de Kilwinning, loge-mère de toutes les loges calvinistes d’Ecosse et par là future créatrice du rituel calviniste que sera initialement le Mot de maçon, de pratiquer l’art de mémoire, lequel était traditionnellement basé sur un langage allégorique. L’analyse de la légende d’Hiram montre point par point que celle-ci était une version allégorique de la passion, de la mort et des funérailles de Jésus de Nazareth telles qu’elles se trouvent narrées dans l’Evangile selon Matthieu. Ainsi l’Hiram maçonnique était-il une figure allégorique de Jésus. Comment les membres de la Grande loge de Londres, qui rédigèrent la légende d’Hiram, en vinrent-ils à désigner Jésus sous le nom allégorique d’Hiram ?

En 1688 John Bunyan avait publié à Londres un Solomon’s temple spiritualized dans lequel le temple de Salomon typifiait l’Eglise chrétienne, Jésus étant du même coup qualifié de « constructeur » (builder) de l’Eglise. C’est peut-être à la suite de ce fait que, dans les Constitutions maçonniques de 1723, James Anderson écrivit : « Augustus Caesar, in whose reign was born God’s Messiah, the great Architect of the Church ». Ainsi pour les membres de la Grande loge de Londres Jésus était-il le « Grand Architecte de l’Eglise ». Restait alors à la Grande loge de Londres, conformément au principe de l’art de mémoire basé sur l’allégorie, à trouver un nom allégorique susceptible de signifier la notion de « Grand Architecte de l’Eglise ». Si l’Eglise était typifiée chez Bunyan par le temple de Jérusalem, alors l’architecte de l’Eglise pouvait être typifié par l’un des trois créateurs du temple de Jérusalem : le roi Salomon, ou bien le roi Hiram de Tyr, ou bien encore l’Hiram artisan bronzier des deux colonnes du temple. Or il convient de rappeler au sujet de ce dernier que le rite du Mot de maçon avait été tiré de Galates 2,9 où Paul de Tarse avait comparé des apôtres de Jésus à des « colonnes » (notion qui, d’un point de vue typologique, renvoyait entre autres choses aux colonnes du temple de Jérusalem) tout en donnant à ces apôtres une « poignée de main ». En effet de ce verset la loge de Kilwinning avait tiré le rite du Mot de maçon qui se composait initialement d’une poignée de main (griffe) accompagnant la communication des noms des deux colonnes Bo’az et Yakin du temple de Jérusalem. Il semble que ce soit cette référence du Mot de maçon aux deux colonnes du temple de Jérusalem qui ait inspiré aux membres de la Grande loge de Londres le choix de signifier allégoriquement l’architecte de l’Eglise par l’Hiram artisan bronzier des deux colonnes du temple de Jérusalem.

Certains ont tenté d’éclairer la conception de la légende d’Hiram par des textes antérieurs, maçonniques ou non, dont certains remontent au Moyen-âge. Mais repérer des analogies textuelles n’est pas faire de l’histoire car des analogies textuelles ne prouvent nullement une filiation historique.

samedi 26 décembre 2015
  • 19
    devitruvio
    21 janvier 2016 à 18:33 / Répondre

    Bonjour,

    Cher Patrick. Galates 2.9 fait référence nommément aux trois disciples Jacques, Céphas [Pierre] et Jean avec lesquels Paul eut de sérieux débats. Comment trois personnes appelées certes « stuloi » peuvent renvoyer à deux « colonnes » ?
    Frat.

  • 16
    Maxime
    27 décembre 2015 à 02:44 / Répondre

    Il est clair qu’à l’époque où nait la FM moderne, il n’est pas question de ne pas croire. Par contre, les églises et leur hiérarchie qui disent comment le faire, sont haïssables. Donc la FM va créer un « piège à chrétiens », comme disait René Guilly, mais sans église. Et elle va construire une légende comparable à celle de Jésus, mais comparable seulement. Et en disant clairement que c’est une légende, elle insinuera, sans se mouiller, que l’autre récit, celui de Jésus, est peut-être aussi une légende.
    Mais ce que j’en dis …

  • 15
    Guy Boulhomme
    26 décembre 2015 à 20:00 / Répondre

    A l’appui de ce qu’écrit Patrick Négrier, on peut citer ici les Anciens Devoirs, et plus précisément par les manuscrits de la 1ère génération, entre autre le Regius et le Cooke. Ces écrits sont pour l’essentiel le fait de religieux et de clercs, qui les ont érigé en cadres moraux. Le manuscrit Cooke de1410, énonce ceci: « A la construction du Temple au temps de Salomon, comme il est dit dans la Bible […] Salomon avait quatre-vingt mille maçons sur son chantier et le fils du roi de Tyr était le maître maçon. » Mais son nom n’est pas cité. Il n’apparaît que dans la seconde génération des Anciens Devoirs, le manuscrit Grand Lodge n°1 de 1583. Il y est question d’un « maître en géométrie » et « chef des maçons » nommé « Aynone ». Ce manuscrit Grand Lodge n°1 est la copie d’un texte plus ancien, sans doute difficile à lire…et à recopier. En fait, à partir de là, le nom du maître-maçon apparaitra sous diverses variantes : Amon, Aymon, A Man, etc. C’est en 1723 qu’apparaît, pour la première fois, l’appellation « Hiram Abiff », qui se substituera dès lors aux noms précédents. Il semble cependant que le nom « Hiram » apparait déjà dans quelques textes rédigés après 1675, voire dans des textes plus anciens : certains auteurs pensent que c’est ce nom qui, par corruptions successives, aurait donné « Aynone ».
    J.B. Lévy évoque ainsi un manuscrit Inigo Jones dit de 1607, qui cite pour la première fois Hiram Abiff comme architecte du Temple. Un autre texte du même titre date de 1655 et dit ceci « After the decease of King David, Solomon sent to Hiram King of Tyre for one who was a Cunning Workman (called. HIiram Abif) the Son of a woman of the Line of Naphtali and of Urias the Israelite.[…] »
    Mais l’essentiel ne me semble pas être là.
    Pour que le rite se développe dans son essence initiatique, il faut une mort violente. Il faut une renaissance, à défaut d’une résurrection… Il faut relire la légende d’Osiris, relire Mircea Eliade…
    Le personnage d’Hiram reconstruit pour les besoins de la cause (d’artisan bronzier en architecte omniscient) est le héros nécessaire ce cette geste, qui n’avait guère de raison de figurer dans les rites d’une corporation de bâtisseurs opératifs.

  • 14
    Joab'n
    26 décembre 2015 à 19:58 / Répondre

    La succesion des personnages incarné par le même humain en cours de cérémonie est un grand classique et un procédé profondément initiatique.
    Je me garderai d’apporter quelque compliment ou reproche individuel … Là nous sommes dans une des dérives des blogs, consternante en FM. Que je sois en accord ou desaccord sur un sujet avec u frere est un outil qui me permet de remettre en cause mon idée et progresser. Ca ne declenche pour autant pas plus d’affection positive ou negative. Il me semble que nous devons nous degager de ces considerations affectives !
    Sur le sujet JC et ses similitudes avec d’autres mythes voire personnages historiques, Il n’est pas sorti ex-nihilo : de sa naissance au solstice (neolithique) , dans une grotte (Mithra), virginale (Dynonisos, Horus), de la lumière (Lucifer, Prométhée) la Parole (Sumer), la vie eternelle(Egypte), révolutionnaire (Gamala), prêtre (Maitre de justice essenien), sacrifice (Canaan) il s’agit de toute evidence d’un personnage composite qui a ouvert d’autres portes pour gagner en spiritualité. Que le pouvoir romain ait fermé toutes ses portes, c’est un fait.
    Nous sommes dans un jeu initiatique en se racontant une histoire autour d’Hiram Abi. En effet ancré dans toutes ces traditions et en même temps totalement novateur.
    Rien n’interdirait d’en créer un nouveau !

  • 7
    Joab'n
    26 décembre 2015 à 11:14 / Répondre

    Les similitudes sont évidentes entre les 2 récits :
    – Evidemment la « résurrection » (raising-rising) par un procédé assez similaire.
    – L’origine, Jesus vient de Galilée qui s’appellait auparavant Nephtali.
    – Les références aux cultes primordiaux (Samarie, Tyr) dans le ministere de Jesus.
    – La construction-recontruction du temple.
    – Le rejet du cléricalisme par Jesus … comme la FM.
    – Le temple spirituel.
    Et d’autres notions non exposables ici.
    Il y a une crainte de nombreux FM à aborder sereinement cette similitude, mais pas identité, évidente des 2 mythes.

    • 8
      Joab'n
      26 décembre 2015 à 11:16 / Répondre

      J’ai oublié que JC est aussi « fils de la Veuve » (selon la tradition, Joseph était mort lors du ministère).

    • 11
      357
      26 décembre 2015 à 13:21 / Répondre

      Je n’ai aucune crainte à aborder les similitudes et la tradition johannique en maçonnerie ne m’effraie pas le moins du monde (et qui devient évidente au 18ème du REAA et au IVe ordre du RF même si on peut élargir la rose, la croix, le Pélican et ses petites, la loi d’amour, INRI, Emmanuel, etc. à d’autres riches interprétations). Le problème, c’est lorsqu’on passe des similitudes à l’identité. Là, on franchit un cap. Dès l’instant où l’on affirme qu’Hiram est le petit Jésus, même couvert par le voile de l’allégorie, on réduit le mythe à une lecture inhérente une confession religieuse et on porte atteinte à sa libre interprétation.

      • 13
        Joab'n
        26 décembre 2015 à 19:44 / Répondre

        Tout à fait d’accord, 357. C’est un des dangers. Nous devons lutter cointre la superficialité qui gagne souvent des maçons. La vision JC distribuée par la religion est un abétissement en vu de pouvoir, profit. C’est aussi notre responsabilité de FM de’éviterr à nos FF la tentation de cet abétissement. Apres tout, nous devons pas craindre d »examiner. Y a-t-il « identité » ? Arrive-t-on au même endroit par la foi chretienne religieuse et l’initiation maçonnique ? Ma reponse est non ! Mais parce que j’ai accepté d’approfondir, pas par tabou. Ceci dit je m’interroge encore sur le contenu du christianisme primitif et la « voie » préconisée.

      • 18
        Camille
        28 décembre 2015 à 13:22 / Répondre

        Cher 357, il ne faut pas oublier que l’ésotérisme de la FM vient (presque) directement du christianisme médiéval. Or, comme le rappelle Paul Naudon – un auteur trop oublié –, deux des trois « Hiram » de nos rituels, c’est-à-dire Hiram Abi(f) et Adoniram, étaient identifiés à Jésus par les gloses médiévales de la Bible (cf. La Franc-Maçonnerie chrétienne, Dervy-Livres, 1970, p. 37).

  • 6
    Maurice1718
    26 décembre 2015 à 11:09 / Répondre

    Si nous sommes en présence d’un récit mythique, alors il n’y a pas d’interprétation plus orthodoxe l’une que l’autre et toutes les lectures sont recevables. Or, quoi qu’inconnu, le récit mythique s’incarne à l’évidence dans une réalité historique, celle de la création de légendes et de grades au 18e siècle pour constituer un viatique de progression initiatique, indépendamment du fait que les grades puissent être construits à partir de fragments épars issus de traditions multiples. On peut en tirer deux conséquences :

    1) l’interprétation de Roger Dachez est aussi recevable que n’importe quelle autre lecture ; il ne se trompe donc pas ésotériquement ;
    2) l’historiographie du grade de maître, élaborée selon la méthode historique, doit permettre de retrouver le fil conducteur de l’établissement du grade d’après les témoignages du temps en sorte que même si le grade peut avoir des interprétations rationnelles, ce qui ne signifie pas nécessairement correctes, il n’en demeure pas moins que ce sont des hommes qui l’ont créé en puisant à des sources traditionnelles ou imaginaires ;
    3) il est donc parfaitement concevable de retrouver les éléments primitifs de ce récit et d’en proposer une explication historique qui fait avancer la recherche ; autre raison de persévérer dans cette démarche.

  • 5
    Hervé lois
    26 décembre 2015 à 11:03 / Répondre

    Pas vraiment d’accord avec 357… Si on l’a appelé hiram tout en ayant une proximité avec jc, c’est parce qu’il est différent. Ressembler n’est pas être. C’est toute la richesse de la maçonnerie. Par contre n’oublions jamais qu’hiram est un architecte d’intérieur et non un constructeur de structure externe (même les colonnes sont à l’intérieur…) alors que jc, en disant à Pierre qu’il était la pierre sur laquelle il construirait son église, s’est posé en planificateur du futur et non en enrichisseur du présent pour construire le futur comme le fait hiram. Jc est moins en référence à la tradition que ne l’est hiram…

  • 4
    Lionel MAINE
    26 décembre 2015 à 11:01 / Répondre

    En vérité, je vous le dis, Hiram est ressuscité … et de deux ! alléluia !!!
    Bon saint-Etienne !

  • 2
    chicon
    26 décembre 2015 à 10:13 / Répondre

    tres interessant, il faut maintenant nous plonger dans la rhétorique telle que pratiquee, pour en connaitre les subtilites, les usages metaphoriques, et les raccourcis du par-coeur .

    • 3
      chicon
      26 décembre 2015 à 10:30 / Répondre

      Star Wars a comme trame des mythes issus de la « tradition », et peut etre que les redacteurs des anciens manuscrits se sont inspires inconsciemment de la Passion du Christ ? Il n’y avait pas beaucoup de « matière » mythologique a cette epoque.

  • 1
    357
    26 décembre 2015 à 09:41 / Répondre

    Ah Seigneur mon Dieu ! Que cette explication est tortueuse ! Je vais simplifier. Si Hiram était Jésus, les Maçons n’étant pas plus bêtes que les autres, ils l’auraient appelé Jésus tout simplement, sans avoir besoin de recourir à des allégories, à des jeux de piste ou à des artifices comme si on était dans le Da Vinci Code.

    Personnellement, j’aime l’idée des explications rationnelles sauf que nous sommes ici confrontés à un récit mythique dont les origines sont précisément inconnues sinon ce récit ne serait plus un mythe mais une histoire que ne manqueraient pas de s’accaparer les esprits dogmatiques pour en fixer le sens.

    Or la richesse du mythe d’Hiram et des personnages qui y interviennent, procède de la libre interprétation que l’on peut en faire.

    • 9
      yasfaloth
      26 décembre 2015 à 12:00 / Répondre

      Bonjour 357

      Oui, il est absolument certain que le compagnon ou l’apprenti qui lira ce texte (éventuellement après celui de RD), pourra enfin vivre sereinement son exaltation… et en se posant les bonnes questions…
      .
      La FM ne m’a jamais déçue, les franc-maçons, malheureusement, de plus en plus souvent (mais on m’avait prévenu 🙂 )…
      .
      Il y a toutefois des exceptions, comme toi mon frère 357 dont beaucoup d’articles et d’interventions, bien que manifestement d’un « courant » différent du mien, me correspondent souvent intimement. Je veux saluer ici notamment ton compte-rendu de lecture du livre de Maffesoli, qui correspond tellement à ce que j’en pense que je ne peux me résoudre à en faire un ici tant j’aurais l’impression de donner dans le plagia…
      .
      Il y a aussi cet article : « l’homme battu » que je te sais gré d’avoir eu le courage (ou l’inconscience ?) de produire !
      .
      Frat…

      • 12
        Luciole
        26 décembre 2015 à 13:31 / Répondre

        @357
        Je rejoins Yasfaloth dans la bonne opinion que nous avons le plus souvent de tes interventions. Le Vatican ne s’y est pas trompé qui reprochait à la légende d’Hiram de « singer » la Passion du Christ.
        Ce ne serait pas la première fois que la Passion du Christ serait reprise dans le contexte d’une autre tradition, de métier ou autre pour l’adapter à un environnement mieux connu. Elle même comme la Vierge mère puisant à des légendes antérieures.
        Salomon et Hiram de Tyr peuvent eux aussi être des avatars.

    • 10
      chicon
      26 décembre 2015 à 12:10 / Répondre

      mais pourquoi tripler le personnage de Salomon,avec Hiram roi de tyr et Hiram le fondeur ? Qu’est ce que cela cache ?
      Les Roi Mages etaient trois amenant l’or (la royauté) l’encens (le religieux ) la myrrhe (l’immortalite) a l’enfant Jesus.
      Il y a un sens precis dans ces trois personnages dont un finit par mourir dans la legende.

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