Une anecdote qui ne manque pas d’intérêt pour qui parle de « visites »

Publié par Pierre Noël

Au XVIIIe siècle, les tenues trimestrielles de la Grande Loge d’Angleterre avaient lieu dans des endroits publics (sévèrement couverts pour l’occasion) jusqu’à ce que la Grande Loge dispose d’un endroit bien à elle, construit et aménagé à grand frais, inauguré en 1774, situé Great Queen street où elle est toujours.
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La taverne « Le Diable et St Dunstan » est le bâtiment sur la gauche. Son enseigne montrait le nez du diable coincé entre des pincettes tenues par le Saint.

Les comptes-rendus de ces assemblées débutent le 24 juin 1723, tenue particulièrement mouvementée (généralement relatée de manière inexacte) mais il en est une autre, bien plus importante par ses conséquences. C’est d’elle, l’assemblée du 11 décembre 1735, dont je voudrais parler. Cette année-là l’assemblée de décembre se tint dans les locaux de la Devil Tavern [1] « within Temple Barr ».

Thomas Lord Weymouth (Viscount Weymouth 1710-1751) fut reçu (initié dirions-nous) en 1734 à la loge Old King’s Arms (OKA) à l’âge de 24 ans. Il était présenté par Sir Cecil Wray qui était depuis plusieurs années VM de la loge et qui fut Député GM de la GL en 1733.

Lord Weymouth, en raison de sa position sociale, devint GM de la GL d’Angleterre (la Première !) en 1735-1736, un an seulement après sa réception. La loge OKA (située dans le Strand), loge la plus prestigieuse des années 1730-1740, s’identifia de facto à la GL ces années-là, ses membres étant très souvent grands officiers. Les planches y furent nombreuses sur les sujets les plus divers, l’art, l’histoire, les mathématiques, l’architecture et les sciences appliquées. C’est sous la grande maîtrise de Weymouth qu’eut lieu l’assemblée trimestrielle dont je présente le compte-rendu conservé dans le Minute Book n°2, recueil des assemblées de la Grande Loge d’Angleterre du 27 mars 1731 au 11 décembre 1739.

Assemblée trimestrielle held at The Devil Tavern within Temple Barr [2] (Jeudi 11 décembre 1735).

Etaient présents : Martin Clare [3], DGM pro Tempore, George Payne [4], Passé GM, The Reverend James Anderson [5], M. Jacob Lambell [6], Passés Grands Surveillants. Les MM, les SS et neuf Assistant de la Stewards Lodge [7], Les Maîtres et SS des Loges … (liste en annexe).

Le DGM ff informa la GL que le GM Lord Weymouth avait appris le jour même le décès à Paris de sa grand-mère, que dans ces conditions il ne pouvait décemment assister à la réunion de ce soir comme il en avait l’intention. Il espérait qu’on voudrait bien l‘excuser dans les tristes circonstances qui l’empêchaient d’être présent. Le DGM ff annonça ensuite que, puisque M. Ward, Député GM, et Sir Edward Mansell [8], 1er GS, n’étaient pas en ville, la Grande Loge désignerait ceux qui officieraient à la place des Grands Officiers absents. Le Frère Payne occuperait la chaire (chair) en tant que GM ff, M. Lambell et le Dr. Anderson siégeraient en tant que Grands Surveillants pour l’occasion. Les comptes-rendus de l’assemblée trimestrielle précédente et celui du dernier comité de charité furent lus et approuvés.

ll fut annoncé à la GL que le Maître et les Surveillants d’une loge d’Irlande attendaient à l’extérieur. Ils désiraient être admis du chef (by virtue of) d’une députation [9] de Lord Kingston [10], actuellement GM d’Irlande. But it appearing there was no particular [11] Recommendation from his Lordship in this affair, their Request would not be compli’d [12] with, unless they would accept of a new Constitution here. (Comme il apparut que ces visiteurs ne pouvaient faire état d’une recommandation officielle ou simplement personnelle de Sa Seigneurie, leur demande ne pouvait être satisfaite à moins qu’ils n‘acceptent une nouvelle Constitution [13]). La tenue se poursuivit sans la présence des FF Irlandais, ce qui prouve qu’ils refusèrent de se plier aux exigences anglaises. La suite des travaux vit, à la demande des membres de la Stewards Lodge, la présentation d’une conférence par Martin Clare, le DGM ff dont nous avons eu l’occasion de parler sur Hiram.be (ici, et ici).

On lut ensuite une lettre du duc de Richmond [14], Passé GM, qui avait reçu une lettre de la loge Bengall [15] du Bengale (East India), apportée par un F. de cette loge. Il annonçait son intention d’assister à l’assemblée. Comme il était à l’extérieur, le Capitaine Rigby [16] fut prié de l’introduire. Ce dernier le conduisit à la Grande Table où prit place le visiteur-ci (non autrement nommé). Ceci fait, il fit don de 20 Guinées [17] au fonds de charité et il offrit à l’assemblée une quantité imposante (handsome) d’arrack [18] d’évidente qualité. En réponse, l’assemblée porta un toast au Bengale et à l’honorable visiteur. Cinquante-six loges étaient représentées, dont trois seulement se réunissaient en dehors de Londres (ou plutôt du Grand Londres actuel), celle du Bengale, la loge d’Aubigny « à Paris » (c’était la loge fondée par le duc de Richmond) et une autre à Lisbonne. La collecte rapporta 111£ 8d, ce qui fit au total (en comptant le don de la loge du Bengale) 132£ 8d. Le don moyen par loge était de 3 £ [19].

La gravure bien connue de 1741 avec la liste des loges de 1735. En encadré, l’emblème de la Devil and St Dunstan taverne où se tenait la loge du même nom. Cette taverne n’était pas un simple bistrot comme nous les connaissons, mais un bâtiment imposant avec des salles nombreuses, petites et grandes, disponibles pour différentes occasions, privées ou publiques, un peu comme le Café Royal, Regent street, avant sa transformation en hôtel

Pourquoi ces détails apparemment futiles et certainement lointains présentent-ils un intérêt quelconque ? J‘y vois plusieurs raisons :

1) – Il s’agit d’une assemblée trimestrielle. Il y en avait trois, théoriquement à la St-Michel (29 septembre), à la St-Jean d’hiver et à la Lady-day (l’Annonciation, 15 mars). La St-Jean d’été était au contraire la date de l’Assemblée Générale et de la Grande Fête annuelle qui voyait l’installation du Grand Maître. Ces dates ne furent plus respectées après 1735 pour les adapter à l’agenda des GM, trop pris par leurs activités mondaines et autres (Ce fut un des reproches essentiels des Antients).

L’assemblée était moins nombreuse aux assemblées trimestrielles, plus courtes et moins formalistes que la Fête annuelle. A l’inverse de celle-ci, la participation ne dépendait pas de l’acquisition préalable d’un ticket (payant), fourni pas les Grands Stewards responsables de l’organisation de la journée et du banquet [20]. Il ne semble pas qu’il y avait d’agape lors des assemblées trimestrielles, les festivités se limitant à des boissons servies aux tables où étaient assis les participants comme en témoignent les toasts souvent cités. Il est fait mention d’une grande table (celle de la gravure de 1741) où étaient assis les grands officiers et les hôtes de marque ! C’est l’actuelle head table (table d’honneur) que nous connaissons. Les autres assistants devaient prendre place aux tables (sans doute) disposées perpendiculairement à la table d’honneur et présidées par les Grands Surveillants.

Il n’est pas fait allusion à un rituel de grande loge particulier. On ne parle ni de Bible [21], ni de Lumières, ni de Livre des Constitutions. Il y a plusieurs allusions à des lectures ou conférences (ce que nous appellerions des planches) à la fin des assemblées trimestrielles ou même à la fin du banquet de la Grande Fête (Par exemple, celui de Désaguliers à la fête de 1721 (In Anderson, New Book of Constitutions. 1738, p 113).

2) – La composition de l’assemblée montre qu’il s’agissait d’un événement principalement londonien. La liste des Loges ce jour-là le montre. Des 56 loges représentées, toutes viennent de la cité de Londres, de Westminster ou des bourgs (boroughs) avoisinants. Trois seulement venaient d’ailleurs (toutes d’outre-mer). Cela n’a rien d’étonnant. La Grande Loge des Modernes comme on la surnommera plus tard, non sans malice, était un phénomène essentiellement londonien, malgré une diffusion provinciale qui sera toujours quelque peu dédaignée. La relativement faible assistance s’explique par la situation de la GL qui traversait depuis dix ans ce que les historiens appellent ses années maigres (lean years) par perte de membres, diminution du nombre de loges et désaffection de son public. Cette période creuse durera encore quelques années.

3) – Le problème des visites (toujours d’actualité !) Les faits décrits sont exemplaires d’une pratique constante. Un F inconnu [22] n’est admis à une tenue que si son appartenance à l’ordre est prouvée, soit par des documents probants [23], soit par la garantie (vouschafe) d’un membre de la loge qu’il est effectivement membre d’une loge pour l’y avoir vu et côtoyé. Un simple tuilage ne pouvait suffire, les divulgations faisant foison [24]. C’est ce qu’il s’est passé ce 11 décembre. Les membres de la délégation irlandaise n’étaient connus de personne et ils n’ont pu faire la preuve qu’ils étaient mandatés par Lord Kingston, GM d’Irlande [25], bien connu (ce qui est à noter) de plusieurs des assistants à l’assemblée, à commencer par le GM ff G. Payne (le rédacteur des Règlements Généraux de 1720), M. Clare et les délégués de la loge The Swan and Rummer pour ne citer qu’eux. Les Irlandais furent refusés parce qu’ils n’apportèrent pas la preuve demandée [26] et qu’ils ne voulurent pas accepter une nouvelle constitution qui aurait fait d’eux des maçons indiscutables (mais dépendant de la GL anglaise, ce qui ne pouvait que leur déplaire !). A aucun moment, leur qualité de maçon ne fut mise en doute de quelque façon mais leur appartenance à une GL étrangère ne fut pas prise en compte et il leur fut demander d’en changer (la « re-création » d‘un F visiteur était chose courante à l’époque).

A contrario, le F du Bengale (son nom n’est pas cité mais on le présume Anglais de naissance) fut reçu en visiteur de marque parce que le duc de Richmond avait été averti officiellement de sa visite et qu’il en avait informé la Grande Loge.

Cet incident, pour le moins malheureux et maladroit, anticipait la création de la Grande Loge rivale des Antients en 1751 et la rupture en 1758 entre la Première Grande Loge d’Angleterre d’une part, celles d’Ecosse et d’Irlande de l’autre [27], situation qui dura jusqu’en 1813. Antérieur de 16 ans à la création de la GL rivale, Il ne fut évidemment pas la seule cause de cette situation mais il est un bel exemple de la condescendance manifestée par la Grande Loge de Londres envers ses voisins. On jouait au même jeu mais pas avec n’importe qui ! (on parlerait aujourd’hui de racisme anti-irlandais).

Il est aujourd’hui admis que cette initiative résulta du refus/rejet des maçons irlandais, immigrés ou non, par la Grande Loge de Londres et ses loges constitutives [28]. Les causes en furent économiques, sociales et psychologiques. Les quelques différences rituelles furent de peu d’importance et mises de côté lorsqu’il le fallut.

La conviction traditionnelle et rassurante d’y voir un problème de rite ou, pire, de croyance religieuse (souvent plus vive dans les classes populaires à l‘époque) n’est plus acceptée de nos jours que par les nostalgiques qui répètent encore la vulgate d’autrefois (le problème des Antients fut déjà discuté sur hiram.be. Voir les nombreux articles sur le sujet en tapant « Antients » dans le moteur de recherche, en haut et à droite de la page.)

 

[1] Fleet Street n° 2. Bâtiment détruit en 1787. Le dramaturge Ben Jonson y établit the Apollo Club, nommé d’après une pièce du pub. Fleet street, prolongement du Strand, est la rue qui relie Londres et Westminster.
[2] Temple Barr était et est encore le quartier des avocats et des juristes, situé entre Fleet street et la Tamise. C’est là que se trouve l‘église du Temple (Temple Church), rendue célèbre par le roman de Dan Brown.
[3] Martin Clare était député Maître de la loge OKA depuis plusieurs années. Il devint ensuite Grand Surveillant puis DGM. Il est connu pour ses discours. Un de ceux-ci est discuté sur Hiram.be.
[4] Personnage essentiel de l’histoire maçonnique. GM en 1718 et 1720. Décédé en 1757, Il rédigea (compila) les 39 articles des Règlements généraux de 1723. A l’époque qui nous occupe, il était membre d’OKA.
[5] Inutile de le présenter ! Il décéda en 1739.
[6] Jacob Lamball (1695-1759), charpentier de son état, membre de la Compagnie des Charpentiers de Londres, premier Grand Surveillant de la Grande Loge (des maçons francs et acceptés) en 1717.
[7] Les Stewards étaient des membres fortunés, chargés de l’organisation de la Fête annuelle dont ils devaient (et doivent encore) assurer la réussite matérielle. Choisis dans des loges privilégiées, ils comptaient parmi les Grands Officiers pendant leur année de mandat. Actuellement leur nombre s’élève à 19.
[8] Tous deux étaient membres d’OKA.
[9] Deputation: A group of people appointed to undertake a mission or take part in a formal process on behalf of a larger group (OED)
[10] James, Lord Kingston, 1693 – 1761. Initié à Londres (Swan and Rummer lodge) en 1726, GM de la GL d’Angleterre 1727-1728, GM de la GL d’Irlande en 1743. Sa loge-mère était représentée le 11 décembre 1735.
[11] Particular (adjective): Used to single out an individual member of a specified group or class. (id)
[12] To comply with: to act in accordance with a wish or command. (id)
[13] Une nouvelle Lettre de constitution ou « Patente » si vous préférez. En clair il leur était demandé de passer sous autorité anglaise
[14] Charles Lennox, duc de Richmond (1701-1750), plus tard duc d’Aubigny, membre de la loge The Horn, GM 1724-1725 (petit-fils illégitime de Charles II, par sa grand-mère d’origine française).
[15] Créée en 1728.
[16] Un capitaine Rigby est repris sur la liste des membres de la loge The Rummers, Charing Cross
[17] Une guinée (guinea) valait 21 shillings (soit 1 £ + 1 shilling)
[18] L’arrack est un alcool distillé principalement en Asie du Sud et du Sud-est, à base de fruits, de riz, de canne à sucre, de sève de palmier ou  de sève de cocotier (à ne pas confondre avec l’arrack du Moyen-Orient à base de raisin)
[19] Un penny de l’époque vaudrait plus ou moins 2 £ aujourd’hui (1 euro 80). 130 £ de l’époque ferait près de 15 000 euros actuels.
[20] C’est toujours le cas à Edimbourg aujourd’hui.
[21] Utilisée uniquement pour les serments.
[22] Le mieux pour lui, aujourd’hui encore, est d’être invité par un membre de la loge.
[23] Le tuilage ne se fait qu’après la présentation de documents probants (expérience personnelle)
[24] Ce fut la raison de l’invention des mots de semestre, usage bien français.
[25] C’était son deuxième mandat à la tête de la GL d’Irlande.
[26] On peut s’étonner que Payne et les membres de la loge le Cygne et la Coupe ne se soient pas portés garants des visiteurs Irlandais.
[27] II n’y eut jamais de relations entre les deux GL d’Angleterre.
[28] Ric Berman. Schism. The battle that forged Freemasonry (2013). 321 pages.

mercredi 30 septembre 2020
  • 2
    pierre noel
    1 octobre 2020 à 16:03 / Répondre

    La curiosité m’a poussé à lire comment ce qu’Anderson a dit de cette tenue du 11 décembre 1735. Cela se trouve dans le New Book of Constitutions (p. 134 de l’édition de 1738 que peu lisent). Il la situe correctement à la Devil Tavern. Il précise qu’elle fut présidée par George Payne, en l’absence du GM, en présence de M.Clare DGM ff et l’assistance de J. Anderson (lui-même) et de Jacob Lamball, Grands Surveillants ff.
    Il ne fait aucune allusion aux FF. Irlandais éconduits. Dédain ou mauvaise volonté ? Les deux sans doute.
    En revanche, il rapporte qu’un visiteur du Bengale, le F. Rigby assista à la tenue et fit un don de 20 Guinées à la caisse de Charité (ce qui ne correspond pas aux termes du CR qui précise que le capitaine Rigby introduisit le visiteur. dont le nom n’est pas cité)
    Anderson est réputé pour ses erreurs, ses à peu près et ses altérations volontaires des faits relatés.
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  • 1
    pierre noel
    30 septembre 2020 à 10:30 / Répondre

    Lord Kingston (1693-1761) fut un maçon particulièrement actif. Il occupa la fonction de GM de la GL d’Angleterre de 1728 à 1729. Ayant reçu un avis à son domicile dublinois, en novembre 1729, que sa présence était requise à une assemblée trimestrielle, il n’hésita pas. Il embarqua le jour même pour l’Angleterre et prit le lendemain une voiture de poste qui l’amena en 2 jours et demi de Holyhead (North Wales) à Londres soit 280 miles. Il présidait le lendemain, 29 décembre 1729, l’assemblée trimestrielle où il fut décidé de ne plus s’en tenir aux jours officiels de tenues de Grande Loge, en raison de la difficulté pour les grands officiers d’y assister, « being often out of Town ». Lord Kingston fit plusieurs présents de prix à la GL d’Angleterre (notamment le coussin richement brodé qui servait à porter le livre des Constitutions et une bourse de même pour la collecte). Le 29 janvier 1730, il installa son successeur Thomas Lord Norfolk (d’une famille de tradition catholique) à la Fête qui se tenait cette année-là au Merchands’Taylor Hall, Threadneedle street, derrière St Paul.
    Kingston fut ensuite GM de la GL d’Irlande à 4 reprises (1731, 1735, 1745 et 1746).
    Tout cela ne fait que rendre plus inélégante encore l’attitude déplorable des Anglais.

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