Caroline Fourest

Caroline Fourest Face à la revanche de l’intégrisme

Par Géplu dans Edition

Patrick Kessel, président du Comité Laïcité République, a rédigé cette excellente recension du dernier livre de Caroline Fourest, « Génie de la laïcité » . Publiée sur le site du C.L.R., il nous a autorisé à la reproduire sur Hiram.be.
.

genie-de-la-laiciteAu lendemain de la Révolution française, Chateaubriand, dans Génie du Christianisme, avait voulu affirmer ce qu’il considérait comme la supériorité de la religion chrétienne sur les valeurs des Lumières. En intitulant son dernier livre « Génie de la laïcité », Caroline Fourest entend montrer que la laïcité constitue une clé indispensable pour préserver ces valeurs face à « la revanche de l’intégrisme ».

Car le terrorisme « qui menace le siècle se réclame de Dieu ». « Plus ils tuent, plus des démocrates leur trouvent des excuses quand ils ne se mettent pas à blâmer leurs victimes », plus de faux prophètes annoncent depuis des années le retour du religieux comme une source de réenchantement du monde, dénoncent le « laïcisme » comme une menace et expliquent le danger intégriste comme une menace imaginaire, sortie de cerveaux « islamophobes » écrit l’auteure.

Caroline Fourest, dont le courage n’est plus à démontrer face aux menaces dont elle fait l’objet, nomme ceux qui fragilisent la laïcité. L’extrême-droite qui « doit en partie dissimuler sa xénophobie sous un vernis républicain et laïque » afin d’élargir son électorat [1] . Mais aussi une partie de l’extrême-gauche, les « Indigènes de la République » notamment pour qui la laïcité serait « bourgeoise » et participerait de la « colonisation culturelle », voire du « racisme d’État ». « Quand elle ne se solidarise pas carrément avec les intégristes ultraréactionnaires, perçus comme les nouveaux damnés de la terre ! » 

Une thématique qui, souligne Caroline Fourest, n’est paradoxalement pas sans similitude avec la culture politique américaine pour laquelle la laïcité est coupable de violer la liberté religieuse alors que le sécularisme à l’américaine place la liberté religieuse avant le respect de l’égalité. Le New York Times, au cours de l’été, s’est saisi de l’affaire du burkini pour étriller une nouvelle fois la laïcité française alors même qu’elle n’était pas en cause [2]. En 2009, alors que la France était déjà menacée par Al-Qaïda, le président américain, Barak Obama, avait trouvé judicieux de mettre la France à l’index dans un passage de son fameux discours du Caire [3]. En 1953, Nasser, le président égyptien, s’était moqué du guide de la confrérie qui lui avait demandé de voiler toutes les Egyptiennes [4]. « Qu’il le porte lui-même », avait-il dit…

La laïcité n’a pas que des ennemis, elle a aussi de faux amis. Entre les deux extrêmes, les communautaristes et les xénophobes, il y a ces « politiques qui voudraient au choix toiletter la laïcité, la réactualiser, l’accommoder, l’ouvrir », pour mieux la vider de son contenu. On se souvient des tentatives de « toilettage » de Nicolas Sarkozy, des concessions à l’école privée et des accommodements de la gauche. L’auteure cite néanmoins l’engagement de Manuel Valls qui « dénonce les aveuglements d’une certaine gauche envers l’islamisme » alors que, poursuit l’auteure, « la stratégie des islamistes est de convaincre les musulmans de basculer dans le camp de la terreur ».

Caroline Fourest critique également l’évolution de grandes associations, la Ligue de l’enseignement, la Ligue des Droits de l’Homme, la Libre Pensée, « toujours anticléricale quand il s’agit du catholicisme mais criant à « l’islamophobie » quand il s’agit de l’islam », la « gauche Mediapart tendance Edwy Plenel qui a mis son énergie à relayer la propagande des Frères musulmans », l’Observatoire de la laïcité…et une « certaine presse, terrorisée à l’idée de penser ». « La République française ne deviendra pas plus démocratique en devenant moins républicaine », répond-elle à ceux qui oublient, selon la formule de Régis Debray que « la République, c’est la démocratie plus la laïcité ».

Répondant à ceux qui réclament une renégociation de la loi de 1905, Caroline Fourest rappelle que cette loi « pensée pour tous les cultes s’adapte à chaque religion et non l’inverse ». « Elle ne fut pas le fruit d’une séparation à l’amiable » entre la République et l’Église mais d’un difficile compromis entre républicains. L’Église a combattu cette loi comme elle avait condamné la République naissante. Ses ultra, l’équivalent des islamistes d’aujourd’hui, avaient appelé à la désobéissance civile. Les députés qui avaient voté la séparation furent tous été excommuniés. Les relations entre le Vatican et la République furent rompues. Bref, ils firent preuve d’un courage politique qui semble faire défaut aujourd’hui.

Il est vrai que « l’époque n’est plus aux Lumières mais à la revanche des anti-Lumières », écrit Caroline Fourest qui appelle au sursaut. Aussi, afin que « la laïcité serve de bouclier et non de glaive », avance-t-elle des propositions dont certaines ont été soutenues par le Comité Laïcité République. Débattre sans brutaliser, protéger l’université du prosélytisme sans légiférer, consacrer à l’école laïque l’argent versé à l’école religieuse, abroger la loi Debré et toutes celles qui ont suivi, clarifier la situation des crèches par la loi, faire appliquer les chartes de la laïcité dans les hôpitaux, clarifier par la loi la neutralité religieuse sur les lieux de travail, ne plus accepter le clientélisme des élus locaux, réintégrer l’Alsace-Moselle… Quand à la construction et au financement des mosquées, « le rattrapage est largement opéré », le ratio de lieux de culte musulmans par croyant étant quasiment équivalent au ratio de cultes catholiques. « Le vrai danger ne vient pas de l’étranger mais des jeunes nés en France, ne parlant pas un mot d’arabe et qui se bricolent une identité religieuse radicale », précise-t-elle.

Qui peut croire que le combat laïque est terminé alors que « le retour d’un ordre moral politico-religieux s’observe sur tous les continents ? » lance-t-elle en guise de conclusion provisoire.

Une contribution argumentée qui sera utile à ceux qui, au-delà des polémiques stériles, à quelques coudées de l’élection présidentielle, souhaitent que s’ouvre le véritable débat sans se tromper d’adversaires. Il y va de la paix sociale et de la pérennité des principes des Lumières.

Patrick Kessel

[1] Voir “Ils ont volé la laïcité”, par Patrick Kessel (éd. Gawsewitch-Balland, 2012) (note du CLR).
[2] Lire « Burkini, voile : les racines religieuses des leçons de « tolérance » anglo-saxonne » (J. Quatremer, liberation.fr , 6 sept. 16) (note du CLR).
[3] Lire “Obama égratigne la France sur la question du voile islamique” (AFP, 4 juin 09) (note du CLR).
[4] Lire « Quand Nasser se moquait des Frères musulmans et du voile islamique » (france24.com , 2 oct. 12) (note du CLR).

Post scriptum
Lire aussi « Le génie de la laïcité et ses mauvais génies » (Marianne, 7 oct. 16) (note du CLR).
et l’article de Catherine Kintzler sur son blog Mezetulle

_______________________
Caroline Fourest : Génie de la laïcité, (sept. 16) chez GrassetAmazon ou toutes bonnes librairies.
ISBN : 
978-2246709817

dimanche 06 novembre 2016 6 commentaires
  • 6
    Mg RENAULT 7 novembre 2016 à 21:32 / Répondre

    Il faut aimer la laïcité et encore plus ceux qui la défendent.
    FRATERNITE

  • 5
    lazare-lag 7 novembre 2016 à 19:43 / Répondre

    Il faut reconnaître à Caroline FOUREST de la constance.
    Pour ma part, j’avais beaucoup apprécié, ça doit faire dix ou douze ans maintenant, « La tentation obscurantiste ». Remarquable et vraisemblablement à relire maintenant.
    Après les attentats de 2015, ce livre doit prendre une autre résonance, il me semble, sans prendre une ride. Quant à ce dernier opus, s’il est dans la lignée du précédent nommé, ainsi que de « L’éloge du blasphème », publié sur fond d’attentats, je suppose qu’il fera date aussi.
    Caroline FOUREST a de la constance et même si parfois elle peut être un peu excessive, reconnaissons qu’elle a le courage de s’attaquer à forte partie.
    Rien que pour cela tout le monde devrait la lire.

  • 4
    Benjamin Rathery 7 novembre 2016 à 11:59 / Répondre

    Il est plus que nécessaire et urgent que des voix comme celles du Frère Patrick Kessel et du Frère Philippe Foussier s’expriment avec clarté et fermeté.
    La laïcité n’est pas négociable !
    Elle est la seule vraie garantie d’un vivre-ensemble harmonieux.
    Sur ce point les obédiences, à commencer par le GODF, doivent avoir un discours clair et exigeant.

  • 2
    tartuf_rit 6 novembre 2016 à 13:32 / Répondre

    Il y a me semble-t-il quelques oublis ou manques fâcheux. Omettre la responsabilité de l’état français dès 1919, la complicité des élus des sociaux démocrates par rejet du soviétisme dès cette époque c’est refuser de regarder les origines de l’anti laïcité. Pire ne pas reconnaître la responsabilité de de Gaulle dans la résurgence de l’alliance droit et goupillon (le financement des cultes est une réalité aujourd’hui) et la laïcité n’est plus qu’un moyen d’affirmer un républicanisme et pour certains un alibi pour ne pas défendre l’autre aspect de la problématique de « gauche » l’égalité et la justice sociale. Les religions, toutes les religions, sont un axe de soutien du libéralisme. Et dès que l’on ne veut pas parler de remise en cause du credo en la sacralité du pouvoir financier on remet en avant la laïcité (cf. le FN, Valls, certains GM, etc. Arrêtons les bisounours et remettons en marche la devise républicaine »Liberté, Égalité. Fraternité en y rajoutant Solidarité » et vous verrez que la laïcité ne sera plus un problème. La solution est avant tout sociale et sociétale. Certains ont besoin de relire ce qu’à écrit Aldous Huxley sur « la Dictature Parfaite ». Mais la plupart des FF. et des SS. sont avant tout des bourgeois libéraux (au sens économique) et la volonté de refondre la société d’accord mais le plus tard possible.

  • 1
    SEVIN Pierre 6 novembre 2016 à 12:19 / Répondre

    La foi est l’antonyme de la RAISON – tout est dit.
    Caroline FOUREST est une femme remarquable et résolument courageuse.
    Penseur libre depuis que j’ai l’âge de raison et Libre-Penseur (FNLP)depuis 1999, je constate en effet que trop souvent la Libre-Pensée institutionnelle est plus souvent anti-cléricale contre les cathos que contre les islamistes.
    La Libre-Pensée est anti-cléricale, anti-militariste et anti-capitaliste dans sa pétition de principe et j’y souscris pleinement.
    Grand merci à l’ami Patrick de soutenir Caroline-

    • 3
      Portet 6 novembre 2016 à 18:04 / Répondre

      MAGNIFIQUE VOTRE COMMENTAIRE. Merci

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