Perrault

Qui était Robert Samber ?

Par Pierre Noël dans Contributions

Robert Samber (1682—c. 1745) fut un écrivain prolifique qui est surtout connu par ses traductions. Il a traduit (en 1729) les « Histoires ou contes du temps passé » (« Les Contes de ma mère l’Oye ») de Charles Perrault. On lui attribue Long Livers (1722) qui fut publié sous le nom de plume Eugenius Philalethes, le même qu’utilisé par Thomas Vaughan lorsqu’il traduisit en 1652 les manifestes rosicruciens. « Long Livers » (ou plutôt sa « Dédicace », déjà discutée dans hiram.be) est souvent évoqué pour démontrer l’influence du mouvement rosicrucien (allemand) du XVII° siècle sur l’évolution de la franc-maçonnerie britannique et de l’ésotérisme occidental en général. Samber, qu’il soit ou non le traducteur de « Long Livers », n’est nulle part mentionné dans les minutes de la Grande Loge (qui débute en juin 1723) ni dans les extraits de presse d’époque concernant la franc-maçonnerie. La seule référence de son nom se trouve dans une brochure de 1723 (citée dans l’Evening Post du 18 juin) qui cite un petit volume à l’usage des francs-maçons, « Ebrietatis Encomium ou l’éloge de l’ivresse, par Boniface Oinophilus, de Monte Fiascone, A.B.C. », qui est en fait la traduction de « L’éloge de l’Yvresse », un ouvrage du Français Albert-Henry de Sallengre, publié à La Haye en 1714.

Cette traduction fut attribuée à Samber par certains (KJ&H, 1978 : 107-108) mais, pour Gould (1883-7, II : 128), le chapitre XV de l’ « Ebrietatis Encomium » qui ne se trouve pas dans l’original français est surtout une critique non dissimulée du langage ampoulé et abscons de la dédicace de « Long Livers » et des prétentions « hermétiques » (nous dirions « ésotériques ») de son auteur. Le traducteur s’empresse d’ajouter que l’auteur inconnu de l’Eloge de l’Yvresse, aussi spirituel qu’érudit, devait être « ivrogne » à peu près comme Erasme était « fou » lorsqu’il écrivait « L’Eloge de la Folie », c’est-à-dire qu’il ne l’était pas du tout !

CHAP xv Des Franc Maçons et d’autres érudits qui ont l’habitude de s’enivrer.

The Praise of Drunkenness, confirmed by the example of Popes, Bishops, Philosophers, Free Masons and other men of learning in all ages.

SI ce que le Frère Eugenius Philalethes, l’auteur de « Long Livers », dit dans sa « Dédicace » (aux Francs-Maçons) est exact, ces gentlemen mystiques méritent leur place parmi les érudits. Mais sans entrer dans leur jargon très spécial ni discuter si un homme peut aller jusqu’au blasphème du parjure en révélant des secrets qu’il ne possède pas (qui n’existent pas), j’assure mes lecteurs qu’ils sont de grands amis des marchands de vin. J’en fus le témoin oculaire lors de leur dernière assemblée générale au Stationers’hall (1), après avoir appris quelque peu de leur catéchisme, passé mon examen, payé cinq shillings et occupé dîment ma place parmi eux. Nous eûmes un bon dîner et, c’est tout à leur honneur, la confrérie s’y mit très vaillamment. Ils firent preuve de très grande dignité et montrèrent ce qu’ils étaient, des hommes.

Ce chapitre ajouté par le traducteur Anglais mérite d’être cité. Peut-être ne donne-t-il pas de nos prédécesseurs une image vraiment flatteuse, mais il ne faut pas oublier l’époque. Les excès de boisson et de bonne chère n’étaient pas rares, chez ceux qui avaient les moyens de s’y adonner. Cela ne les empêcha pas d’adopter l’Habeas Corpus, de fonder la Royal Society et le premier système parlementaire !

Les jambons de Westphalie, les poulets accompagnés de plum pudding et les délicieux saumons furent sacrifiés à foison avec moult et copieuses libations de vin en l’honneur de la confrérie. Que leur manière bien peu édifiante de s’attaquer à des monceaux de pâté de gibier contribue à élever une maison toute spirituelle, je laisserai au Frère Eugenius Philalèthes le soin d’en juger (2). Cependant, en toute justice je l’admets, il ne fut mention ni de politique ni de religion, semblant ainsi suivre le conseil de l’auteur. Et quand la musique commença à jouer « Que le Roi profite à nouveau de ce qui est à lui » (3), elle fut immédiatement réprimandée par un personnage très savant et d’un grand sérieux (4).  La bouteille entretemps circulait joyeusement autour de la table et les santés furent proposées au Roi, au prince, à la princesse et à toute la famille royale (5), à l’Eglise Etablie par la Loi, à la prospérité de la Vieille Angleterre sous la présente administration, à l’Amour, à la Liberté, à la Science qui furent unanimement salués, avec force canons et sonores « huzzé » (6). Les visages de La Très Ancienne et Très Honorable Fraternité des Francs-Maçons s’empourprèrent, leurs yeux s’illuminèrent et se mirent à briller de tous leurs feux.

Pierre Noël

1 – Dans Long Livers, il était écrit “Ye are living Stones, built up a spiritual House, who believe and rely on the chief Lapis Angularis”.
2 – Il peut s’agir soit de la tenue de Grande Loge du 24 juin 1721 (installation du duc de Montagu) soit de celle du 24 juin 1722 (celle du duc de Wharton). Le Stationers’Hall est le bâtiment de la Compagnie des Libraires/Editeurs à deux pas de Saint-Paul.

3 – Chanson jacobite. Le roi dont il s’agit est le prétendant Stuart, exilé en Italie. Le duc de Wharton était jacobite à cette époque de sa vie
4 – Il s’agit de Désaguliers, député Grand Maître.
5 – Le roi, c’est George I ; le prince de Galles, c’est le futur George II et la princesse, c’est Sophie-Dorothée, future épouse du roi de Prusse et mère de Frédéric II.
6 – Au risque d’en décevoir certains, l’acclamation « huzzé » (hourra) n’est pas « écossaise ». Elle était habituelle dans la marine britannique. 

vendredi 25 janvier 2019 1 commentaire

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  • 1
    pierre noel 29 janvier 2019 à 21:51 / Répondre

    L’Assemblée Générale décrite par le traducteur de « l’Eloge de l’Yvresse » est celle du 24 juin 1722 lorsque le duc de Wharton fut installé dans des conditions discutables sans que son prédécesseur Montagu soit présent. Lors du banquet eut lieu l’incident jacobite décrit par « Oinophilus » (quelques participants se mirent à chanter une chanson favorable aux Stuart et furent « réprimandés par un personnage grave et plein de science » qui ne pouvait être autre que le Dr. Désaguliers, deputy GM). On peut qu’imaginer l’effet de surprise de cette initiative dans une assemblée majoritairement whig et pro-gouvernementale (ce qu’était alors Wharton, du moins en apparence).
    Anderson décrit en outre cette installation (dans ses Constitutions de 1728) comme « irrégulière ». Il semble au contraire, d’après les journaux du temps, qu’elle fut tout à fait normale. Pourquoi Anderson a-t-il raconté l’événement d’une façon erronée et mensongère (ce que les auteurs Anglais lui reprochent depuis trois siècles, leurs équivalents Français depuis quelques décennies) ? Sans doute par hostilité à une personnalité ambiguë, née avec tous les dons que notre pasteur n’avait pas, le talent, le charme, le succès mondain, l’argent, la noblesse … tous avantages que le duc devait ensuite gaspiller, par un mélange d’inconséquence et de provocation.
    La présence d’un « cowan » à cette installation ne pouvait être sans suite, surtout après qu’Oinophilus s’en soit vanté dans son écrit. Deux ans plus tard, en 1724, la GL décida que nul ne pourrait être admis à l’assemblée générale s’il n’était dûment reconnu comme frère par un membre connu qui s’en porterait garant. Cet article répressif, comme tout article du même genre, indique que ces infractions étaient bien réelles et qu’il existait des faux maçons. Il est toujours d’application dans les pays anglo-saxons.

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