D’où vient la « Pierre du IIe Ordre » ?

Publié par Pierre Mollier

Un lecteur attentif – et savant – nous fait remarquer que la « Pierre du IIe Ordre », telle qu’on l’a présentée ici même avec trois exemples étonnants (ici, ici et ici), ne correspond que très imparfaitement au rituel du IIe Ordre. En effet, dans l’instruction du grade fixée en 1785, il s’agit seulement d’une « pierre cubique » – pas de pointe donc, fut-elle tronquée – et la description des faces reste assez vague :

  1. : Quelle était la Pierre cubique?
  2. : Une pierre d’agate taillée en forme quadrangulaire contenant les mots secrets de l’Art Royal.
  3. : Comment déchiffre-t-on les lettres qui y sont incrustées?
  4. : En les lisant suivant l’Art. »

Le discours de l’Orateur, lu au récipiendaire à la fin de la cérémonie, donne quelques précisions en évoquant : une pierre d’agate taillée en forme quadrangulaire, sur laquelle il fit graver, à la face supérieure, le mot substitué ; à la face inférieure, tous les mots secrets de la Maçonnerie, et aux quatre faces latérales, les combinaisons cubiques de ces nombres, ce qui la fit dénommer pierre cubique.

Curieusement, c’est le Cahier de l’Architecte, l’Officier qui est chargé de préparer le temple, qui introduit le caractère « à pointe » – peut-être un lapsus calamni – de ce qui n’était décrit jusqu’alors que comme une pierre « cubique » ou « quadrangulaire ». Sur le piédestal sera posée une pierre appelée pierre cubique à pointe, et sera figurée avec le développement de toutes ses faces, de couleur d’agate.

Mais la « Pierre du IIe Ordre » que nous connaissons est bien plus sophistiquée que celle que l’on peut déduire des différentes descriptions du rituel de 1785. Ajoutons que l’on ne connaît pas de dessins de cette pierre au XVIIIe siècle. Ainsi, alors qu’il propose plusieurs pièces annexes, on ne découvre rien dans le fameux manuscrit de La Chaîne d’Union, cet extraordinaire recueil de tous les rituels fixés par le Grand Orient et le Grand Chapitre datant de 1787-1788. Alors la question se pose : d’où vient la « Pierre du IIe Ordre » que nous connaissons et quand ce modèle « canonique » assez sophistiqué a-t-il été conçu ?

  1. L. , notre correspondant, s’interroge : « La différence avec la description de la Pierre dans le rituel de 1785 (pierre cubique sans pointe) s’expliquerait-elle par sa création tardive – après 1830 ? – et une contagion du 13-14 du REAA ? »

Notons d’abord que certains exemplaires du Régulateur des Chevaliers Maçons contiennent une planche qui décrit précisément notre pierre. Mais cela pose une double difficulté. Tout d’abord on ne connaît pas la date précise d’impression du Régulateur des Chevaliers Maçons. Elle est notablement plus tardive que celle du Régulateur du Maçon « de 1801 » (mais en fait de 1803). Pour différentes raisons – que nous n’allons pas rappeler ici – nous avions proposé de situer l’édition du Régulateur pour les hauts grades entre 1807 et 1809. De plus, les planches associées aux rituels dans le Régulateur des Chevaliers Maçons paraissent indépendantes de l’édition elle-même. Il arrive souvent que les exemplaires ne les contiennent pas.

La « fameuse » planche qui décrit la « Pierre du IIe Ordre » telle que nous la connaissons et qui deviendra le modèle adopté par les Chapitres dès le Premier Empire a sans doute été tirée d’un petit ouvrage publié en 1806 par Antoine Chéreau : Explication de la Pierre Cubique. Cette Explication de la Pierre Cubique suit une Explication de la Croix Philosophique avec laquelle elle est imprimée et reliée. Les deux Explications sont assorties de deux belles planches de La Pierre et La Croix qui seront régulièrement utilisées et réimprimées tout au long du XIXe siècle. Or La Pierre… est notre « Pierre du IIe Ordre ». Si Chéreau est incontestablement l’auteur de la Croix Philosophique, il est extrêmement probable qu’il soit aussi celui de la Pierre ; et cela d’autant plus que c’était un artiste professionnel puisqu’il exerçait le métier de peintre en miniature et graveur.

Si les deux planches de Chéreau sont très réussies, le texte où il développe son analyse « symbolique » des deux motifs est aussi tout à fait passionnant. Chéreau s’inscrit clairement dans le déisme voltairien qui devient l’idéologie de la Maçonnerie sous l’Empire (dans le sillage des religions de la Révolution) ; mais il lui donne parfois un côté ésotérisant des plus intéressant et étonnant. Quant aux liens de notre Pierre avec tel ou tel Rite, Chéreau associe la Pierre à la fois « au régime du Grand Orient de France », à l’Ordre d’Orient (le système néo-templier de Fabré-Palaprat) et conclut son travail par l’acclamation Houza, Houza, Houza !

Téléchargez le livre de Chéreau en pdf : Explication de la Pierre Cubique Chéreau 1806

samedi 4 avril 2020
  • 17
    J. P. Bouyer
    27 avril 2020 à 17:11 / Répondre

    On trouve également une gravure de la « cubic stone » entre les pp. 112 et 113 du vol. 2 de l’ouvrage de Arthur Edward Waite, A New Encyclopaedia of Freemasonry (Ars magna latomorum) and of cognate instituted mysteries : their rites, literature, and history.

    Elle est conforme à celle de Chéreau mais elle est enrichie de commentaires qui sauf erreur ne figurent pas chez celui-ci. Par exemple, pour le côté droit :

    « L’Homme se livra à l’étude de la Science Sublime des Mathématiques elle le conduisit à développer l’organisation de toute la Nature, en observant le cours des Planètes ainsi que l’ordre périodique des Saisons, Ce Carré nous représente cet ancien Système »

    Ces textes constituent une version un peu différente des explications de la pierre cubique données par H. Létang à la p. 43 du Soleil mystique de Marconis de Nègre.

  • 16
    Pascal de Capitou
    12 avril 2020 à 19:06 / Répondre

    bonsoir Philippe,
    tu dis « Pour ma part, j’ai des illustrations dans les rituels de Moutiers (1784) »
    peux-tu me dire (lien) où trouver ces fameuses illustrations antérieures à celle de Chéreau ?

    3ises Pascal de Capitou

  • 14
    Ruben Cage
    5 avril 2020 à 13:26 / Répondre

    Bonjour Phillipe,
    En regardant le film Axtérix et Obélix notamment dans la scène des travaux d’Hercule, nos pouvons voir et observer qu’il s’agit la du symbolisme des 3 pierres.
    La pierre du 1èr Ordre qui symbolise la première montage, la première pyramide de Keprhem sumbolisant aussia pyramide d’Isis
    La pierre du 2ème Ordre qui symbolise la deuxième montagne la 2ème pyramide de Keprhem symbolisant aussi la pyramide du Christ de Horus
    Puis la pierre du 3ème Ordre qui symbolise la 3ème montagne qui symbolise aussi la 3ème pyramide de Keprhem. Donc les 3 montagnes de l’Initiation, les 3 pyramides de Keprhem en Egypte.

    Enfin, toutes les épreuves subies par Astérix et Obélix sont des épreuves de la 1ère, de la 2ème et de la 3ème montagne de l’Initiation. À partir la, on peut interpreter les écritures affichées sur les pierres et ressortir l’enseignement alchimique et philosophique voilé derrière…..!!!

    • 15
      Jules
      5 avril 2020 à 14:59 / Répondre

      🙂 🙂 🙂
      Je ne savais pas que Goscinny et Uderzo étaient si calés en symbolisme et en messages subliminaux glissés dans leurs BD.
      T’as oublié idefix qui fait pipi sur les pierres. C’est quoi là le sens ?…

  • 13
    Pierre Mollier
    4 avril 2020 à 21:35 / Répondre

    En effet ! (propose un article à Geplu, ta démonstration est assez convaincante).
    Mais, du coup, « notre » Pierre du IIe Ordre est bien l’œuvre de Chéreau en 1806.

  • 12
    Philippe
    4 avril 2020 à 21:23 / Répondre

    Mon cher Pierre,

    Je viens de t’envoyer un nouveau mail. Je pense que les illustrations sont complètes et exactes. C’est Chéreau qui a inventé une nouvelle représentation.

  • 11
    Pierre Mollier
    4 avril 2020 à 18:51 / Répondre

    Je viens de regarder le manuscrit du Chapitre en Moutiers (merci Philippe). Ce petit paragraphe ajouté avec cette date du 29 juin 1788 le rend effectivement très intéressant. Cela fait un – rare – autre exemple de copie des rituels du Grand Chapitre incontestablement du XVIIIe siècle, copie malheureusement incomplète, mais c’est quand même une pièce importante à verser au dossier.
    Pour ce qui est du dessin de la pierre du IIe ordre, plusieurs remarques :
    – D’abord, honte à moi, je me suis trompé, on retrouve exactement le même dans le « Manuscrit de la Chaîne d’Union » (p. 106 du facsimile Slatkine), j’ai été un peu « aveuglé » par mon hypothèse et ai écrit trop vite.
    – Ensuite, on a le sentiment que c’est une petite gravure qui a été collé sur le manuscrit… comme sur « Manuscrit de la Chaîne d’Union ».
    – Enfin, mais surtout – et cela me permet de me raccrocher aux branches – il n’y a que l’une des faces, la seule qui correspond d’ailleurs à peu près à la description du rituel.
    Je modifie donc ma présentation des choses en disant que sur la base de la description assez élémentaire du rituel et du dessin d’une des faces qui l’accompagne, Chéreau à imaginé l’ensemble de la pierre en 1805-1806.
    Et puis, décidément, en regardant bien la gravure classique, je trouve – par exemple – que le cercle des étoiles autour de l’étoile flamboyante sur la face supérieure fait beaucoup plus « Empire » que « Louis XVI »;
    Voilà, « work in progress » comme on dirait chez vous 🙂

  • 10
    Kansaye
    4 avril 2020 à 15:33 / Répondre

    On peut constater la logique de raisonnement mais effectivement la précision propre à l analytique manque je rejoins l analyse de Mr Pierre Mollier : trop imprécis …des pièces nouvelles rajoutées aux anciennes créent une confusion, par contre le côté droit est extrêmement intéressant la finesse de la précision s y retrouve.

  • 8
    Michel König
    4 avril 2020 à 12:11 / Répondre

    En 1784, le rituel des ordres de sagesse du GODF cherchait à intégrer tous les hauts grades « écossais » apparus pendant la Grande maîtrise de Clermont, mais sans renier la philosophie des « Modernes ». Le 2ème ordre s’inspire du 13ème grade « Royal Arche » du règlement du Rite de Perfection de 1762 du « Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident », lui-même inspiré du « Royal Arch » de la GL des Anciens, en reprenant le thème de la crypte souterraine, mais en changeant le sens, puisque:
    1- La crypte est construite pendant l’édification du Temple et non plus découverte dans ses ruines.
    2 – Le dépôt caché n’est pas le « coeur » sacré de la foi en Dieu, mais celui de la science (« l’Art » des Constitutions de 1723).
    3- Le symbole du nom véritable caché et du nom substitué apparent est sur la pierre cubique elle-même et non sur le pectoral d’Hiram placé sous la pierre.
    Le rituel s’achève d’ailleurs par la montée au Temple achevé avec la vision de la grande « menorah » qui rend le maître maçon « parfait » (fin du 1er cycle des philalèthes), alors qu’au REAA le temple est détruit et la tenue maç.°. l’évoque.
    Il n’est pas impossible qu’au cours du 19ème siècle, quand les chapitres français ont lentement disparus au profit des écossais que des transferts symboliques de ce type aient pu avoir lieu, le « rouge » ayant dégorgé sur le « bleu ».

  • 7
    Pierre Mollier
    4 avril 2020 à 11:22 / Répondre

    Bonjour Philippe,
    Je ne suis malheureusement pas infaillible. Tout le problème c’est la datation des différentes pièces. C’est un exercice très difficile et on est jamais sûr de déterminer une date vraiment fiable. Surtout sur une si courte période, à peine 20 ans. De surcroit des pièces anciennes peuvent être reliées quelques années après avec des pièces plus récentes. Du coup, à supposer que le « rituel de Moutiers » que tu cites – et que je ne connais pas si ce n’est vaguement de nom – soit bien de 1784 (ce qui pour ma part me paraît d’une précocité suspecte), il n’est pas impossible que des éléments comme notre planche ait été intégré – en toute bonne foi – à la reliure au début du XIXe.
    Pour ma part ce qui m’a conduit à affirmer que la planche n’existait pas au XVIIIe siècle c’est son absence dans le recueil de « La Chaîne d’Union ». La R:.L:. « La Chaine d’Union » a eu la gentillesse de me le prêter pendant quelques semaines, j’ai donc pu en faire un examen très approfondi. Toute les documents qu’il contient sont antérieurs à la Révolution (mais pas la reliure qui, dans mon souvenir, est récente). A côté des rituels des grades symboliques et des quatre Ordres il y a tout une série de pièce annexes (Alphabet, explication du timbre, des dates) on a vraiment le sentiment d’un ensemble complet de tous les éléments du RF à la veille de la Révolution… or pas de planche de la Pierre.

    • 9
      Philippe
      4 avril 2020 à 13:26 / Répondre

      Le rituel de Moutiers est précédé des Statuts et Règlements Généraux du G.C.G.F datés du mars et avril 1784.
      Il est antérieur au 29 juin 1788, date d’une note, écrite d’une autre main, à l’attention des FF:. du Chapitre de Moutiers, ajoutée à la fin des Statuts Particuliers (29e jour du 4e mois 5788). Voire antérieur au 2 février 1788, date de la réunification du G.C.G.F. au Grand Orient, à partir de laquelle les exhortations sont faites au nom du « Grand Orient en son Grand Chapitre ».

      Je pense qu’il est postérieur à 1786. En effet, dans le manuscrit les exhortations sont faites au nom du « Grand Chapitre Général de France » (comme dans le manuscrit de 1787, signé par Montaleau) alors que dans deux manuscrits de 1786 (manuscrit R.C. de la bibliothèque Doré et manuscrit probablement écrit suite à l’adoption des rituels par la Chambre des Grades) elles le sont au nom du « Souverain Chapitre Métropolitain » ou  » [du Souverain Chapitre], au nom du Grand Orient de France en son Grand Chapitre ».

      Ce manuscrit est présent sur Latomia (303-o,t-f)

      @Pierre : regarde tes mails

      PS : j’espère que tout va bien pour toi et ta famille

  • 6
    Philippe
    4 avril 2020 à 10:36 / Répondre

    Bonjour Pierre,

    Je m’interroge… tu écris : « La « fameuse » planche qui décrit la « Pierre du IIe Ordre » telle que nous la connaissons et qui deviendra le modèle adopté par les Chapitres dès le Premier Empire a sans doute été tirée d’un petit ouvrage publié en 1806 par Antoine Chéreau ». Pour ma part, j’ai des illustration dans les rituels de Moutiers (1784), dans la version manuscrite adoptée par le GO en 1786 (la même qu’en 1784), dans la version signée Montaleau (1787), évidemment dans la version du Régulateur (qu’on ne retiendra pas par rapport à ta datation) et dans un petit opuscule, probablement daté de 1803 : Note sur le G:. O:. de France… La représentation de Chereau est donc, semble-t-il, postérieure…

    A te lire…

  • 5
    MG RENAULT
    4 avril 2020 à 10:23 / Répondre

    Merci Pierre, cet outil de communication de l’ancien temps est toujours d’une grande force de communication dans notre temps. FRATERNITE🙂

  • 4
    Désap.
    4 avril 2020 à 10:21 / Répondre

    Le lien vers le livre de Chéreau en PDF ne fonctionne pas

  • 3
    Pierre Mollier
    4 avril 2020 à 10:15 / Répondre

    Mon cher Ronan, c’est toi qui m’a donné l’idée de faire cette petite enquête, le R.L. a été malencontreusement transformé en 1.L. 🙂

  • 2
    Christian Junqua
    4 avril 2020 à 09:19 / Répondre

    AOM

  • 1
    Ronan Loaëc
    4 avril 2020 à 08:27 / Répondre

    Merci cher Pierre. Porte-toi bien. Amitiés

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