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entree des deputes FN
image d'archives BFM TV de juin 2022

Le RN à l’Assemblée nationale : derrière les cravates, la réalité ?

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Publié par Géplu
Dans Divers

Ce texte est extrait des Cahiers de République Universelle n°5 de mai 2024.

Le RN à l’Assemblée nationale : derrière les cravates, la réalité ?

Rien ne semble plus pouvoir entraver la progression du principal parti d’extrême-droite français. Ni la diabolisation opposée à Jean-Marie Le Pen depuis les premiers résultats significatifs du FN en 1983, et jusqu’à la fin de sa présidence du FN au mi-temps des années 2010. Ni la dédiabolisation dont jouit largement sa fille et successeur Marine Le Pen depuis presque dix ans.
Au centre de la toile, Marine Le Pen, dirigeante madrée, mais dont les insuffisances demeurent criantes, l’entourage douteux et les alliances à l’étranger dangereuses. Alors pourquoi malgré tout un tel succès croissant ?

François Cormier-Bouligeon

Le Rassemblement national compte désormais 88 députés à l’Assemblée nationale, un niveau jamais atteint dans notre histoire parlementaire récente. La présidente du groupe parlementaire, Madame Le Pen, est aujourd’hui en tête des sondages d’opinion. Autour de 40% de bonnes opinions, ce n’est pas rien. Élection après élection, sondage après sondage, ce parti n’a jamais semblé aussi proche de conquérir le pouvoir au niveau national que lors de l’échéance de 2027. Cette perspective s’inscrirait d’ailleurs dans un mouvement d’ensemble où les forces illibérales progressent dans de nombreux pays.

Dans notre Vieux Continent, l’extrême droite est à la tête des gouvernements italien et hongrois. Ailleurs dans l’Union européenne, ce courant politique participe également aux exécutifs finlandais et slovaque. Il apporte son soutien sans participation à celui de la Suède. Un autre État fondateur pourrait connaître un sort similaire dans les prochains mois. Le 22 novembre 2023, le parti d’extrême droite PVV [1] de Geert Wilders est sorti grand vainqueur des élections législatives aux Pays-Bas. Ce dernier négocie actuellement un gouvernement de coalition avec trois partis de droite et du centre. La seule exception à ce tableau est la Pologne qui n’appartient quant à elle plus au club des États européens gouvernés par l’extrême droite. Ailleurs dans le monde, les principes démocratiques et leurs valeurs longtemps portés par l’Occident sont désormais remis en cause par ce que d’aucuns nomment le « Sud global » avec une force telle qu’il trouve des relais au sein même de nos nations, comme en atteste le mouvement woke.

Ironie du sort, cette contestation des valeurs et principes que nous, républicains français, continuons de penser universels, prend parfois des formes violentes et vient nourrir avec une triste car réelle efficacité la dynamique du RN. En effet, ce ne sont pas – ou trop peu – les forces républicaines de gouvernement qui recueillent les suffrages ou les intentions de vote de ceux que les coups de menton de LFI, la France insoumise, effrayent, mais bel et bien l’extrême-droite. Dès lors notre République et notre démocratie se retrouvent prises entre deux mâchoires : l’une d’extrême-gauche, dont la base trotskiste a évolué dans une direction populiste et communautariste, certains disent islamo-gauchiste ; l’autre d’extrême-droite, tout aussi populiste, et que nous allons nous attacher à qualifier. Devant cet horizon lugubre de 2027, qui imprègne déjà notre quotidien – comme en témoigne pour partie le mouvement social agricole que nous connaissons–, les réactions sont plus contrastées aujourd’hui qu’hier. Cela devrait nous alarmer. Car le danger est bien là. Si l’on veut bien ouvrir les yeux et sortir du faux débat qui oppose ceux qui crient au péril fasciste à ceux qui se rassurent en faisant leur la thèse de la normalisation du RN incarnée par le port de la cravate de ses députés élus en juin 2022.

Si le Rassemblement National est l’héritier en ligne directe du Front National, si la principale dirigeante du Rassemblement National n’est autre que la fille du fondateur du Front National, des différences existent entre les deux époques et les deux personnalités, sans qu’il soit pour autant possible de discerner le vrai du faux. Aucun aggiornamento n’a été opéré, aucun congrès refondateur n’est venu infléchir réellement la ligne politique de ce parti, qui se caractérise essentiellement, dans sa partie émergée, par une versatilité politique, une volatilité habilement orchestrée pour en faire un parti politique attrape-tout.

Que reste-t-il comme lien entre ces deux époques et ces deux dirigeants, en dehors du culte de la personnalité – qui n’est hélas pas une exception dans la vie politique actuelle, comme il ne l’était pas moins par le passé ? C’est la question que nous devons nous poser.

Aux origines de l’extrême droite française

Il n’est ici apparu opportun de parler d’extrême droite française que dans un référentiel politique lié à notre démocratie. Ainsi, dès l’avènement de la Révolution française en 1789, qui proclame les Droits de l’homme et pose les fondements de la démocratie, et dès 1792 quand la République est proclamée, il est possible de parler d’une extrême-droite légitimiste voulant le retour à l’ordre ancien, à l’Ancien régime, avec pour mot d’ordre « Dieu et le Roi ». Elle est antirépublicaine et hostile à la démocratie.

Sous la Restauration, elle est royaliste voire ultraroyaliste et se caractérise par exemple par les Ordonnances portant atteinte à la liberté de la presse qui provoquent la révolution de Juillet 1830.

Après la perte de l’Alsace-Lorraine, le nationalisme s’étend et imprègne l’opinion publique. Autour de Maurice Barrès se développe le thème de l’attachement à la terre, à l’héritage que nous ont légué nos ancêtres et que les contemporains auraient laissé entrer en décadence et laissé corrompre par les parlementaires, les étrangers, les juifs : le nationalisme devient xénophobe et se manifeste alors contre les immigrés italiens et polonais… On voit alors apparaître trois thèmes récurrents de l’extrême-droite :

  • le thème de la décadence : cette décadence est constatée par rapport à un âge d’or mythique correspondant à la France royale et chrétienne ;
  • le thème du complot : les malheurs de la France seraient dus à une sorte de complot permanent des mauvais Français (l’Anti-France) ;
  • le thème de la pureté du sang : le refus du métissage, la haine des métèques, corrupteurs de la race française issue des Gaulois et des Francs.

Sous la IIIe République, nous pouvons retenir deux éléments structurants :

  • le boulangisme, qui fédère autour de lui les ennemis de la République modérée et génère une droite militariste et nationaliste qui devient ainsi antiparlementaire, dénonçant les républicains au pouvoir avec le slogan «Tous pourris » ;
  • l’Affaire Dreyfus qui va structurer un antisémitisme politique puissant et durable venant s’ajouter à un antijudaïsme religieux.

Ajoutons qu’il existe dès cette époque un antisémitisme anticapitaliste de gauche pour qui les Juifs sont le symbole du capitalisme bancaire. [2]

Dernier rappel historique mais d’importance : les conditions de la création du FN en 1972. Le Front national pour l’unité française [3] est lancé le 5 octobre 1972, lors d’une réunion privée de 70 personnes à la salle des Horticulteurs, rue de Grenelle, à Paris. Le mouvement néofasciste Ordre nouveau joue un rôle prépondérant dans la « stratégie de front national », vue comme une étape électoraliste sur le chemin de la « Révolution nationaliste et populaire ». La constitution légale du parti date du 27 octobre 1972, jour du dépôt à la préfecture de Paris de ses statuts par Pierre Bousquet qui en sera le trésorier, Jean-Marie Le Pen, ancien jeune député, étant nommé président pour donner à l’ensemble une façade respectable avant d’entrer dans l’arène électorale. Pas de doute à avoir pour autant sur la vraie nature de ce nouveau parti qui s’inspire largement du MSI [4].

Il s’appuie sur des personnalités au profil sans équivoque :

  • Pierre Bousquet, ancien membre du Parti Franciste puis Waffen SS de la 33e Division SS Charlemagne ;
  • François Duprat, d’Ordre nouveau ;
  • Alain Robert, militant au sein de la Fédération des étudiants nationalistes, des Comités Tixier-Vignancour, du Groupe Union Droit, le fameux GUD de la mouvance nationale-révolutionnaire ;
  • Roger Holeindre, des Jeunesses patriotes et sociales.

En résumé, l’extrême-droite est diverse, mouvante, et possède dans ses gênes des éléments saillants : populisme, antirépublicanisme, antiparlementarisme, volonté d’un pouvoir autoritaire, xénophobie, antisémitisme, rejet de la liberté de conscience. Le tout passant par la fracturation de l’opinion publique. Fragmenter ce qui est uni au lieu de réunir ce qui est épars.

Qu’en est-il cinquante ans après ?

Le groupe RN élu en 2022

88 députés. Du jamais vu !

Ce score et cette dynamique électorale du RN observée en 2022 sont le résultat de la stratégie de normalisation initiée par Marine le Pen depuis le milieu des années 2010 et l’impasse de la dédiabolisation concédée par des médias constatant que la diabolisation ne fonctionnait pas et incapables d’imaginer l’option certes moins vendeuse de l’objectivation, de l’investigation, de la pédagogie. Cette normalisation est hélas maintenant bien engagée. On l’observe aussi bien par la baisse du stigmate associé au RN que par la hausse des sentiments positifs à l’égard du RN. Nous sommes en 2024 loin de l’image du FN initial ou de celui des années Le Pen-père.

Ces six dernières années, tous les traits d’image négatifs associés au RN ont baissé dans l’esprit des Français. Ils étaient 77% à qualifier le RN de parti d’extrême-droite en 2016, seulement 70% en 2022. De la même manière, en 2016, 60% des répondants qualifiaient le RN de xénophobe, 52% en 2022. Enfin, que le RN soit un parti dangereux pour la démocratie, 61% en approuvaient l’idée en 2016, 54% en 2024. Le RN est toujours jugé dangereux à gauche et au centre (de LFI à Renaissance), mais chez les sympathisants LR, le pourcentage de personnes pensant que le RN est dangereux pour la démocratie n’est que de 46%. De plus, le RN n’est plus considéré comme le parti le plus dangereux pour la démocratie, ce qui constitue une première. C’est maintenant LFI, avec 57% de répondants qui le considèrent dangereux.

En miroir, on constate une hausse des jugements positifs. À la question « la société que prône ce parti est-elle globalement celle dans laquelle je souhaite vivre ? », 32% des Français répondent favorablement lorsque le RN est évoqué. C’est 5 points de plus qu’en 2021. Le RN est jugé de plus en plus apte à gouverner. 39% des Français pensent qu’il en est capable, soit 5 points de plus qu’en 2021. Il devient le troisième parti jugé le plus capable de gouverner, derrière LR et Renaissance, et d’un point devant le PS. Cette amélioration de l’image s’est traduite dans les urnes lors des législatives de 2022 où des digues démocratiques sont tombées.

  • Le plus fort groupe parlementaire dans l’histoire contemporaine de l’extrême droite française.

En juin 2022, sur les 209 qualifiés pour le second tour, 89 députés RN sont entrés à l’Assemblée nationale. Près de 50% ont donc réussi à franchir le plafond de verre. Ils n’étaient que 8 sous la précédente mandature, sans groupe parlementaire. Fort à présent de 15% des sièges, le RN a multiplié par 11 sa présence au Palais-Bourbon en cinq ans. Un député a été perdu sur l’invalidation d’une élection.

Qui sont-ces députés ? Pour l’essentiel ils sont donc primo-élus. Comme l’étaient, sans autre comparaison possible, ceux de la République en Marche en 2017. Mais si ces derniers ont pu être stigmatisés par des médias jamais avares de critiques envers le pouvoir – godillots ou playmobils –, cette fois-ci, c’est avec complaisance que les députés lepénistes sont présentés comme propres sur eux, cravatés, polis, calmes, par opposition aux députés hurleurs de la France insoumise.

  • Activité à l’Assemblée nationale et travail parlementaire.

Les propositions de lois déposées et/ou soutenues : sur les 10 propositions de loi que le groupe RN a présentées lors de sa niche parlementaire du 12 janvier 2023, 6 sont directement empruntées à d’autres groupes politiques. Les élus RN font notamment leur marché dans des propositions qui n’avaient pas abouti lorsque leurs auteurs les avaient inscrites à l’agenda. Ce procédé de recyclage présente au moins quatre avantages :

  • il positionne le RN sur des sujets où on ne l’attendait pas forcément ;
  • il participe à sa stratégie d’affichage d’ouverture et de dépassement des clivages traditionnels ;
  • il embarrasse les formations qui ont soutenu ces mêmes propositions (comment voter contre ses propres idées ?) ;
  • last but not least, il dispense des élus souvent peu armés techniquement de faire des efforts d’imagination et de créativité.

Au-delà des propositions défendues, le nombre total de propositions de loi déposées s’élève à 41 en 18 mois de mandat. Elles sont tantôt signées par Marine Le Pen, présidente du groupe, tantôt cosignées par tous les députés du groupe. Certaines ont été cosignées par ordre alphabétique « genré », d’abord tous les hommes, ensuite toutes les femmes… Elles sont tantôt le produit des travaux du RN, tantôt la reprise de textes des autres oppositions, eu égard à la volonté de normalisation, et donc ces propositions sont tantôt en lien étroit avec l’histoire du FN, tantôt très éloignées, dans la stratégie du rideau de fumée.

  • Alliances de circonstance avec d’autres groupes parlementaires.

La majorité relative voulue par les Français offre un rôle d’arbitre au groupe RN dont il n’hésite pas un instant à se servir. Renaissance 170 députés, Modem 51, Horizons 28, soit 249 députés : à 40 sièges de la majorité absolue. Un groupe charnière, LIOT, 22 députés. Un groupe LR, 62 députés. Un groupe socialiste, 31, un écologiste 23, un communiste 22 et un LFI 75 : soit un total de 151. À peu près la moitié de ce qu’il faut pour avoir la majorité, donc très loin. Et enfin, les 88 députés RN.

Nous aurions pu penser que la répartition des forces en présence permettrait un jeu parlementaire traditionnel et même un renforcement du parlementarisme, rééquilibrant ainsi les excès du pouvoir exécutif de la Ve République : une majorité certes relative, mais nettement supérieure aux autres forces ; les oppositions dites républicaines, loin de pouvoir présenter une majorité alternative tant en nombre de sièges qu’un terme de cohérence idéologique ; le repoussoir RN, qui ne permettait en principe pas de mélanger les voix. Ce schéma-là aurait dû conduire la partie républicaine à assumer ses responsabilités. S’opposer chaque fois que c’était nécessaire, composer quand c’était utile. Car autant le clivage clair est gage de démocratie, dit-on, autant il existe une foule de sujets sur lesquels des républicains peuvent et doivent s’entendre. Et c’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la très grande majorité des cas puisque 90% des lois depuis les élections présidentielles de 2022 ont été votées sans l’usage du 49-3.

Mais que croyez qu’il advint et que retient-on ?

Sans attendre, les voix se sont mélangées sans que personne n’ait même à se pincer le nez. Pourquoi ? Comme tout pouvoir en place depuis au moins le début du mandat présidentiel à cinq ans, les critiques se sont concentrées sur le chef de l’exécutif de façon d’autant plus exacerbée que les réseaux sociaux, la recomposition capitalistique des médias et le nouvel usage des chaînes dite d’information continue ont donné à tout cela une caisse de résonance exceptionnelle. En ce qui concerne le président Macron, le cas est aggravé. Ayant battu et la droite et la gauche de gouvernement, celles-ci, menacées de mort politique mais seulement blessées, se battent avec l’énergie du désespoir en adoptant une opposition totalement hystérique ou caricaturale. Ajoutez à cela un groupe LFI engagé dans une stratégie de rupture et vous avez tous les ingrédients du « tout sauf Macron », « haro sur la majorité relative ». Cela conduit à accepter d’unir ses voix au RN car la honte d’une telle mésalliance n’est rien au regard de l’intérêt de mettre en minorité les macronistes et leurs alliés. Mais si l’on commence à accepter de dîner avec le diable, une grande cuillère avec un grand manche ne suffit pas à éloigner le danger…

Le RN joue donc avec les autres groupes comme le chat joue avec une pelote de laine. Tantôt avec et tantôt contre. L’idée étant de créer la surprise pour mettre la majorité relative en minorité et montrer que rien n’est possible sans ses 88 députés, que tout dépend de sa volonté. Ce qu’il faut en retenir, c’est qu’un accord entre partis républicains permettrait un modus vivendi de cette Assemblée nationale disparate. 88 députés d’extrême-droite et 75 députés d’extrême-gauche ne représentent que 163 sièges, soit moins de 30% des voix. Le rôle d’arbitre du RN dans bien des votes n’est donc dû qu’à l’irresponsabilité des acteurs politiques. Mme Le Pen est aux portes du pouvoir. Mais c’est la haine du président de la République – pourtant réélu – qui prédomine.

Autrement dit, ces partis qui furent de gouvernement préfèrent aujourd’hui prendre le risque de la crise politique et de l’élection de Mme Le Pen dans l’espoir de conjurer le risque de leur mort probable en cas d’installation trop longtemps dans le temps d’une force centrale républicaine. Calcul de boutiquiers dont il ressort un constat : le RN a d’ores et déjà réussi à fracturer le camp républicain en affaiblissant une partie de nos anticorps. Ce constat serait déjà, en lui-même, très inquiétant. Il se double d’autres éléments qui eux aussi devraient nous alarmer.

Les raisons de s’inquiéter

  • La réalité sous la cravate.

Dès que la pression se relâche, la vraie nature de ces députés revient au galop comme en témoignent plusieurs incidents verbaux à l’Assemblée. [5]

  • Les ambiguïtés faciles :
    • sur l’Europe : sortie de l’Euro puis renoncement, Frexit, Brexit ;
      sur l’économie : ultralibéraliste ou ultrasociale ;
      sur les retraites : 65 ans pour J.-M. Le Pen, 60 ans avec 40 annuités de cotisation pour sa fille, avec quelques modalités de plus ;
      sur l’avortement : du déremboursement à la division sur le sujet, à la présence de députés anti-IVG à l’Assemblée ;
      sur la laïcité : dévoiement du contenu de la loi de 1905.

Quand nous plaçons, nous, la liberté absolue de conscience au-dessus de tout, conformément au 1er alinéa du 1er article de la loi du 9 décembre 1905, qui établit la liberté de croire, de ne pas croire, de changer de religion, le RN manifeste en réalité une tout autre attitude. [6] De facto le RN n’est pas laïque. D’autant que son dévoiement de la laïcité en faux nez de son rejet de l’islam et des musulmans – combiné en une forme d’alliance objective avec les attaques des islamistes contre la laïcité française – finit par convaincre de plus en plus de jeunes de culte ou de culture musulmane que la laïcité est un outil dirigé contre eux. Il parvient ainsi à affaiblir mezzo voce, mais avec une efficacité redoutable, l’un des piliers de notre démocratie. Ce qui vaut pour la laïcité pourrait être étendu à la lutte contre l’antisémitisme. Manifester pour se rendre respectable, mais faire élire des députés antisémites. Pas besoin d’en dire plus.

  • Les liaisons dangereuses au-delà de nos frontières

Le RN est allié au Parlement européen, dans le groupe pudiquement appelé « Identité et démocratie », avec une bonne partie de l’extrême droite européenne : la ligue de Mattéo Salvini pour l’Italie, l’AFD allemande, le Vlamms Belang belge, le FPO autrichien, le Dansk Folkeparti danois. La Hongrie de Viktor Orban reste la référence ultime et le principal allié, Le Pen et Orban partageant la même proximité avec Vladimir Poutine. Cette alliance russe, plus ou moins larvée en fonction du moment, est de ce point de vue, et dans le contexte international actuel, l’élément le plus inquiétant pour notre pays dans l’hypothèse d’une victoire de Mme Le Pen en 2027.

En 2023, le groupe RN a utilisé son droit de tirage annuel pour présider une commission d’enquête relative « aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français ». La proposition en a été portée par le député Jean-Philippe Tanguy afin de « laver l’honneur du RN » qui s’estime injustement accusé de compromission avec la Russie de Poutine. La commission d’enquête a notamment permis de montrer, en suivant les méandres du prêt russe du RN, les liens serrés de Mme Le Pen avec les membres les plus impliqués et les plus troubles de l’entourage de l’autocrate Poutine. Les dernières révélations des babakovleaks sont elles aussi venues montrer la force et la persistance des liens de Mme Le Pen avec l’appareil russe et en particulier ses dirigeants issus des services secrets. Ces liaisons dangereuses peuvent se lire d’ailleurs sans grande difficulté à travers le prisme des groupes d’amitié de l’Assemblée nationale.

Les députés RN ne s’embarrassent en effet d’aucun scrupule en la matière, comme en témoignent leurs participations ciblées. Les choix opérés sont autant de marqueurs éclairants : des pays européens ayant à leur tête des dirigeants nationaux conservateurs et/ou des coalitions où l’extrême droite est présente (Suède, Pologne, Slovaquie), des pays non alignés et gouvernés par une droite nationaliste (Inde) ou l’ayant été tout récemment (Brésil), un contingent important de députés RN (13 sur 32 !) s’est bien sûr installé dans le groupe d’amitié France-Hongrie – la patrie de Viktor Orban est une inépuisable source d’inspiration pour Marine Le Pen.

Conclusion

Le constat est donc cruel et inquiétant : la diabolisation a été inefficace, elle n’a pas empêché Jean-Marie Le Pen d’atteindre le deuxième tour de la présidentielle en 2002 en effaçant un premier ministre que beaucoup considéraient avec estime.

La dédiabolisation a été bien plus efficace encore pour le RN en laissant libres de parole et en abondance les dirigeants du RN comme s’ils représentaient une opinion anodine, et sans jamais porter le fer sur les insuffisances et les contradictions. Une complaisance étonnante, d’où une tranquille normalisation du RN. Faute d’adversité, le RN déroule son jeu sans encombre. Ce jeu est pourtant simple à analyser. Il se compose d’un arrière-plan et d’une avant-scène. En arrière-plan, une majorité d’élus émanant du vieux FN, appuyée sur une pensée d’extrême-droite traditionnelle : racisme, antiparlementarisme, alliance avec l’extrême droite européenne, alliance avec les pays adversaires de nos démocraties. Ce que Nonna Meyer qualifie de droite radicale populiste, une droite autoritaire, exclusionniste à la limite de la xénophobie, et populiste car radicalement anti-élites, anti-démocratie représentative.

Mais à l’avant-scène, on présente au peuple un tout autre spectacle : celui d’une Marine Le Pen au-dessus de la mêlée, ayant cédé la présidence du RN à un successeur très jeune, avenant et hâbleur, ne portant pas le nom Le Pen, mais dont la vie privée l’a conduit à passer de la fille de F. Chatillon, leader du mouvement antisémite GUD (prestataire du RN et toujours membre du premier cercle amical de Mme Le Pen), à la nièce de Mme Le Pen. Le parti reste dans la famille. Aux côtés de ce dirigeant dont la faconde dopée aux séances de mediatraining permet de compenser une absence totale de qualification et de diplômes, des députés cravatés et une volonté de brouiller les pistes en proposant tout et son contraire, en votant tout et son contraire, sans que personne ne s’offusque de ce manque évident de crédibilité. Dire à chaque catégorie ce qu’il lui fait plaisir d’entendre. Devenir un parti attrape-tout. Au centre de la toile, Marine Le Pen, dirigeante madrée, mais dont les insuffisances demeurent criantes, l’entourage douteux et les alliances à l’étranger dangereuses.

Alors pourquoi malgré tout un tel succès croissant ?

Parce que le champ démocratique de 2024 est en état de décomposition avancée, les forces centrifuges l’emportant sur les forces centripètes. Que voit-on ? : une fracturation du camp républicain et un affaiblissement des « anticorps républicains ». Au sein du camp républicain, les partis républicains d’opposition s’opposent sans nuance et leurs dirigeants ont abandonné la production d’idées pour glisser vers celles des extrêmes attenants, vers LFI pour le PS et les Verts, vers le RN pour les LR.

Le camp présidentiel fait face aux crises les unes après les autres, sans autre boussole que la ligne du Président, clairement, longuement fixée à l’automne 2016 dans l’indifférence totale et parfois même l’incompréhension, les commentateurs préférant commenter l’émergence fulgurante du nouveau candidat que ses références intellectuelles. Depuis, le Président préside et gouverne, sans avoir su confier à son camp, ni à son parti ni à son groupe parlementaire, le travail de structuration intellectuelle et organisationnelle qui aurait permis de gouverner dans la durée et d’assurer une stabilité reposant sur une adhésion plus large des citoyens. Et pourtant il y aurait de quoi. Mais ne le faisant pas, le Président pousse à l’extrême la logique de la Ve République et l’entraîne dans un déséquilibre en faveur de l’exécutif en donnant en son sein un pouvoir jamais égalé aux administrations centrales et décentralisées et à cette nouvelle forme de noblesse institutionnelle incarnée par les AAI [7], la Cour des comptes, la Conseil d’État, le Conseil constitutionnel. Le tout au détriment de l’Assemblée nationale, pourtant détentrice par délégation de la souveraineté populaire.

Ceci est permis par un affaissement de l’esprit civique : l’École de la République ne fabrique plus des républicains. Nos contemporains sont des mécontemporains. Les raisons de l’être, nous venons de le voir, ne manquent pas. Comme ne manqueraient pas non plus les raisons de mesurer que les choses ne vont pas si mal pour beaucoup de Français, notamment au regard de ce que vivent nos voisins. Oui, le pouvoir d’achat baisse, mais moins que dans la plupart des pays du monde. Et l’on meurt sous les bombes en Ukraine et au ProcheOrient… Plus de journaux de référence, des rédactions politisées jusque dans les médias d’information. Les réseaux sociaux et chaines d’information continue radicalisés ont pris le lead de la formation des opinions. Bref, plus rien ne vient faire barrière aux discours populistes dont aucune solution simpliste ne sera adaptée pour faire face à une situation complexe sur tous les plans.

Au plan national, notre pays est confronté au terrible défi de consolider son modèle social, raffermir ses services publics, et reconstruire son appareil industriel et son secteur agricole avec une dette publique inégalée. Au plan mondial, l’ordre international issu de la seconde guerre mondiale a cédé la place à un désordre international où l’affaiblissement des démocraties et la montée des revendications du Sud global permettent à un nouvel axe – Russie, Chine, Iran, Corée du nord – de nous entraîner dans une logique potentiellement mortifère.

Dès 2027, il faudra que les Républicains de tous bords unissent leurs forces pour qu’à ces défis vertigineux soit apportée une réponse conforme à l’intérêt général et au bien commun, et non la réponse populiste du clan Le Pen.
.

François Cormier-Bouligeon est (ex depuis ce 9 juin) député Renaissance du Cher depuis 2017, engagé dans la vie citoyenne depuis ses 15 ans contre le FN, le racisme et l’antisémitisme, puis au sein du Parti Socialiste pendant une vingtaine d’années. Rapporteur à la Commission de la défense nationale et des forces armées. Républicain de progrès, il est membre actif d’une association philosophique depuis 1997. 

[1] Parti pour la liberté
[2] Jules Guesde, à l’aile gauche du mouvement socialiste, ne défendra pas le Capitaine Dreyfus. Déat et Doriot rejoindront plus tard la Collaboration. Ce qui, par parenthèse, ne doit mais nous étonner mais plutôt nous inquiéter au regard de la dérive néo-antisémite de la mouvance mélenchoniste pour qui le Hamas, auteur du plus grand massacre de juifs depuis la Shoah, n’a pas commis un effroyable pogrom mais serait un mouvement de résistance.
[3] FNUF, ou FN – acronyme raccourci par commodité dès l’origine.
[4] Le mouvement social Italien, mouvement néofasciste.
[5] Ainsi le député de Gironde Grégoire de Fournas répondant en séance publique le 3/11/22 : « qu’il retourne en Afrique ! » à un député Insoumis n’ayant pas la même couleur de peau que lui  (soutenu publiquement par sa collègue elle aussi députée RN de Gironde Edwige Diaz). Ainsi le député RN du Var Frédéric Boccaletti affirmant « nos femmes ne peuvent plus se vêtir comme elles le souhaitent, nos enfants de France sont agressés par des bandes de voyous la plupart du temps étrangers ». Ainsi le député de l’Eure Kevin Mayeux qui demande à ce que soit reconnue dans la loi fondamentale la nécessité d’être français pour faire partie du gouvernement. Pour finir,  « Oui, nous devons aider la Russie », d’Annick Cousin, députée du Lot-et-Garonne le 7 octobre 2022 en Commission des affaires européennes.
[6] Exemples. 1er exemple : Là où nous plaçons les lois de la République au-dessus des dogmes religieux et le vote des députés représentants du peuple souverain au-dessus des opinions des représentants des religions, le RN n’hésite pas défendre les positions de l’Église catholique opposée à l’aide médicalisée à mourir.
2e exemple : là où la laïcité protège le libre exercice du culte, ce qui conduit à accorder une protection à tous les croyants et à protéger de tous les intégrismes, le RN assimile sans le moindre problème musulmans et islamistes.
[7] Autorités administratives indépendantes.

vendredi 14 juin 2024
  • 2
    Joab’s
    15 juin 2024 à 12h17 / Répondre

    Évidemment, je suis sensible à la qualité de ce développement…. Mais … je ne suis pas a convaincre.
    Et c’est tout le problème. Le déclencheur d’un vote RN n’a rien de rationnel. C’est de l’ordre du caprice, du desir de provocation, mais aussi de la peur a laquelle on répond par du repli égoïste.
    Donc les arguments rationnels glissent sur les discours populistes. « On veut essayer RN, na ! »
    Et lorsqu’on développe sur les phénomènes migratoires, on nous répond « j’aime pas les arabes, na! ».
    Comment contrer sans sombrer dans une surenchère démagogique ? Pas simple ! Mais ca peut se trouver !
    Peut etre jouer sur la dérision ?

  • 1
    Françoise Renaud-Gurtner
    14 juin 2024 à 11h07 / Répondre

    Magnifique développement… Vraiment merci! et ce, vu par une Suissesse, qui vit la démocratie vraie, lente de la Suisse, qui râle quand une opposition nette se marque entre les deux grandes régions linguistiques mais qui apprécie de vivre dans un pays où le paraître n’est pas la 1ère priorité… J’ai beaucoup d’amis, soeurs et frères, et je leur souhaite bon courage, l’envie de prendre du recul et de regarder l’avenir avec justesse et raison…

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