Les décors maçonniques brodés main de Julie

Publié par Jean Mabuse
Dans Divers

Une interview de Julie Le Toquin, artiste plasticienne qui s’est lancée dans la création et la broderie de tabliers maçonniques.

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Julie, tu réalises des décors maçonniques brodés à la main. Qu’est-ce qui t’as poussé à te lancer dans une telle activité ?

En 2015 je suis venue vivre à Paris. Je quittais ma Bretagne natale et ma deuxième maman, qui s’occupait habituellement des réparations de mes vêtements. J’ai commencé à prendre des cours de couture pour apprendre à me débrouiller. Lors d’un de mes séjours chez elle, elle m’a initiée à la broderie. Elle avait été l’élève de Pascal Jaouen, dont j’admire le travail, la démarche et qui est une de mes sources d’inspiration. Ma profession initiale est celle d’artiste plasticienne. A partir de ce moment j’ai développé la réalisation d’œuvres textiles. La broderie a progressivement pris une place toute particulière. Au fur et à mesure, le regard que je portais sur nos décors a évolué. Qui les réalise ? Comment ? Dans quelles conditions ? Quelle est leur histoire ? J’ai cherché à me documenter. A ma connaissance il n’y a pas d’ouvrages dédiés à la broderie maçonnique. J’ai demandé à Pierre Mollier des informations à ce sujet.

En 2020 ma formation de guide conférencière m’a donné la chance de travailler au musée de la franc-maçonnerie à Paris. Mes yeux pétillent toujours autant lorsque je vois les décors des siècles précédents. J’essaie de retrouver les points utilisés, d’étudier les techniques employées… Selon Pierre Mollier depuis les années 1980 en France la production de broderie maçonnique fait main s’est largement réduite, pour devenir presque inexistante. J’ai pris conscience qu’il pouvait  y avoir une réelle demande et quelque chose à développer. Toujours apprentie, je continue de me former au près de mon maître Pascal Jaouen et au lycée Octave Feuillet à Paris.

C’est un immense plaisir et honneur de travailler longuement sur un tablier en pensant qu’il sera porté, apprécié par un frère ou une sœur. Cela me touche de me dire que l’objet et le maçon vont vivre ensemble un parcours de vie, avant que le tablier soit potentiellement un objet de transmission (possibilité de l’offrir à un proche par exemple). Les décors ne sont pas de simples objets, ils sont nos compagnons de route. Ils sont les seuls à vivre notre parcours maçonnique avec nous (TBF, visites, événements particuliers ou simples tenues). Ils sont liés à nos souvenirs.

Quelles sont les techniques et les étapes nécessaires à la réalisation des décors ?

Mes techniques actuellement sont la broderie au ruban de soie et la broderie glazig. Cette dernière est originaire de Quimper, ma ville natale, d’où mon intérêt à l’apprendre. Elle est très colorée et d’une grande richesse. Je travaille avec des fils de soie perlée fabriqués en France. J’aime apprendre de nouvelles techniques. Je me forme également à la broderie d’art plus classique (passé droit, perlage …). Dans les prochains mois je vais apprendre la broderie bigoudène, le passé empiétant, la broderie de Lunéville et la broderie or.

Concernant la réalisation d’un tablier par exemple, voici les étapes : d’abord je l’imagine mentalement. Soit je décide de concevoir un tablier et dans ce cas je débute par des croquis préparatoires, soit il s’agit d’une commande et dans ce cas je prends contact avec le commanditaire. J’écoute ses souhaits. J’essaie de comprendre et de visualiser les éléments désirés (couleur du rite, symboles …). Je réalise plusieurs croquis préparatoires en couleur que je lui envoie. Nous rediscutons afin d’améliorer le projet et d’être au plus proche de ses attentes. Ensuite je prépare le tissu. Je travaille sur du lin. Je dessine les motifs dessus. Il arrive aussi que le frère ou la sœur désire un dessin déjà existant que je transfère sur le tissu. Puis il faut monter le métier à broder. A titre indicatif le mien mesure 90 x 70 cm. Il faut compter 30 min / 1 h de montage. A partir de là, je peux broder. Une fois cette longue étape terminée, il faut aussi broder le verso, la tête de mort et ce qui va avec. Arrive alors la phase d’assemblage : poser le moiré ou le satin, les sangles, tout ce qui concerne davantage la couture. Les dernières étapes sont : photographier le tablier, le conditionner, comptabiliser les heures de travail. Selon les tabliers il faut compter en moyenne 20 à 45 heures de travail. J’informe le commanditaire au fur et à mesure de l’avancement de la commande. J’envoie des photos. C’est très émouvant pour moi de réaliser un tablier, de lui donner vie, de l’imaginer, de le voir petit à petit apparaître et se former. C’est un peu comme une naissance.

Un autre moment émouvant : la remise de la commande en main propre, le sourire et l’émotion de la personne qui le reçoit. Chacun de mes tabliers est unique. Le dessin ne sert qu’une seule fois. Chaque dessin est protégé. Chaque tablier a le statut d’œuvre d’art. Il est déclaré dans la liste de mes productions, archivé aux Archives municipales de Lorient, comme le reste de ma production artistique depuis 2015.

Les Frères et les Sœurs peuvent-ils te demander des réalisations personnalisées ?

Chaque commande est différente. Elles sont toutes personnalisées, car généralement un frère ou une sœur veut se faire plaisir ou offrir un décor à un proche. La personne est ravie de choisir elle-même ce qu’elle veut (gamme colorée, symboles …). Le maçon n’est plus passif, il réfléchit à ce qui fait sens pour lui (symboles, tradition de la loge parfois). Si c’est un homme ou une femme, les motifs ou les couleurs différeront, selon la personnalité de chacun. La personnalisation se fait aussi en fonction de la personne qui va le porter. Si vous devez faire un tablier pour le gabarit d’Edith Piaf ou celui de Gérard Depardieu, vous imaginez bien qu’une certaine adaptation est nécessaire.

As-tu des limites à la faisabilité des projets (rites, grades, matière) ?

Je n’accepte les commandes que si je suis absolument certaine de pouvoir réaliser ce que l’on me demande. Si je n’ai pas encore les compétences techniques, je le dis clairement. Je travaille avec des matériaux que j’apprécie, dans la tradition de la broderie glazig que je réinterprète et retravaille à ma façon. Si un frère ou une sœur me demandait de travailler avec d’autres matériaux, je serais partante. J’avais envie de créer entre autre une bannière de loge avec des plumes (pour écrire) par exemple. Un des autres aspects passionnant de ce métier : c’est infini ! Je peux réaliser des cordons, sautoirs, tabliers, gants, bijoux, tapis de loges, bannières, cadeaux pour une occasion particulière … J’adore réfléchir en me disant : comment je vais faire ça ? Je fais aussi de la création contemporaine à partir d’iconographie plus ancienne.

Peux-tu nous donner une fourchette de prix et de temps de réalisation ?

Pour un tablier relativement simple il faut compter 390€ (pour environ 25 heures de travail). Pour un tablier complexe, chargé, très brodé, je les vends 490€ (environ 45 heures de travail). C’est un prix indicatif. Si l’on me demande de la broderie or avec des perles en nacre sur fond de satin, vous imaginez bien que le devis monte. Du côté de l’acheteur, mes créations sont vendues avec le statut d’œuvre d’art. Elles sont donc défiscalisable à hauteur de 66%. De mon côté, il ne faut pas oublier les impôts, l’URSSAF, le prix des matériaux, le temps passé dessus et le prix des formations.

Comment te contacter ?

Chercher et vous trouverez ! Non je plaisante ! Le plus simple est par mail : julieletoquin@msn.com ou par téléphone. Je suis aussi joignable sur LinkedIn, Instagram avec mon nom Julie Le Toquin. J’ai aussi une page facebook dédiée à mon activité : Julie Le Toquin broderie maçonnique. Vous pouvez suivre mon travail sur les réseaux sociaux. J’ai à cœur de partager mes créations et les étapes de travail. Je pense que c’est important de ne pas voir que l’objet fini, mais que les curieux puissent se rendre compte du travail et du temps que demande la création. J’ai aussi à cœur de faire connaitre la broderie main, sa richesse et la richesse de la broderie bretonne. J’ai vécu 22 ans à l’Orient de Lorient, on ne peut pas m’en vouloir. C’est aussi partager nos valeurs, notre patrimoine, notre iconographie. C’est une autre approche d’extériorisation.

Acceptes-tu de retoucher ou d’intervenir sur des décors que tu n’as pas créés à 100% ?

Je fais aussi les retouches et les réparations. Je trouve cela touchant, magique de prendre soin des ouvrages de ceux qui nous ont précédés. Ces décors nous viennent du passé et tendent vers l’avenir. Ça peut aussi être quelqu’un qui souhaite ajouter un symbole, une broderie, un motif sur un décor qu’il possède déjà. Comme je le mentionnais, nos décors sont bien plus que des objets ; soignons-les, ils vivent avec nous, évoluent avec nous. Alors oui je pense que c’est important de les réparer. Ils font partie de notre histoire commune, individuelle ou parfois même familiale. C’est notre patrimoine. Une fois de plus je n’accepte pas une commande si je ne suis pas en mesure de pouvoir l’honorer. De plus c’est enrichissant de pouvoir observer les savoir-faire utilisés par d’autres.

Pour conclure, il me semble que tout maçon doit s’interroger sur la provenance de ses décors. Est-ce en phase avec nos valeurs que d’acheter des décors fabriqués en Asie ou ailleurs dans des conditions douteuses ? Alors que nous pouvons encourager une production locale, passionnée et passionnante, donnant à voir la richesse de notre patrimoine à la fois textile et maçonnique.

dimanche 27 décembre 2020
  • 7
    Marc Masson
    3 janvier 2021 à 14:42 / Répondre

    jULIE LE TONQUIN, un nom une adresse a conserver, Magnifiques démarche et travail.

  • 6
    Anonyme
    28 décembre 2020 à 23:20 / Répondre

    Magnifique ! Ta démarche est intéressante , nouvelle, créative dans un domaine particulier qui à besoin de renouveau.
    Brava, toutes mes félicitations Paola

  • 4
    Gil Gs
    27 décembre 2020 à 13:40 / Répondre

    Magnifique
    Voilà pour moi un joli projet de réflexions

  • 3
    WAPLER
    27 décembre 2020 à 12:30 / Répondre

    Maitrises tu la canetille au fil d’or ?

    • 5
      Julie Le Toquin
      27 décembre 2020 à 15:22 / Répondre

      Pas encore. Je serai en formation à la broderie or de mars à juin 2020. À ce moment-là j’apprendrai la cannetille.

  • 2
    DURALEX
    27 décembre 2020 à 12:04 / Répondre

    Magnifique

  • 1
    Nestor Makhno
    27 décembre 2020 à 10:26 / Répondre

    Julie, si Henri te voyait, il serait fier de sa fille. Nous t’embrassons !

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