Jean-Nicolas Bouilly

Fidelio, de Jean-Nicolas Bouilly

Publié par François Cavaignac

Hier, sous l’article consacré à « Beethoven franc-maçon ? » Pierre Mollier nous informait que s’il était effectivement fort peu probable que Beethoven ait été initié, le livret de son opéra Fidelio avait été rédigé par un franc-maçon connu, Jean-Nicolas Bouilly, dont François Cavaignac avait rédigé une biographie dans le livre collectif 1804-2004 : Deux siècles de Rite Écossais Ancien Accepté en France

J’ai immédiatement sollicité François Cavaignac qui a eu la gentillesse de m’envoyer aussitôt pour les lecteurs du Blog Maçonnique la biographie dont avait parlé Pierre Mollier, m’indiquant avoir, 15 ans après cette première bio, repris le sujet « avec Jean-Philippe Marcovici dont tu as publié récemment une présentation du livre Maçonnitudes. Nous sommes en train d’écrire une bio bien plus conséquente : Jean-Philippe travaille sur les archives de Tours, où il habite et dont Bouilly est originaire et où il a exercé plusieurs fonctions publiques jusqu’en 1800 ; et moi je m’occupe de la région parisienne : vie littéraire et vie maçonnique. Nous devrions avoir un texte finalisé pour la fin de l’année. »
Et il précise qu’ils cherchent un éditeur pour ce projet de livre, très pointu.
Géplu.

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Notice biographique de Jean-Nicolas Bouilly.
François CAVAIGNAC, 2004.

Avant-propos : cette notice est la première, à notre connaissance, à faire une synthèse biographique succincte, profane et maçonnique, de Jean-Nicolas Bouilly. Elle ne constitue donc nullement une biographie. Outre les auteurs mentionnés dans la bibliographie, nous avons consulté le fonds d’archives maçonniques du GODF déposé à la BN ainsi que plusieurs de ses textes.

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Jean-Nicolas Bouilly est écrivain, dramaturge, librettiste et conteur ; malgré sa production abondante, il n’a pas laissé dans l’histoire académique littéraire une place de choix : à peine est-il noté dans les ouvrages spécialisés d’histoire du théâtre en raison du succès extraordinaire de Fanchon la vielleuse (1800). Pierre Larousse lui consacre un article dans le Dictionnaire Universel du XIXème siècle et les dictionnaires biographiques le mentionnent. Les Francs-Maçons, quant à eux, en ignorent le nom à l’exception des historiens spécialisés.

LES FAITS

Portrait de J.N. Bouilly paru dans le journal Le Globe en 1839 mais sans doute plus ancien car Bouilly paraît beaucoup trop jeune à cette date.

Vie profane.

Jean Nicolas Bouilly est né à La Couldraye, près de Tours, le 24 janvier 1763 et est décédé à Paris à l’âge de 79 ans le 17 octobre 1842.

Issu d’une famille de magistrats, il est né posthume et fut élevé par un beau-père qui le combla de tendresse. Il fit des études de droit et fut d’abord avocat à Tours avant de s’installer à Paris. Il y fréquenta les salons de Mme Necker et de Mme de Staël. Tenté par la carrière des lettres il commença comme auteur dramatique par un opéra, Pierre le Grand, joué en 1790 sur une musique de Grétry; il donna ensuite une trentaine de pièces de théâtre ou d’opéras dont Chérubini, Méhul, Nicolo, Dalayrac, Boïeldieu, Piccini, Auber écrivirent la musique.

Beaucoup de ses pièces eurent un succès considérable. L’Abbé de l’épée jouée le 23 frimaire an VIII au Théâtre-Français (14 décembre 1799), drame en 5 actes et en prose, popularisa le nom de ce prêtre bienfaiteur de l’humanité.

Bouilly fut proche de Mirabeau et de Barnave. Il fut administrateur du département d’Indre-et-Loire et à ce titre juge au tribunal civil et accusateur public dans ce département. Il ne fut pas inquiété pendant la Révolution et après le 9 thermidor il fut employé au Comité de l’Instruction Publique où il contribua à l’organisation des écoles primaires : il fut sous-chef du bureau de morale et d’esprit public au ministère de la police générale, fonction dont il démissionna en 1799. Il se livra complètement à l’art dramatique à partir de cette date.

Parmi sa production nombreuse de drames et de vaudevilles, Fanchon la Vielleuse (1800) [1] écrite en collaboration avec J. Pain [2] eut un succès considérable et fut jouée durant tout le XIX ème siècle. Il fut également conteur moraliste car il rédigea des contes à l’intention de sa fille, ouvrages qu’il fit éditer et qui obtinrent un très grand succès : ces textes touchent à la fois à l’instruction et à l’éducation et l’auteur utilise l’imagination pour enseigner la grammaire. Ce sont : Les contes à ma fille (1812), Les conseils à ma fille (1812), Les contes populaires, Les encouragements de la jeunesse, en tout plus d’une vingtaine de volumes. Il a ainsi obtenu une certaine popularité parmi les femmes, surtout les mères de famille en raison des livres pour enfants.

Bouilly termina sa carrière d’éducateur en donnant Contes offerts aux enfants de France, écrits à la demande de la duchesse de Berry pour le conte de Chambord et sa sœur. Il a écrit aussi des romans et des œuvres d’histoire littéraire et de souvenirs, dont Soixante ans du Théâtre-Français par un amateur (1842) et Mes récapitulations (1836-1837).

Bouilly est enterré au cimetière du Père Lachaise [3].

Vie maçonnique.

Les dictionnaires profanes mentionnent les relations de Bouilly avec la Franc-Maçonnerie. Michaud indique qu’il exerçait « la grande maîtrise d’une loge de francs-maçons » et Larousse note qu’il est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Explication des 12 écussons qui représentent les emblèmes et les symboles des 12 grades philosophiques du rite écossais, dit ancien, et accepté, par l’Ill.°. F.°., représentant du G.°. M.°. de l’ordre maç.°. en France » (1837, in-4°).

On ne sait pas pour l’instant à quelle date Bouilly fut admis en maçonnerie. Une lettre manuscrite émanant d’un profane thuriféraire de Bouilly indique qu’il a été fondateur de « L’atelier de la Loire » à Tours [4] ; un document non daté, à en-tête du GODF mais que l’on peut présumer daté de 1948 car il est annexé au document précédent, indique que Bouilly a été membre de la Loge « Les enfants de la Loire » à l’Or.°. de Tours.

Pour André Combes, Bouilly apparaît pour la première fois en 1819 comme l’un des négociateurs du GODF dans l’une des querelles innombrables que la franc-maçonnerie française a traversé en quête de son unité idéale [5]. Pour parvenir à ce niveau de représentativité de l’obédience il faut supposer que Bouilly a déjà derrière lui une longue carrière maçonnique puisqu’il est âgé alors de 56 ans. Dans ses mémoires Bouilly assure qu’en 1788, à Versailles, il s’est trouvé en loge auprès du comte d’Artois, le futur Charles X [6]. Ce témoignage présente un triple avantage : il fixe plus précisément la date d’initiation de Bouilly, certainement vers 1786-1787, soit vers 23-24 ans, ce qui est relativement jeune ; d’autre part il situe le niveau social de Bouilly qui a accès à une loge fréquentée par les princes du sang, ce qui, malgré le principe de l’égalité maçonnique, n’est pas courant au niveau de la Cour ; enfin il constitue un élément supplémentaire de poids en faveur de la thèse de l’initiation de Charles X dans sa jeunesse [7].

André Combes retrouve Bouilly en 1824 comme vénérable de la loge Les Frères Artistes [8]. Soulages et Lamant lui attribuent la fonction de grand orateur de la Chambre symbolique en 1828 ; André Combes note qu’en 1829 Bouilly prononce l’un des discours de prix de vertu de la loge Les Fidèles Ecossais [9] et qu’en 1830 il participe avec Muraire à une réunion interobédientielle chargée de préparer le ralliement de la maçonnerie à la monarchie orléaniste. En 1833, Bouilly est T.°.S.°.A.°. du chapitre La Trinité Indivisible [10] et l’année suivante il est grand orateur du GODF [11]. En 1835 Bouilly, qui est devenu Représentant Particulier du grand maître, tente la difficile démarche d’obtenir que le roi accepte que l’un de ses fils prenne la grande maîtrise du GODF, démarche qui avait déjà échoué antérieurement en raison de la réserve du pouvoir monarchique vis à vis d’une maçonnerie considérée comme instable [12]. En 1839 Bouilly est récompensé par le GODF par l’obtention d’une médaille [13] et peu de temps avant sa mort en 1841 il fait partie de la délégation du GODF qui négocie avec le Suprême Conseil [14]. D’une façon générale, André Combes est circonspect à propos de Bouilly : il reconnaît certes qu’il est un maçon actif jusqu’à sa mort, mais il ne lui accorde pas une grande efficacité, le traitant d’ « ineffable » qui s’efforce de calmer les esprits agités par des discours redondants et creux, qui avaient toutefois l’heur de plaire.

A l’occasion de la préparation de cette notice, nous avons élargi les recherches sur Bouilly comme indiqué en préambule. Il apparaît que la loge Les Frères Artistes disposait d’un système de hauts grades avec un chapitre éponyme, dont le tableau des effectifs de 1825 mentionne que Bouilly est Premier Grand Surveillant ; il est qualifié d’homme de lettres et il a signé. Sur le tableau du 1er jour du 1er mois de l’année de V.°.L.°. 5827 (1er mars 1827) Bouilly, également qualifié d’homme de lettres, est indiqué être né à Tours le 23 janvier 1763 [15] ; il est domicilié au 67 rue Sainte Anne à Paris, et il a signé en tant que T.°. S.°. du chapitre et officier du GODF. Il en est de même en février 1828. A partir de décembre 1829 Bouilly est devenu T.°.S.°. honoraire et reste porteur de ce titre jusqu’en décembre 1835, date au-delà de laquelle nous ne disposons plus d’archives du chapitre [16].

Des autres recherches que nous avons effectuées dans Le Globe, journal maçonnique publié en 1839-1840, nous avons relevé des informations complémentaires susceptibles d’éclairer davantage l’activité dans l’Ordre de Jean-Nicolas Bouilly. Il exerce ses fonctions maçonniques avec zèle : en 1839 il signe l’acte officiel ouvrant une souscription du GODF en faveur des victimes du tremblement de terre de la Martinique [17]. De même il est garant d’amitié auprès du GODF de la T.°. R.°. Grande Loge Nationale Suisse [18]. En 1840, sur la fin de sa vie, il est manifestement gêné de ne plus pouvoir pratiquer avec assiduité : ainsi Bouilly s’excuse parce qu’il est absent de Paris pour raisons de santé lors de la fête solsticiale du 24 juin 1840 [19]. De même quelques jours plus tard, à l’occasion de la pompe funèbre du F.°. Vassal [20] le 30 juin 1840, Bouilly, membre du conseil des Sept Ecossais Réunis, écrit de Fontainebleau une planche dans laquelle il déplore sa vieillesse et l’altération de sa santé ; mais surtout il indique ses liens avec Vassal : « Frère Vassal, qui fus l’ami le plus dévoué, et dont la loyale franchise a fait tant d’ingrats, reçois au nom de celui que tu fis kadosch les adieux d’un vieillard… » [21]. En 1842, après son décès, nous notons que le V.°.M.°. Charassin, orateur adjoint de la chambre de correspondance et des finances, évoque –rapidement- la mémoire de Bouilly  récemment passé à l’Or .°. Eternel  dont « l’érudition était si vive, si gracieusement spirituelle, la parole si pleine d’à-propos et de sensibilité… » [22].

JUGEMENTS ET QUESTIONNEMENTS.

Comme souvent devant la complexité d’une vie humaine, les avis qui nous sont parvenus sont controversés. Les témoignages concernent en partie la vie et la personnalité de Bouilly à travers l’opportunisme politique et son contrepoint le souci d’indépendance. Par contre il y a convergence sur sa sensibilité légendaire et son goût du juste milieu, lequel peut expliquer son sens de l’équilibre.

Opportunisme politique ou souci d’indépendance ? 

Larousse, sans écrire le mot, considère Bouilly comme un opportuniste politique possédant « à un degré fort prononcé la science de l’équilibre ». Il en veut pour preuve qu’après avoir produit Pierre le Grand et La royauté perdant tout prestige en 1790 il se hâte de composer en 1791 Jean-Jacques Rousseau. Les contes aux enfants de France traduisent à nouveau un changement d’opinion puisqu’il les considère comme « une plate flagornerie royaliste ». Les mots de Larousse sont véhéments : « Disons, pour les excuser, si une lâcheté peut être excusable [23], que ces contes renferment une morale pure et des fictions ingénieuses ». Larousse traite Bouilly de « méprisable citoyen » et écrit : « …tant pis pour lui si l’air bonhomme qu’il affecte de s’y donner paraît emprunt de quelque hypocrisie ». La fin de l’article de Larousse confirme cette franche hostilité : « Le nom de Bouilly, à cause du genre particulier de littérature qu’il a cultivé, est en quelque sorte passé en proverbe, et si l’on n’a pas ajouté quelques syllabes à son nom pour en faire un pendant de berquinade [24], c’est sans doute parce que le mot de Bouilly ne s’y prêtait pas ».

Bouilly semble avoir été confronté sa vie durant à ce reproche car il ne cesse de répéter comme un leitmotiv –ou une justification- son attachement à l’indépendance. Il explique en août 1834 : « J’ai résisté dans ma vie à de brillantes séductions que m’offraient de puissants personnages qui avaient essayé de m’attacher auprès d’eux. Je suis un vieil indépendant qui ne connaît que son paisible foyer, et ce droit si précieux et si rare d’agir comme il me plaît, de placer mes affections où bon me semble, et de laisser errer mon imagination à sa guise ; enfin de me nicher à mi-côte parmi les réputations littéraires, et là de cueillir de simples fleurs des champs, que je n’échangerais pas contre les plus brillants lauriers » [25]. Cinq ans plus tard, en 1839, en remerciement à une santé, Bouilly insiste sur son travail et sur son indépendance :  « […] moi qui n’ait d’autre titre que celui d’homme indépendant » [26]; simultanément il n’hésite pas à rappeler aux FF.°. que « le poste élevé où m’ont appelé vos suffrages me flatte, m’honore, mais ne m’aveugle point » [27].

En réalité Bouilly fait partie, comme tant d’autres maçons de son temps, de la bourgeoisie orléaniste qui adhère au régime de Louis-Philippe. Initié avant la Révolution dans un contexte monarchique où foisonnent les idées des Lumières, il a fini par se rallier au régime qui permet d’établir un compromis raisonnable. En 1836, Bouilly s’indigne dans la première santé d’obligation de la fête solsticiale de l’attentat dont vient d’être victime Louis-Philippe [28]. Il trouve au roi toutes les qualités, il le remercie de sa compréhension envers la F.°.M.°., et il lui rappelle la fidélité de l’ordre [29]. Il est toutefois conscient des limites de cet engagement ; en 1839 il évoque non sans nostalgie « […] la classe populaire où j’ai trouvé des jouissances inexprimables que je n’échangerais pas contre le crédit et la puissance des grands de la terre » [30].

Sensiblerie personnelle ou humanisme maçonnique ?

Bouilly a été fort critiqué pour sa sensiblerie et son côté larmoyant ; on a dit de lui qu’il avait fait pleurer le vaudeville. Il fut surnommé le « poète lacrymal ». Michaud indique qu’il était pénétré de bienveillance et de bons sentiments ; expansif, il compatissait facilement à toute infortune. Le F.°. Pillot, rapporteur de la commission des récompenses, porte différentes appréciations intéressantes pour nous; après avoir longuement tressé les lauriers du F.°. Bouilly, il observe, ralliant en cela l’opinion d’autres observateurs pré-cités, que ses récits sont « naïfs », que le caractère de Bouilly est d’être « aimable », mais que toute son œuvre tend à « la perfection des idées sociales et au bonheur de nos semblables » [31].

De fait, Bouilly nous paraît donner à la Franc-Maçonnerie une importance prédominante dans sa vie. En 1839, dans une planche consacrée au chiffre trois, il se qualifie lui-même : « […] comment ne pas honorer et chérir le nombre 3 lorsqu’on est bon chrétien, vrai philosophe, homme libre, littérateur, artiste, et surtout franc-maçon ? » [32]. Il croit manifestement en Dieu ; ses propos sont émaillés d’allusions religieuses, il croit au GADL’U ; il  est le représentant type du franc-maçon de son temps.

Lors de la fête de l’Ordre de 1838 il avait été cité comme un modèle par le F.°. Desanlis [33], orateur-adjoint du GODF, qui mentionne que Bouilly est « celui en qui se résument l’amour de l’étude et toutes les vertus » [34]. De même lors de la fête solsticiale du 24 juin 1839, on note avec regret l’absence du F.°. Bouilly [35]. Bouilly est récompensé par le GODF en 1839 où il est déclaré vainqueur du concours des récompenses ; le F.°. Pinet, président de la chambre symbolique, salue à cette occasion le rôle stabilisateur de Bouilly : « Sous vos puissantes mains, ce modeste outil [le maillet], si cher aux maçons, fit souvent retentir les voutes de nos temples, dans les jours d’orage pour ramener la sérénité, dans les temps de calme pour redoubler nos espérances de bonheur » [36].

De même, sous une forme qui peut choquer nos esprits contemporains allergiques à ce qui peut se rapprocher du culte de la personnalité, Bouilly fait l’objet de beaucoup d’attentions de la part des FF.°.. Ainsi, dans sa tenue du 11 mai 1839, la loge La Parfaite Union à l’Or.°. de Marseille décide à l’unanimité des FF.°. présents d’inaugurer le portrait du F.°. Bouilly ; une députation de 7 membres va sur le champ prendre le portrait sur les parvis et est reçue en loge avec tous les honneurs [37]. Parallèlement Bouilly ne manque pas l’occasion de réitérer son soutien à l’Ordre maçonnique. Dans une intervention « musclée » en 1836 il rappelle son attachement à l’ordre maçonnique et critique vertement les ambitieux qui veulent tout renverser au nom du progrès [38]. Trois ans après il maintient son avis lorsqu’il évoque « […] ce bel art royal, contre lequel une malveillance profane a répandu tant de calomnies et tant d’absurdités, est l’association la plus honorable et la plus utile qu’ait jamais pu créer le génie de l’humanité » [39].

Michaud rappelle  que Bouilly n’avait ni sentiment de gloire, ni ambition ; il obtint en 1841 la croix d’honneur sans l’avoir demandée et il ne sollicita jamais un fauteuil à l’Académie française. Il était considéré, assez unanimement semble-t-il, comme un homme d’une grande et rare probité. La consultation cursive de quelques uns de ses écrits [40] montre une confirmation des interprétations qui ont lieu à son propos : les intrigues sont ingénues et mettent en œuvre les relations du Bien et du Mal ; la dureté des forts et la souffrance des faibles sont mises en exergue ; les textes sont rédigés dans un style bon enfant, aéré et emphatique mais simple ; les bons sentiments dominent à l’encan au service d’une morale conventionnelle et traditionnelle qui assure la victoire des bons toujours récompensés sur les méchants toujours punis.

Fondamentalement attaché à la Franc-Maçonnerie, Bouilly écrit à la fin de sa vie : « J’ai depuis soixante-dix ans parcouru tous les rangs, étudié les différentes classes de la population, fréquenté des réunions dans tous les genres ; j’ai cherché longtemps l’association la plus sûre pour celui qui sait aimer et sentir ; pour le philanthrope qui exige autant d’égards pour ses opinions, que lui-même il respecte celles des autres ; où l’immortalité de l’âme ne soit point une chimère, l’hypocrisie un masque séduisant, la bonté une faiblesse de caractère, la bienfaisance une ambition déguisée, le vrai talent un despotisme, l’opulence une séduction, la puissance une tyrannie…où tout soit au contraire soumis au même rite, enchaîné par le même serment, courbé, sans humiliation, sous le niveau de l’égalité… Et je n’ai pu trouver tous ces avantages que chez les francs-maçons bien convaincus de la haute mission qu’ils ont à remplir sur la terre » [41].

Mais au-delà de cette description il est une autre dimension qu’il ne faut pas omettre : Bouilly était très écouté des femmes car non seulement il écrivait pour assurer l’éducation des enfants mais encore il savait respecter et rappeler le rôle qu’elles jouaient ; il a manifestement permis grâce à ses textes de défendre la dignité des femmes ; en cela il est certainement un précurseur méconnu de leur émancipation, rejoignant ainsi la liste nombreuse des francs-maçons qui surent anticiper les évolutions de la société.

Bibliographie :

BOUILLY Jean-Nicolas, Contes à ma fille, édition Eugène Ardant et cie, Limoges, 1882 ;
BOUILLY Jean-Nicolas, Conseils à ma fille, édition Eugène Ardant et cie, Limoges, 1882 ;
BOUILLY Jean-Nicolas, Mes récapitulations, Louis Janet, Paris, 1836-1837 ;
CHEVALLIER Pierre, Histoire de la Franc-Maçonnerie française, Fayard, 1976 ;
COMBES André, Les trois siècles de la franc-maçonnerie française, Edimaf, 1987 ;
COMBES André, Histoire de la Franc-Maçonnerie au XIX ème siècle, éditions du Rocher, 1998 ;
Fonds Maçonnique du cabinet des manuscrits de la BN ;
GAUDART de SOULAGES Michel et LAMANT Hubert, Dictionnaire des Francs-Maçons français, Albatros, 1981 ;
GENGEMBRE Gérard, Le théâtre français au XIXème siècle, Armand Colin, Paris, 1999 ;
GIDEL Henri, Le vaudeville, PUF, Que sais-je ?, 1986 ;
LAROUSSE Pierre, Dictionnaire universel du XIXème siècle, édition originale 1866-1879 ;
LIGOU Daniel, Dictionnaire universel de la franc-maçonnerie, éditions de Navarre et éditions du Prisme, 1991 ;
MICHAUD J-F, Biographie universelle, réimpression Schmidt Periodicals GmbH, 1998 ;
PREVOST M. et d’AMAT R., Dictionnaire de biographie française, librairie Letouzey et Ané, Paris, 1954 ;
Recueil des procès-verbaux des fêtes solsticiales du GODF, 1836-1844 ;
Revue Le Globe, 1839-1840, « archives générales des sociétés secrètes non politiques ».

 

[1] Cette pièce fait revivre un personnage très populaire du milieu du XVIII ème siècle, Françoise Chemin, épouse Ménart, savoyarde chanteuse des rues.
[2] Joseph Pain (1773-1830), membre du Caveau, fut censeur et chef de bureau à la préfecture de la Seine pendant la Restauration ; il est l’auteur de plus de 150 comédies et vaudevilles.
[3] Pierre Mollier a retrouvé récemment dans les archives du GODF une lettre manuscrite du 6 janvier 1948 signée par un certain « R.Bernard » adressée au GO pour attirer son attention sur le fait que la tombe de Bouilly était classée « présumée abandonnée » et qu’il fallait rapidement agir auprès de l’administration pour la préserver d’une destruction. Il semble qu’une intervention ait été faite puisque la sépulture existe toujours.
[4] Lettre précitée du 6 janvier 1948.
[5] André Combes, Histoire de la Franc-Maçonnerie au XIX ème siècle, éditions du Rocher, 1998, t. I, p 57.
[6] Jean-Nicolas Bouilly, Mes récapitulations, Louis Janet, Paris, 1836-1837, T III, p 374 :  « […] j’eus en 1788, à Versailles, l’honneur de me trouver auprès du comte d’Artois, à la belle loge des trois frères ».
[7] Voir sur ce point Pierre Chevallier, Histoire de la Franc-Maçonnerie française, Fayard, 1976, T 2, p 105 et ss: pour l’auteur, qui ne cite pas le témoignage de Bouilly, plusieurs indices laissent penser que le comte de Provence et le comte d’Artois furent initiés dans leur jeunesse mais aucune indication précise ne peut être fournie quant à la date : 1775, 1777 ou 1784. De ce point de vue l’affirmation de Bouilly est importante et constitue un élément documentaire supplémentaire ; mais il faut se garder de l’interpréter de façon trop large, comme le fait par exemple André Combes dans Les trois siècles de la franc-maçonnerie française, Edimaf, 1987, p 87, qui affirme que « selon Bouilly, Charles X avait été initié en 1788 à la loge des Trois Frères à l’Orient de la Cour » ; Bouilly ne parle pas d’initiation du comte d’Artois mais de sa participation à une Tenue.
[8] Op. Cit., p 116.
[9] Op. Cit., p 118.
[10] Op. Cit., p 175.
[11] Op. Cit., p 172.
[12] Op. Cit., p 169.
[13] Op. Cit., p 208.
[14] Op. Cit., p 218.
[15] La date mentionnée par les biographes est celle du 24 ; il est possible que le F.°. Secrétaire ait eu une inattention.
[16] BN, FM2 78.
[17] Le Globe, n°5, p 130. Tremblement de terre du 1er novembre 1839.
[18] Le Globe n° 3, mars 1840, p 220.
[19] Le Globe n° 8, septembre 1840, p 274.
[20] Pierre-Gérard Vassal, Président du GCDR (1827-1829, 1833-1834, 1839-1840).
[21] Le Globe n° 9, octobre 1840, p 323.
[22] Recueil des PV des fêtes solsticiales du GODF, 1836-1844, p 36.
[23] Souligné par nous.
[24] Œuvre mièvre et sentimentale par référence à Berquin (1747-1791) auteur d’ouvrages sentimentaux.
[25] Cité par Michaud. Dans les Récapitulations, op.cit., Bouilly consacre une part importante de l’introduction au rappel indéfectible qu’il a manifesté toute sa vie durant pour son indépendance : p I à XI.
[26] En 1840 le F.°. Pillot, cité ci-après, insistera dans une planche, en présence du Grand Maître adjoint du GODF Alexandre de la Borde, sur l’attrait irrépressible de Bouilly envers son indépendance.
[27] Le Globe, n° 2, 1839, p 38-39.
[28] Il s’agit de l’attentat perpétré par Louis Alibaud, ancien sous-officier, qui tire sur le roi au Pont-Royal le 25 juin 1836 ; l’assassin sera guillotiné le 11 juillet.
[29] Recueil des PV des fêtes solsticiales du GODF, 1836-1844, p 40.
[30] Le Globe, n° 2, 1839, p 38-39.
[31] Le Globe n° 3, mars 1840, p 88.
[32] Le Globe, n° 8, 1839, p 247.
[33] Le F.°. Desanlis est l’un des rédacteurs de la revue Le Globe ; avocat à la cour royale de Paris, il est 33ème et président du Suprême Conseil des Rites du GODF.
[34] Le Globe, 1er numéro, 1839, p 12 à 15.
[35] Le Globe, n°7, 1839, p 224.
[36] Le Globe n°3, mars 1840, procès-verbal de la fête du solstice d’hiver 1839, p 73-75.
[37] Le Globe n° 1, janvier 1840, p 18.
[38] Recueil des PV des fêtes solsticiales du GODF, 1836-1844, p 23.
[39] Le Globe, n° 3, 1839, p 65-66.
[40] Nous avons axé cette première recherche sur les Contes à ma fille et Conseils à ma fille, disponibles à la BN dans les éditions Eugène Ardant, Limoges, 1882. Nous n’avons pas pour l’instant constaté de référence chevaleresque, ce qui aurait pu se concevoir à la fois à cause de la mise en scène d’un imaginaire enfantin ou adolescent et par la pratique des Hauts Grades de l’auteur. L’une des pistes futures de réflexion consistera à repérer l’influence des idées maçonniques dans les thèmes des pièces créées, ou de voir si le maçon a influencé l’écrivain.
[41] Mes récapitulations, op.cit., T III, Les francs-maçons, p 354-355.

samedi 6 juin 2020
  • 1
    pierre noel
    8 juin 2020 à 18:18 / Répondre

    J’ai été bien heureux d’apprendre tout cela d’un F dont le nom n’avait jamais attiré mon attention.
    J’avais tort !

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