Procès Papon : la République juge Vichy

Publié par Philippe Foussier
Dans Edition

Une interview de Jean-Marie Matisson par Phillipe Foussier, à paraître dans le numéro 330 d’Humanisme.
Ancien Grand Maître adjoint du Grand Orient de France, Jean-Marie Matisson a été au cœur du procès de Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de Gironde entre 1942 et 1944, à l’origine de centaines de déportations. Il publie un livre qui expose en détail ce procès, qui s’est ouvert en 1997 après près de 20 ans de procédure.

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Philippe Foussier pour Humanisme : Vous venez de publier une somme -500 pages- sur le procès Papon, dont vous êtes l’un des initiateurs. Quel est votre rôle dans cette aventure judiciaire ? 

Jean-Marie Matisson. Je suis le dernier « vivant » des quatre premiers plaignants pour crime contre l’humanité contre Papon, avec mon père Maurice Matisson, ma grand-mère Jacqueline Matisson et une de mes cousines, Esther Fogiel. C’est nous qui avons déclenché l’affaire et nous avons toujours été présents dans la procédure. À chaque annulation, la procédure revenait à notre dépôt de plainte initial. J’ai assisté à la totalité des audiences du procès qui a duré 6 mois, aussi, je pense légitimement être la personne la mieux placée pour en parler et surtout pour rétablir la vérité sur le dossier. J’interviens régulièrement dans les collèges et lycées pour parler de la Shoah ou de laïcité. Aujourd’hui, le procès Papon est au programme des élèves de première et de seconde. Les enseignants demandent de réhumaniser la déportation et ils reconstituent l’histoire des familles de déportés. C’est pour cela que ma fille a écrit le chapitre sur notre histoire familiale. De l’avis général, ce livre est le plus complet sur l’affaire et le procès Papon.

Après le procès Barbie en 1987 et le procès Touvier en 1994, il est l’un des grands épisodes judiciaires français de condamnation du crime contre l’humanité. Quelles caractéristiques le distinguent des deux précédents ?

Le siècle dernier a commencé par le procès Dreyfus et s’est terminé par le procès Papon. Ils étaient tous les deux, à leur manière, des procès pour la conscience universelle. Avec Papon, à travers le jugement du « crime de papier », comme l’a si bien nommé M° Zaoui, il rappelle l’importance du devoir de désobéissance face aux ordres iniques.

Barbie était un nazi allemand, Touvier un nazi français. Papon est le seul fonctionnaire haut-placé qui a été jugé pour répondre de son rôle dans la déportation des Juifs de France. Bordeaux est la ville de France où il y a eu le plus de Juifs déportés après Paris. Des 5 mis en examen dans le dossier, Papon, Sabatier, préfet, Téchoueyères, commissaire, Leguay, ministre de l’intérieur de Pétain et Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy, Papon est le seul encore en vie en 1997, quand s’ouvre le procès. À travers lui, clairement, c’est Vichy pour son rôle dans la déportation des Juifs de France qui est jugé et condamné.

Le verdict suscitera la déception voire la colère des parties civiles. Comment l’expliquez-vous ? 

Les parties civiles espéraient une condamnation équivalente à celles de Touvier ou Barbie. C’est le cas, je me souviens, de ma cousine Esther Fogiel. Mon père a dit : « Dix ans, c’est la peine qui me convient. Elle permet à la République d’être la République ». D’autres enfin, comme Gérard Boulanger, l’avocat principal de l’affaire, a regretté l’oubli de la complicité d’assassinat, « un jugement de Salomon. Nous le devons au ministère public qui n’a jamais assumé ses responsabilités et à la malfaisance des Klarsfeld. Ils nous ont poignardés dans le dos ». Pour moi, Papon a été condamné au « minimum syndical » du crime contre l’humanité. Enfin, pour d’autres, il était important que Papon passe par la case prison.

Cette aventure judiciaire mettra aussi en lumière les nombreuses protections dont Papon a bénéficié sa vie durant. Quelles leçons en tirez-vous ? 

À un moment donné, nous étions quelques-uns à dire que Papon soit gaulliste ou résistant, importait peu, du moment qu’il était condamné. Mais on voyait bien que sa fausse appartenance à la Résistance passait mal pour les résistants authentiques présents parmi nous.

Papon est passé à travers les mailles des comités d’épuration (il reçoit la note de 4 sur 5) grâce à de Gaulle, qui veut conserver l’ensemble de l’administration pétainiste pour rebâtir la France d’après-guerre. Il traverse l’Occupation avec 2 promotions… Il a été protégé par Gaston Cusin, commissaire de la République qui arrive à Bordeaux et ne connaît personne chez qui aller. La résistance bordelaise d’extrême-droite vient d’être décapitée par les services secrets anglais. Papon l’héberge et devient résistant deux jours avant la Libération de Bordeaux en août 1944. Ensuite, il bénéficiera de la protection de Cusin, alors qu’il n’obtient sa carte de Résistance qu’en 1960 quand il est préfet de Paris, et encore sur la base de faux. Tous ses témoins de moralité qui viennent à la barre, disent : « Papon est résistant puisque Cusin le dit ». Mais reconnaissent ne l’avoir connu qu’après-guerre. Seul Pierre Messmer, venu le défendre, poussé par nos avocats, commet une bourde en déclarant qu’à sa place, il aurait démissionné. Papon était gaulliste, trésorier du RPR, ce qui explique surement la difficulté que nous avons eu à le faire juger et condamner.

À Bordeaux, au début de l’Affaire, Chaban-Delmas déclarait : « Papon est un des nôtres », et il interdisait à son entourage de nous soutenir. Ce n’est que lorsque le consistoire israélite de Bordeaux se constitue partie civile, son avocate, Caroline Daigueperse, est aussi maire adjoint de Chaban, que les barrages tombent, les grandes associations de résistants, de déportés se joignent à nous. La LDH, le MRAP et LICRA se sont constituées parties civiles quelques mois avant. Nous savions, alors, que nous avions gagné la bataille de l’opinion publique. Mais il aura fallu attendre 8 ans de combats solitaires…

Vous avez exercé des fonctions importantes au Grand Orient de France, vos engagements maçonniques sont connus de longue date et publiquement. Quel rôle a joué cet engagement dans votre mobilisation si ancienne pour que la mémoire des crimes contre l’humanité se transmette ?

D’abord, j’ai toujours été fier d’être franc-maçon et opposé à la peur que certains ont de se dévoiler. Je me suis toujours battu pour que le rôle de Vichy soit reconnu et que la Cour pénale internationale soit instituée. Quand j’ai été membre du conseil de l’ordre, nous avons organisé avec le Grand Maître Jean-Michel Quillardet un colloque international pour en finir avec le crime contre l’humanité et, fait unique dans l’histoire du Grand Orient de France, nous avons lancé un appel aux peuples de la Terre pour que la Cour pénale internationale soit instituée et que son mode de saisine soit possible aussi par tout être humain. C’est en réponse à Bordeaux, où la saisine a été limitée aux seules familles des parties civiles. Pour mémoire, 71 victimes pour 40 parties civiles individuelles. 71 victimes sur 1597 déportés !

Par exemple, un souvenir insupportable. Papon et son avocat Varaut crient haut et fort : « Je n’ai jamais signé un seul ordre d’arrestation ». Ce qui est vrai au seul vu des 71 victimes, mais faux au vu du dossier dans lequel nous avions des dizaines d’ordres d’arrestation qui n’ont jamais pu être reconnus. Conséquence directe, la complicité d’assassinat de Papon n’a pas été retenue, ce qui explique la peine à laquelle il a été condamné. Quand je suis arrivé pour mon premier mandat au Conseil de l’Ordre, une des premières mesures que j’ai demandée a été de modifier l’intitulé de la plaque en mémoire des francs-maçons déportés apposée rue Cadet et de mentionner le rôle de Vichy dans leur arrestation. Un oubli malheureux qui a été corrigé à l’unanimité… De la même façon, je suis obligé de rappeler que les francs-maçons déportés pendant l’Occupation ne l’ont pas été en tant que francs-maçons, mais parce qu’ils étaient résistants, juifs, homosexuels ou comme aujourd’hui, simplement engagés dans la Cité.

Mais, ce n’est ni le combat de ma vie, ni le seul que je mène… Aujourd’hui, il y a trois sujets qui me tiennent à cœur. Le racisme est universel, il faut arrêter de « communautariser » les mots pour le nommer. La laïcité est en danger, il faut créer un front uni de toutes les associations laïques ; qu’elles gardent pour elles leurs divergences historiques. La construction du monde de demain est notre préoccupation, il faut intégrer la mixité dans les valeurs de la République.

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Procès Papon. Quand la République juge Vichy, par Jean-Marie Matisson, édtions La Lauze, chez Amazon ou de préférence dans la librairie la plus proche de votre domicile. ISBN : 978-2352490630

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lundi 28 décembre 2020
  • 1
    POULALION Laurent
    3 janvier 2021 à 11:41 / Répondre

    Vichy est une ville française qui a eu la malchance d’avoir un parc hôtelier important et un standard téléphonique à la pointe de la modernité en 1940.
    Il est regrettable de toujours utiliser le mot de Vichy pour qualifier un gouvernement composé en majorité de gens de Paris.
    Il me semble qu’une décision de justice a récemment interdit ce rapprochement douteux.

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