Une passion française

Publié par Géplu
Dans Divers

L’article ci-dessous, extrait de la revue du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France « Joaben » N° 14 de janvier 2020 titré « Recherche de la Vérité et Adogmatisme » est de Christophe Devillers, rédacteur en chef adjoint de la revue. Nous le reproduisons avec son autorisation et celle du Très Sage et Parfait Grand Vénérable du GCG Philippe Guglielmi.

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Une passion française

« Tout petit » – dès l’initiation – , le maçon du Grand Orient de France apprend combien l’article premier de sa constitution incarne l’Ordre dans toutes ses composantes.

L’Article Premier, c’est le Grand Orient de France.

C’est tellement le Grand Orient de France qu’il est d’ailleurs réglementairement demandé qu’il soit lu à chaque début de réunion maçonnique du Grand Orient de France, aux trois premiers degrés comme dans les hauts-grades, et dans tous les rites qui le constituent.

Le maçon en connait vite par cœur le phrasé, les formules qu’on se récite à voix basse tandis que le vénérable maître les déclame ; il en saisit d’ailleurs aussi les imperfections stylistiques et rythmiques qui attestent des transformations qui lui ont été infligées au cours du temps.

A la manière d’un lambeau, ce procédé médical de greffe d’un tissu vascularisé (que le lecteur me pardonne la métaphore brutale, mais elle n’est de loin pas impertinente), ces transformations retissent, entre deux corps de proposition, l’intemporelle vocation du Grand Orient et l’air du temps, en laissant quelques creux dans la vague du texte, dont on sent qu’il a été artificiellement réajusté.

C’est ce fameux article Premier qui, faisant bascule en 1877, marque d’une certaine manière l’entrée du Grand Orient de France dans « l’a-dogmatisme », cette habile formulation qui décrit une prodigieuse ambition.

Depuis le 10 août 1849, l’article Premier était libellé comme suit :

La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive a pour base l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme ; elle a pour objet l’exercice de la bienfaisance, l’étude de la morale universelle, des sciences et des arts, et la pratique de toutes les vertus. Sa devise a été de tous temps : Liberté, Égalité, Fraternité. 

Cet article devint le 28 octobre 1854 :

L’Ordre des Francs-Maçons a pour objet la bienfaisance, l’étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus. Il a pour base : l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme et l’amour de l’humanité. Il est composé d’hommes libres qui, soumis aux lois, se réunissent en Société régie par des Statuts généraux et particuliers.

C’est lors du convent constituant de 1865 que « la recherche de la vérité » fait son entrée parmi les objets de la franc-maçonnerie :

La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale universelle, des sciences et des arts et l’exercice de la bienfaisance. Elle a pour principes l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme et la solidarité humaine. Elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n’exclut personne pour ses croyances. Elle a pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité.

Une douzaine d’années plus tard, après un aller-et-retour vers les loges, le convent de 1877 entérine une nouvelle rédaction aux termes de laquelle « La franc-maçonnerie a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine », considérant, comme le dit le rapporteur dans sa résolution finale que « la franc-maçonnerie n’est pas une religion ; qu’elle n’a point par conséquent à affirmer dans sa Constitution des doctrines ou des dogmes. »

Ainsi donc, en moins de trente ans, l’assemblée des loges du Grand Orient de France (à peine plus d’une centaine à l’époque) s’est affranchie, pas à pas, de la référence à l’observance d’un dogme religieux et a établi, pour plusieurs siècles, l’appareil doctrinal fondateur de la franc-maçonnerie libérale continentale, dans lequel se reconnaissent bien sûr le Grand Orient de France, mais également les obédiences amies et proches qui professent la liberté absolue de conscience et une spiritualité dégagée des pressions traditionnelles.

Dans cet exercice de désaliénation, l’objet « la Recherche de la vérité » n’est pas remis en cause. Il n’est pas lié, dans l’esprit des réformateurs, à une quelconque injonction hétéronome et scolastique. D’ailleurs, vérité s’écrit sans majuscule. Et pour cause : la recherche de la vérité reste un précepte éminemment maçonnique, qui sous-tend toute la démarche initiatique telle qu’elle est envisagée par les membres du Grand Orient de France.

Pour s’en convaincre, s’il en était besoin, il faut se reporter au rituel d’apprenti au Rite Français et à la conclusion prononcée par la second surveillant à la clôture des travaux en vertu de laquelle les francs-maçons répandront les vérités acquises. Car la Constitution du Grand Orient n’est au fond rien moins que la traduction « divulgable » de principes qui trouvent leur concrétisation intime au coeur du rituel et du fonctionnement en loge. Elle est la partie visible du symbole (au sens étymologique du terme), quand l’autre partie n’est connue que des initiés. Elle est son pendant quasi-profane, et la traduction en termes simplifiés d’une quête qui prend tout son sens dans le temple. La profondeur de l’idée n’est donc pas à rechercher dans la formulation du Règlement général, mais bien dans celle, plus implicante, plus performative, fût-elle plus mystique, du dialogue entre les officiers qui parachève le travail.

Qu’en penser ? Que la seule vérité qui vaille est celle, individuelle, que le maçon qui a reçu son salaire fait sienne. Qu’elle diffère selon chacun. Qu’elle est diverse, exclusive, plurielle. Et que ce sont bien « des » vérités qu’il incombe à chacun de répandre, et non un dogme singulier qui serait dicté par une église.

D’ailleurs, acquérir n’est pas apprendre, ni ânonner. L’acte d’acquérir induit une volonté délibérée, préméditée, orientée, volontaire, qui ne souffre pas les diktats venus de l’extérieur. Des vérités acquises, voilà qui exprime, tout entière, la passion française d’une émancipation promue par la franc-maçonnerie libérale et adogmatique, au premier rang de laquelle figure le Grand Orient de France, et au premier chef par le Rite Français.

Acquérir des vérités, c’est aller au plus profond de soi pour déconstruire de manière méthodique, grâce à l’interaction avec les autres, les déterminismes de sa naissance, et choisir, en conscience, l’Homme que l’on veut être, les valeurs que l’on veut porter, la sociabilité que l’on veut offrir, la spiritualité que l’on veut déployer et pourquoi pas, le dieu que l’on veut prier. Telles sont les vérités du discours maçonnique, qui parlent d’une libération, d’un choix et d’une reconstitution mentale.

La recherche de la vérité telle que l’Ordre la professe dans l’article premier de sa constitution est l’exacte définition de l’adogmatisme.

Christophe Devillers

NDLR : L’article Premier de la Constitution du GODF est aujourd’hui :
« La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité ; elle travaille à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’Humanité.
Elle a pour principes la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience.
Considérant les conceptions métaphysiques comme étant du domaine exclusif de l’appréciation individuelle de ses membres, elle se refuse à toute affirmation dogmatique.
Elle attache une importance fondamentale à la Laïcité.
Elle a pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité. »  

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la revue « Joaben » est disponible à la commande chez Conform Edition.

dimanche 26 janvier 2020
  • 2
    pierre noel
    26 janvier 2020 à 22:19 / Répondre

    J’ai lu avec énormément d’intérêt les compte-rendus du congrès “universel” de juin 1855, organisé par le GODF sous la présidence du prince Lucien Murat. On célébrait alors le rapprochement de deux nations autrefois ennemies, désormais alliées contre une ennemi commun, la Russie (c’était la guerre de Crimée). Vu l’époque, les obédiences représentées devaient nécessairement être peu nombreuses (malgré cela, leur nombre est déjà remarquable : l’empire de Haiti, la Suède, l’Irlande , les Pays-Bas, la Suisse, quelques états d’Amérique du nord, la Virginie et la Louisane).
    L’impression à la lecture de ces compte-rendus est celle de déjà-vu. On y retrouve, comme aujourd’hui, les manifestations cérémonielles, les discours convenus sur l’insigne valeur de l’organisation et sa pérennité, des voeux pieux (l’universalité de la franc-maçonnerie) et finalement le projet d’une union/confédération éthérée et théorique sans ébauche d’aucune organisation pratique. Le délégué de Virginie fit quelques remarques sur l’utilité de l’esclavage.
    Pourquoi donc cette impression de déjà-vu? Parce que toutes les réunions internationales, régionales, mondiales auxquelles j’ai eu accès, soit que j’en lise les procès-verbaux soit que j’y fusse présent, se déroulent de la même manière. Un accent particulier est mis sur le protocole, des discours toujours généraux et sans objectif substantiel réel sont prononcés. Des cadeaux sont échangés, les contacts personnels sont nombreux, l’aspect festif n’est jamais absent et les excursions, soirées et dîners abondent. Qu’attendre d’autre d’assemblées qui n’ont d’autre réel pouvoir que celui de fixer la date et le lieu de leur prochaine réunion?
    Le personnage le plus souvent cité dans les compte-rendus est celui qu’on attendait le moins, le chevalier Johan Theodoor Hendrik Nedermeyer van Rosenthal, chef de la délégation hollandaise. C’était un avocat célèbre (élevé mi en français mi en latin!) qui fut un temps ministre de la justice de son pays. Membre de l’Eglise Réformée, il était plutôt libéral, ce qui lui valait quelques ennemis. Franc-maçon, il était membre de la loge l’Union Royale à La Haye et donc familier du Grand-Maître, le prince Frederik d’Orange-Nassau (frère de Guillaume d’orange, VM de la loge L’Espérance à Bruxelles qui fut fêté par la loge Les Trinosophes (GODF) de Paris, celle de Ragon, de Chemin-Dupontès et de Des Etangs, il fut roi sous le nom de Guillaume II. En 1855, son fils, Guillaume III, était le roi régnant et le neveu du Grand-Maître du GO des Pays-Bas)
    Rosenthal ne manqua pas de louer les qualités de son Grand-Maître qui, appelé aux plus hautes fonctions de l’ordre en 1816, les occupait encore lors du congrès de Paris (il les occupera jusqu’à sa mort en 1881.
    Le congrès se termina comme d’hab, sur le voeu pieux de garder le contact et de faire des choses ensembles. Un comité fut établi dans ce but dans ce but, comité dont Rosenthal était un membre éminent. Il n’en résulta rien, comme d’hab !
    J’oubliais : on avait certes évoqué le bon dieu comme cela se faisait depuis toujours, mais on n’en parla pas.

  • 1
    yonnel ghernaouti, YG
    26 janvier 2020 à 06:04 / Répondre

    Semestrielle, JOABEN est une revue maçonnique des hauts grades du Rite Français du Grand Orient de France, d’ailleurs accessible à tous les Francs-Maçons, y compris celles et ceux des Loges bleues. Du plus grand intérêt.
    D’autre part, si vous désirez lire « Compte rendu du congrès maçonnique universel réuni à l’Orient de Paris en juin 1855 », il est téléchargeable gratuitement sur Gallica à l’adresse suivante http://bit.ly/36y7gJW

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