Bacchus chez les francs-macs, 1

Publié par Géplu

L’ami Pierre-Paul m’a proposé cette amusant et instructif feuilleton en 5 épisodes, « Bacchus chez les francs-maçs », que François Morel a accepté d’illustrer. J’espère que vous aurez autant de plaisir à la lire qu’il en a sans doute eu à l’écrire.
Géplu

.__________________________ Les aventures de Pierre-Paul, le Candide __________________________
Texte de Pierre-Paul. Illustrations de François Morel.
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Bacchus chez les francs-macs,

un banquet d’ordre mythique !

1er épisode.
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« À la face rubiconde,
Consultez-vous un buveur ?
Il vous dira qu’en ce monde
Bacchus seul fait le bonheur.
Sans approuver son ivresse,
Je trouve aussi le vin bon,
Quand on boit avec sagesse
À la santé d’un Franc-Maçon. »

Incise, tirée de : « Le bonheur » par le R∴F∴ Lesne (1799), des « Amis Réunis de la Victoire », air : « Aussitôt que la Lumière » in « Cantiques maçonniques » (« Réunion des deux Grands Orients de France – Planches, discours et cantiques – Mémoire II », éd. Mémoires de la Grande Loge, 2013).

 

EN GUISE DE PRÉMICES…

Cette saynète aspire à distraire, amuser, réjouir. Dans un premier temps, comme le banquet d’ordre dont elle est le thème, elle est simplement une histoire plaisante, pleine de fantaisie, d’émotion et d’humour.
Mais au-delà, elle vise dans un deuxième temps à comparer les banquets d’ordre d’aujourd’hui aux ordonnances des banquets d’autrefois, et plus particulièrement à ceux de l’Antiquité. Cette mise en parallèle fait ressortir les ressemblances et les divergences des uns par rapport aux autres.
Plus avant encore, pour ceux qui voudraient poursuivre la recherche, elle offre dans un troisième temps quelques éclairages tant sur les dieux, l’organisation, les rituels et la pratique des agapes dans le monde gréco-romain de jadis, que sur l’organisation, les rituels et la pratique des agapes de nos jours, dans le monde maçonnique. C’est la raison pour laquelle, même si l’histoire se suffit à elle-même et ne nécessite pas de commentaire, un lexique des termes employés vient conforter le récit, et surtout l’ouvrir vers d’autres réflexions.
Enfin, s’il me fallait ajouter un dernier mot pour introduire à ce banquet d’ordre mythique, je n’en verrais qu’un pour conclure : « Buvons ! »

Pierre-Paul le Candide

JUPITER ET YAHVÉ.

« Où suis-je ?… Je me réveille d’un long sommeil. Je ne reconnais plus rien ni personne. J’ai dormi au moins deux jours – je veux dire : deux jours de Yahvé, ce dieu qui nous a chassés parce qu’il voulait être seul dans les cieux. Pour nous imposer son calendrier ; soi-disant qu’un jour est comme mille ans ! Avec des comptes pareils, comment voulez-vous qu’on s’y retrouve ? Allez donc savoir quel jour on est !

Ah, celui-là, je le retiens ! Qu’est-ce qu’il nous a fait comme mal ! Et pourtant, nous, les Jupiter, Junon, Mercure, Apollon et moi Bacchus, on était tous prêts à le recevoir dans l’Olympe : ce n’est pas le premier dieu émigré qu’on aurait adopté ! On a déjà récupéré tous ceux qui venaient d’Égypte, de Perse, de Mésopotamie ou de Grèce. Alors, un dieu juif, qu’il s’appelle Adonaï, Jéhovah ou Yahvé, pourquoi pas ? On n’en a pas encore eu dans le paradis !

LA COLÈRE D’UN DIEU.

Je ne comprends pas ce qu’il lui a pris. Non, vraiment, je ne comprends pas ! Ganymède [1], notre échanson, avait préparé du nectar à son intention. C’est qu’on s’ennuie ferme, dans le cosmos ! Il y a trop d’harmonie. Il ne se passe jamais rien. Une occasion pareille de faire la fête, vous pensez ! On s’apprêtait tous à trinquer… Ah, ça, pour trinquer, on a trinqué !

Il est arrivé, dies irae [2], en colère – comme à son habitude, il paraît. Il a renversé la coupe que Ganymède lui tendait ; et, dans un bruit de tonnerre, il a lancé ses foudres contre nous ! Vous vous rendez compte ? Contre nous, qui l’accueillions en hôte ! Quel remue-ménage ça a fait dans l’Olympe ! Jupiter, bien sûr, a réagi aussitôt. Vous voyez le tableau ? Les foudres de Yahvé contre les éclairs de Jupiter ! Ça a tonné dans le firmament ! Ah, quelle pagaille dans le lanterneau ! Plus d’un soleil a brûlé dans les cieux, ce jour-là.

Nous, les dieux de deuxième catégorie, on n’en menait pas large : Que vouliez-vous que je fasse avec ma daïs [3], ma petite torche, contre ce dieu tout feu tout flamme ? Franchement, je n’aurais pas fait le poids !

J’ai donc préféré me retirer prudemment chez les hommes, où je descends quelquefois.

BACCHUS PARMI LES HOMMES.

Il est vrai qu’ils ne peuvent rien me refuser : je leur ai donné la vigne, je leur ai enseigné comment la cultiver. Ils en ont fait du vin [4]. En gage de fraternité, je leur ai laissé ma fille Méthé [5], l’Ivresse, avec laquelle ils ont souvent lutiné – si j’en crois ce qu’on m’en raconte. Mais enfin ! Elle a une bonne santé ; et, c’est sûr, question santé, elle en a porté plus d’une au milieu des hommes ! Que voulez-vous ? Il faut bien qu’Ivresse se passe…

Puisque je ne pouvais plus boire avec les dieux, j’ai bu avec les mortels. Ensemble, on a mangé le cycéon [6] : infect ! Je me demande comment ils peuvent avaler cette bouillie d’eau, de miel, de vinasse, de fromage et de farine d’orge ! Quant à leur vin… il est coupé d’eau [7] !

Alors j’en ai bu et j’en ai rebu pour étancher ma soif. Rien à faire ! Ensuite, je ne sais plus très bien ce qu’il s’est passé. À un moment donné, tout s’est mis à tourner. Je suis tombé par terre. Je n’ai pas pu me relever. Je suis resté couché. Et j’ai dû m’endormir…

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[1] Ganymède : Jupiter (Zeus pour les Grecs) tombe amoureux d’un jeune éphèbe. Il l’emporte dans l’Olympe où il le garde auprès de lui, comme échanson. Devenu immortel, Ganymède est chargé de verser l’ambroisie à l’assemblée des dieux.
[2] « Dies irae » : Le « Jour de la colère » est une expression tirée de la « Prose des Morts ». Chantée lors de la « Messe du Requiem », elle évoque le « Jugement dernier ». Elle est l’un des termes de la « prédication par la crainte ».
[3] Daïs : C’est une torche. Elle est l’un des attributs de Dionysos. Le dadouque (porteur de torche) invitait les fidèles du dieu à l’invoquer dans le « Lenaion » lors des fêtes des « Lénées » (au cours desquelles les orgies étaient pratiquées).
[4] Bacchus pour les Romains (Dionysos pour les Grecs) : Il est le dieu du vin, de la vigne, de la débauche et de la licence. Ses adorateurs se livraient à des orgies : les Bacchanales.
[5] Méthée : Fille de Dionysos, elle allégorise l’Ivresse. Elle est l’une des Bacchantes avec Oinanthé (la Vigne en fleur) et Dinonoé (l’Esprit tourneboulé).
[6] Cycéon : « Le cycéon était un breuvage plus ou moins épais, composé de farine d’orge, de fromage, de vin et peut-être d’eau » ( « Les caractères de Théophraste », trad. Coray, 1799). L’« Iliade » ajoutait des oignons à la recette.
[7] Vin : « Dès l’époque homérique, dans l’ordonnancement du banquet, le vin fait suite au dernier plat, et il joue un rôle fondamental par le caractère magique de l’ivresse dionysiaque ; sa capacité de modifier l’état de conscience est considérée, surtout par Platon et son école, comme un moyen de se dépasser pour établir une relation plus étroite avec le divin et ouvrir l’esprit à une connaissance supérieure » (« Boire et manger, traditions et symboles » de Silvia Malaguzzi, trad. Dominique Férault). Le vin se buvait coupé d’eau dans l’Antiquité.

Le deuxième épisode mardi

dimanche 19 avril 2020

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