Ashmole

Elias Ashmole, franc-maçon, alchimiste, astrologue, rosicrucien…

Par Pierre Noël dans Contributions

Elias Ashmole (1617-1692),
franc-maçon, alchimiste, astrologue, rosicrucien
et membre de la Royal Society.

Né à Lichfield, ville de l’ouest de l’Angleterre, d’un père sellier, il bénéficia d’une solide éducation classique et reçut la franchise de la cité en 1633 (à 15 ans) en devenant Freeman (par patrimoine) de la Compagnie des selliers, gantiers, tanneurs et bourreliers de la ville. Après une formation en droit (à Londres), il fut successivement astrologue, alchimiste, médecin et historien de l’ordre de la jarretière. Il fut aussi un des premiers membres de Royal Society (mais il n’y trouva pas d’intérêt pour les sciences secrètes qu’il cultivait).  A sa mort, ses collections devinrent le noyau de l’Ashmolean Museum (Oxford) consacré à l’Art et l’Archéologie.

Politiquement, il fut royaliste, partisan de Charles I, et tâta de l’état militaire pendant quelques mois (en 1645-1646).  Sous le protectorat de Cromwell, il fit profil bas, prêtant le « negative oath » (12 mars 1647), jurant sur la bible que plus jamais il ne prendrait les armes contre le Parlement. Après la restauration de Charles II (1660), il fut couvert d’honneurs et devint le Héraut d’armes de Windsor.

C’est William Backhouse (1593 – 1662), mathématicien, alchimiste, astrologue, qui lui « ouvrit les yeux », écrit-il, avant de l’adopter symboliquement en 1651. Ce moment « inoubliable » fut ainsi décrit par Ashmole : « A partie de celle minute bénie, je commencerai à dater mes années de bonheur … ».  Il n’avait jamais su ce qu’ « être » signifiait avant que cette adoption ne transmute son imparfaite nature et lui permette de partager un peu de la fortune d’Hermès, transformant en Or son Mercure grossier.

Il écrivit plusieurs ouvrages dont plusieurs consacrés à l’alchimie (qu’il ne semble pas avoir pratiqué activement), notamment le Theatrum Chemicum Britannicum (1652), recueil de traductions d’œuvres alchimiquesMais son œuvre maîtresse est une histoire de l’ordre de la Jarretière (The Institutions, Laws & ceremonies of the most Noble Order of the Garter, 1672).

Il est connu dans le monde maçonnique pour avoir été « fait un franc-maçon » (made a Free Mason) à Warrington, Lancashire, le 16 octobre 1646, dans une loge de quelques personnes, dont un maçon de métier (comme le prévoyaient les articles « additionnels » qui ne seront publiés que plus tard). Trente-cinq ans plus tard, le 11 mars 1682, il assista à une « loge » qui se tenait au Masons’Hall à Londres (Basing street) où furent reçus 6 candidats en présence de 8 membres, tous membres ou proches de la Company des Maçons. Tous ou presque s’étaient faits un nom dans le métier (tout cela est rapporté dans le « Journal » (diary) personnel d’Ashmole, disponible sur Internet).
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Cliquez sur l’illustration pour l’agrandir

Un frontispice symbolique énigmatique.

Le premier ouvrage d’Ashmole, parut en 1652 : “Fasciculus Chemicus, or Chymycal Collections Expressing the Ingress, Progress, and Egress, of the Secret Hermetick  Science … Wherunto is added, The Arcanum or Grand Secret of Hermetick Philosophy, both made English  by James Hasolle, Esquire, Qui est Mercuriophilus Anglicus.” Le titre annonce la couleur. C’est d’alchimie et d’hermétisme qu’il s’agira. James Hasolle est l’anagramme d’Elias Ashmole, qui se désigne lui-même comme « l’Anglais ami de Mercure » (Mercure, c’est Hermès bien sûr). Le livre est une traduction de deux traités alchimiques d’Arthur Dee (1579-1651), fils de John Dee, l’astrologue, mage et savant de l’époque élisabéthaine.

Le frontispice porte, comme c’était la coutume de l’époque deux colonnes entourant une composition centrale, titre de l’ouvrage ou illustration en rapport (comme le frontispice de la King James Version de la bible, déjà discuté sur Hiram.be). La colonne de droite est toute guerrière : trompettes, canon, casque, cuirasse, épée flèches, tambour, étendards … la colonne de gauche est paisible et studieuse : une équerre de maçon, un compas, un globe armillaire, des instruments de mathématiques, d’autres de musique, des diagrammes géométriques. (L’auteur évoque ainsi les deux étapes de sa carrière !). Au centre, un buste (qui pourrait être celui d’Ashmole puisque sur le socle est gravé le surnom qu’il s’était donné, Mercuriophilus Anglicus) dont la tête est cachée par une figure astrologique (un horoscope) avec l’inscription « Astra regunt Homines » (les étoiles dirigent les hommes). L’horoscope est dessiné sur un rouleau à demi-déployé tenu par une main sortant d’un nuage. En-haut du frontispice et au-dessus des colonnes trône Hermès portant dans la main droite le caducée et dans la main gauche une étoile à six branches, ici symbole de l’Azoth, la Materia Prima ou le Mercure des alchimistes (certains y verront peut-être l’Etoile Flamboyante), entouré du soleil (le roi) et de la lune (la reine).

A gauche du buste, on observe un étroit rouleau attaché au signe alchimique du Mercure, portant (en latin) la devise hermétique de la Table d’Emeraude (« ce qui est en-haut est comme ce qui est en bas »). Ce rouleau descend du ciel jusqu’à un frêne (ash-tree) derrière une taupinière (molehill). Le jeu de mot est évident Ash signifiant cendres et Mole la taupe (Ash-mole).

En-dessous l’inscription : “These Hieroglyphics vaile the Vigorous Beames of an unbounded Soule: the Scrowle & Scheme’s the full Interpreter; but how’s conceald Who through AEnigmaes lookes , is so Reveald” (Ces figures hiéroglyphiques voilent les vigoureux rayons d’une âme sans frein et cachent  l’interprète de l’ensemble de ces rouleaux et diagrammes; mais comment il se cache sera révélé seulement à qui regarde au-delà des énigmes.)

Ashmole, franc-maçon, n’avait jamais pratiqué le métier de la pierre, ni celui d’architecte. En revanche, il croyait fermement à l’existence de la Fraternité mythique des frères de la Rose-Croix (mentionnée dans le poème d’Adamson déjà amplement discuté sur ce site). Sur une note manuscrite conservée à  la Bodleian Library (non datée mais estimée aux alentours de 1750), Ashmole a écrit: « les Fraters RC vivent à sept lieux environ de Strasbourg, dans un monastère ». Y est jointe une pétition d’admission dans l’Ordre, elle aussi manuscrite, attachée à une traduction de la Fama Fraternitatis (1614) différente de celle (publiée  en 1652) Thomas Vaughan, ami de cet autre franc-maçon (premier président de la RS), Sir Robert Moray (ou Murray), reçu en 1641 à Newcastle-upon-Tyne (en Angleterre) par une députation de la loge d’Edimbourg. Cette pétition ne fut jamais envoyée, semble-t-il. Ashmole ne fut jamais vraiment « Frère de la Rose-Croix » (y en eut-il jamais ?) mais il aurait voulu l’être.

En 1692, à Londres, s’arrêta une vie bien remplie, consacrée à l’étude de pseudo-sciences et d’un art tout en finesse et conventions qui fascine encore aujourd’hui.

lundi 15 octobre 2018 9 commentaires

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  • 9
    pierre noel 24 octobre 2018 à 17:50 / Répondre

    J’ai omis de commenter l’inscription latine au-bas du frontispice de Fasciculus. Fraxinus, c’est le frêne (ash-tree), le plus beau des arbres. Talpa, c’est la taupe (mole en anglais), le plus industrieux (traduction approximative de operisissima) des animaux sur terre. Le jeu de mots ne devait tromper personne.

  • 8
    NEGRIER 18 octobre 2018 à 18:13 / Répondre

    Dans le texte le concept “homme” (man) est entendu en 2 sens : un sens physique (begotten of a man & born of a woman) et un sens moral (acquis par la réception by all trwe signs in ye first part of my entry qui permettent à un « homme » au sens physique de devenir en plus un « homme » vraiment et pleinement homme au sens moral).
    Quant au concept « frère » (brother) il est présenté explicitement en un sens social d’appartenance à la maçonnerie comme c’est le cas de plusieurs rois et princes. Mais :
    1. Comme le fait social d’appartenir à la maçonnerie rend ces « puissants » de ce monde « hommes » au sens moral (comme dit plus haut),
    2. Et comme ces « puissants » de ce monde sont eux aussi « begotten of a man & born of a woman », et sont par là, en plus d’être des « frères » au sens social d’appartenance à la maçonnerie, des « hommes » au sens physique,
    3. Il vient en conséquence que le maçon lambda qui est « homme » tant au plan physique qu’au plan moral possède deux points communs avec les puissants de ce monde qui sont eux aussi comme lui des maçons : il est « homme » comme eux tant au plan physique du mode de naissance qu’au plan moral des vertus acquises par la réception en loge. Et c’est ce partage, par le maçon lambda et par les maçons « puissants » de ce monde, de la même « humanité » tant au plan physique qu’au plan moral qui fait d’eux des « frères » en un double sens naturel et moral au-delà de la « fraternité » entendue en un sens exclusivement social d’appartenance à la maçonnerie. Cette notion de fraternité au sens physique se trouve exprimée dans le mythe noachique qui fait de l’ensemble des humains actuels des descendants de la famille de Noé et donc des frères naturels. Quant à la notion de fraternité au sens moral, elle se trouve impliquée dans la notion « d’humanité » au sens moral, humanité morale conférée par la réception rituélique en loge comme dit plus haut.

  • 7
    pierre noel 18 octobre 2018 à 16:31 / Répondre

    Les termes exacts sont
    1 . Q what are you
    A I am a man
    2. Q how shal I know that
    A by all trwe signs in ye first part of my entry Ill heall & conceall
    3. Q what are you no more to ..
    A yes but a man I was begotten of a man & born of a woman and besids I have severall potentat kings & mighty princes to my brothers

    Le maçon est un (seulement ?) homme, conçu par un homme et né d’une femme, qui, par tous les véritables signes reçus pendant la première partie de sa réception (qu’il taira et cachera), a en plus pour frères des puissants rois et des grands princes (traduction de JF Var, 1992).
    Sans solliciter le texte, je comprends simplement que la réception lui a donné quelque chose en plus qui fait de lui l’égal des rois et des princes.

  • 6
    NEGRIER 18 octobre 2018 à 12:19 / Répondre

    La perception sociale des maçons par eux-mêmes changera avec le temps. Rite français : « Qu’est-ce qu’un maçon ? C’est un homme libre également ami du pauvre et du riche s’ils sont vertueux » (MOLLIER, Régulateur 1785-1803, 2018, p. 187 ; cf. aussi dès 1763 : « Qu’est-ce qu’un maçon ? C’est un homme libre, égal aux rois, ami du prince et du mendiant s’il est vertueux » : ibidem, p. 274). Ce genre de pensée remontait à 1710 lorsque le Dumfries n° 4 identifiait le « maçon » à un « homme » (catégorie universelle qui transcende les distinctions sociales) « frère » (brother) de princes et de rois (la notion de fraternité sous-entendant ici une forme « d’égalité » morale qui s’enracine dans le partage par toutes les classes sociales de la même condition « humaine » précédemment mentionnée). Les différences sociales sont des faits qui n’étaient pas niés et ne pouvaient l’être, mais qui n’impliquaient plus en eux-mêmes des distinctions morales et requéraient donc de la part de tous vis à vis de tous une égalité de traitement.

  • 5
    pierre noel 16 octobre 2018 à 14:44 / Répondre

    « 1646 Octob. 16 4 H. 30’ P.M. I was made a Free-Mason at Warrington in Lancashire, with Colonel Henry Mainwaring of Karincham in Cheshire ; The names of those that were then at the Lodge, Mr. Richard Penket, Warden, Mr. James Collier, Mr. Richard Sankey, Henry Littler, John Ellam, Rich. Ellam & Hugh Brewer »

    Le jour de leur réception fut écrite une copie des Old Charges (Sloane ms n° 3848), signée par Edouard Sankey, fils de Richard Sankey , gent., baptisé dans l’église de Warrington le 3 février 1621/22
    Remarquez les nuances : il y a les « messieurs » et les autres. Le maçon du lot en était.

  • 4
    NEGRIER 16 octobre 2018 à 14:22 / Répondre

    Les arguments avancés par Robert-Freke Gould pour affirmer qu’en 1646 Ashmole fut reçu en loge avec l’Ancien devoir Sloane 3848 sont suffisamment convaincants (A Concise History of Freemasonry).

  • 3
    pierre noel 16 octobre 2018 à 13:55 / Répondre

    Sir Robert Moray, né en 1610, mort en 1673, servait (depuis 1633) dans la garde écossaise des rois de France quand il fut envoyé par Richelieu à Newcastle pour prêter main-forte et expertise militaire (dans les travaux de fortification) à l’armée « covenantaire » (écossaise qui avait envahi la ville. Il ne fut jamais « officier d’ordonnance » (fonction subalterne qui se traduirait plutôt par « orderly ») mais officier supérieur d’artillerie (« ordnance » signifiant artillerie).
    Ayant du se réfugier en Europe pendant le protectorat de Cromwell, il fut consulté par la ville de Maestricht pour la construction de son hôtel de ville. Devant pour cela être citoyen de la cité, il obtint la franchise (liberté) de la Guilde des Maçons locale, sans avoir aucune compétence dans le travail de la pierre (voir les articles magistraux de Gerard Dielemans sur le sujet). Il fut donc doublement « maçon », sans avoir aucune expérience du métier !
    Après la restauration de Charles II, il s’installa à Londres, abandonna la carrière militaire et se lança dans les recherches scientifiques. Il fut le premier président de la Royal Society en 1660. C’est là qu’il connut Elias Ashmole qui en fut l’un des premiers membres élus.
    Moray eut une carrière militaire de plus 30 ans, Ashmole ne fut « capitaine d’artillerie » (commandant une batterie) que quelques mois.
    Tous les deux furent faits « maçons », Moray en 1641, Ashmole en 1646, à distance l’un de l’autre. Les loges qui les reçurent, l’une permanente (E’burg), l’autre provisoire (Warrington) ont-elles jamais été en contact ?
    Moray et Ashmole, quand ils se connurent (sans doute après 1660) se sont-ils « reconnus », ont-ils parlé de « maçonnerie », de « philosophia perennis », de transmission initiatique … ? On n’en saura sans doute jamais rien.

  • 2
    Van Worden 15 octobre 2018 à 22:32 / Répondre

    Le parallèle avec Moray est évident. Les deux personnalités, cependant sont différentes. Mais il y a en tout cas une chose qui les rapproche : leur séjour dans l’armée : ainsi Stevenson rapporte qu’Ashmole, comme Moray avait été gentilhomme d’ordonnance, contrôleur, puis assistant maître de l’ordonnance à Worcester. Il semble que sa réception soit due essentiellement, aux qualifications techniques et mathématiques qui accompagnent de telles fonctions. ( D. Stevenson : « Maçonnerie, symbolisme et éthique dans la vie de sir Robert Moray. Traduction Patrick Sautrot. PF éditions 2016). Qu’en pense Pierre Noël?

  • 1
    pierre noel 15 octobre 2018 à 22:05 / Répondre

    “The Lives of Those Eminent Antiquaries Elias Ashmole, Esquire, and Mr William Lilly written by themselves.”

    Cet ouvrage disponible sur Internet contient le journal de Elias Ashmole, depuis son adolescence jusqu’à 1687 (5 ans avant sa mort), copié par le Dr William Plot (celui de l’Histoire naturelle du Staffordshire ») et édité par Charles Burman, Esquire, en 1774. On y trouve le récit de sa vie sans aucune apparence d’émotion (ce sont des notes sans plus). On suit le parcours honorifique d’un jeune homme de province dans la métropole, sa carrière militaire, les remous de la guerre civile, les risques, les joies, les émois, les amours, les mariages (le premier d’amour, le deuxième d’intérêt, le troisième de raison), les échecs, la rage procédurière des tenanciers ou des créanciers, la mort omniprésente et les décès presque quotidiens de proches très chers ou lointains, l’émerveillement devant un monde mystérieux (celui de l’astrologie, de l’alchimie) révélé par des amitiés très proches, l’admission dans les cercles réservés, la faveur royale, les honneurs académiques… On y lit aussi les ennuis de l’âge, les problèmes de santé, les recours aux sangsues et aux purges, les saignées, les furoncles, les dents de sagesse, les fistules anales, les troubles du transit, la goutte, les attaques rhumatismales qui deviennent le thème principal du journal à partir de la cinquantaine, atténuées par les satisfactions d’amour-propre et les marques extérieurs de respect. Au-milieu de tout cela, la relation de deux « tenues » maçonniques, sans commentaires, mais suffisante pour soulever la pertinence de l’éternelle question « transmission vs emprunt ».

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