Old Constitutions

Retour sur 1723

Par Pierre Noël dans Contributions

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Retour sur 1723 (à propos d’un article de Ric Berman)

Un compte-rendu de Pierre Noël

Dans le dernier numéro de Freemasonry Today (périodique trimestriel de la GLUA, n° d’été 2019), Ric Berman revient sur l’importance des Constitutions de 1723 dans un court article intitulé « The Road back to 1723« . Loin de parler des trahisons du Dr James Anderson comme il est d’usage de ce côté de l’eau, il souligne le côté innovant et quasi-révolutionnaire des « Constitutions » de cette année-là.

Au XVIIe siècle, aucune loge en Angleterre (contrairement à l’Ecosse) n’avait encore de connexion avec le métier de la construction. Les « Anciennes Constitutions » (ou Old Charges) des francs-maçons, pour obsolètes qu’elles fussent devenues en pratique, n’en restaient pas moins en usage dans les loges résiduelles qui semblaient plutôt être devenues lieux de rencontre et de convivialité pour les membres après qu’ils y eussent été reçus de façon assez formelle (lecture de ces Constitutions suivie d’un « Oath of Secrecy », Aubrey 1691), qu’il s’agisse de maçons opératifs (travaillant la pierre), de maçons « acceptés » (jouant plus avec les mots qu’avec les matériaux), de leurs protecteurs (à la mode des Lairds écossais) ou de quelques érudits (Randle Holme à Chester, Elias Ashmole d’abord à Warrington, puis dans la loge de Maçons Acceptés ou Adoptés, se réunissant dans le Hall de la Compagnie des Maçons de Londres).

Elles commençaient traditionnellement par une invocation à la Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) et se continuaient par une exhortation d’honorer Dieu et sa Sainte-Eglise (1) sans céder à quelque hérésie ou quelque schisme, d’être loyal au Roi et à ses successeurs légitimes et de garder secrets les éléments cachés de la Science (2). Les Anciens Devoirs peuvent changer dans leur formulation mais guère dans leur sens.

I – I am to admonish you to honour God in his holy Church; that, you use no Heresy, Schism and Error…
II – To be true to our Sovereign Lord the King, his Heirs and lawful Successors; committing no Treason, Misprision (“dissimulation” en français) of Treason, or Felony …
III – You shall be true to your Fellows and Brethren of the Science of Masonry and do unto them as you would be done unto.
IV – You shall keep Secret the obscure and intricate (“compliquées”) Parts of the Science.

J’ai pris volontairement pour exemple les premières charges des « Anciennes Constitutions » publiée par un certain J. Roberts dans le Post Boy quelque mois (août 1722) avant que le même journal n’annonce la sortie (février 1723) des « Constitutions de la Très Vénérable Fraternité des Maçons Anciens et Acceptés », ouvrage sans nom d’auteur mais revendiqué par James Anderson, M.A. (p 74). La publication d’ « Anciennes Constitutions » conformes aux versions d’autrefois n’est probablement pas un hasard mais la réaction anticipée à ce qui s’avérerait un abandon délibéré de la « tradition » (quoi que ce mot signifie).

Or l’ouvrage dit d’Anderson (qu’il en soit ou non le seul rédacteur, que Désaguliers y ait contribué, que Payne en ait rédigé les Règlements Généraux, que « les ducs » y aient mis leur griffe… est en soi de peu d’importance) n’était pas un prolongement des Old Charges mais quelque chose de radicalement nouveau, en rupture évidente avec le passé.

Non seulement l’ouvrage de 1723 ignore l’invocation trinitaire habituelle (il entre d’emblée dans l’histoire légendaire du métier inspiré par le Grand Architecte de l’Univers « à notre Père commun Adam »), mais le ton général en est bien différent de ceux des documents qu’il était censé colliger et résumer (« digest ») pour répondre à la demande du duc de Montagu.

Les nouvelles « Charges » (il y en a six, pp 49-56) en sont la preuve.

Le premier « Devoir » (« Of God and Religion »), celui dont tout le monde parle, dit sans plus que la seule religion obligatoire (« obliged ») est celle sur laquelle tous sont d’accord (être homme bon et loyal), laissant à chacun ses opinions personnelles. Il évacuait de facto les débats théologiques, les doctrines contraignantes, les dogmes arbitraires et toute autorité ecclésiale. Désaguliers, pour autant qu’il en fusse l’inspirateur, donnait ainsi un bel exemple de ce détachement latitudinaire qui lui avait permis de passer sans remous du calvinisme huguenot intransigeant de son enfance à la prêtrise de l’église d’Angleterre, laquelle n’est ni papiste ni romaine, mais résolument catholique (« I believe in the holy Catholick Church … » dit le catéchisme anglican d’hier et d’aujourd’hui, p. 290 du Book of Common Prayer, 1662). Cette mutation rarement relevée est en soi assez remarquable ! Pour un Anglais ordinaire (cela existe encore !), plutôt indifférent aux querelles sémantiques et aux conflits d‘idées, elle n’a rien d’anormal.

Le deuxième « Devoir » (« Of the Civil Magistrate supreme and subordinate ») est bien plus important, même si les commentateurs de ce côté de la Manche n’en parlent jamais. Il n’est plus question d’allégeance à un pouvoir absolu et de droit divin mais bien d’être le sujet fidèle des Pouvoirs Civils du pays où on réside et de ne jamais participer à « quelque complot ou conspiration » contraire à la paix et la tranquillité de la nation, phrases qui se retrouvent quasi textuellement dans les rituels britanniques actuels (dans la « Charge à un apprenti maçon » dont la plus ancienne version connue date de 1735, (Smith’s « Pocket-book », Dublin). L’injonction est évidente si on la remet dans le contexte. Il s’agissait de se rallier au régime établi par la « glorieuse révolution » de 1688 qui mettait fin aux penchants absolutistes de la dynastie des Stuarts et instaurait une monarchie constitutionnelle partageant ses pouvoirs avec un Parlement bicaméral (dont une Chambre élue) et un corps judiciaire distinct (3).

Si le troisième « Devoir » (« Of Lodges ») précisait que ne pouvait être reçu un candidat qu’à condition de n’être ni femme, ni esclave, ni invalide ni immature, le quatrième « Devoir » (« Of Masters, Wardens, Fellows and Apprentices ») rejetait tout favoritisme : le choix d’un candidat ou sa promotion à une fonction quelconque ne pouvait l’être que sur son mérite personnel (p 51).

L’ensemble n’était autre qu’un manifeste des idées nouvelles, de celles qu’on appellera plus tard « les Lumières » et qui étaient déjà communes à Londres sans qu’il faille invoquer le poncif de la Royal Society. Il marquait en tout cas une rupture complète avec l’idéologie des « Old Charges » des maçons maçonnant d’autrefois. Il se poursuivait par les « Règlements Généraux » dus à plume de l’ancien Grand Maître George Payne. Tout à fait inédits, ils jetaient les bases d’une organisation jusque-là restée dans les limbes : une Grande Loge à vocation nationale. On peut à juste titre estimer que c’était la naissance d’une franc-maçonnerie nouvelle, moderne au sens courant du mot (n’en déplaise aux détracteurs de la maçonnerie « Andersonienne »). Il n’est guère étonnant que ces idées révolutionnaires aient suscité des résistances de la part des « vieux » maçons, dont la presse du temps se fit l’écho et que montrent les pamphlets maçonniques d’alors (je ne prendrai pour exemple que le « pamphlet Briscoe » de 1724, le « Dialogue entre Simon et Philippe » de 1725, et la « Maçonnerie antédiluvienne » de 1726, tous publiés par KJ&H dans leurs deux ouvrages fondamentaux de 1943 et 1946). On sait que la « vieille » loge de St-Paul (une des seules dont on soit certain qu’elle avait comme membre des maçons réellement « opératifs », (4) était particulièrement attentive à la réécriture (« trahison » pour quelques irréductibles) des Anciennes Constitutions qui serait approuvée par la Grande Loge (W.H. Rylands 1911, « Les archives de la loge Antiquity n°2 » ; déjà discutée sur Hiram.be).

Malgré le peu d’intérêt que les Maçons Anglais accordent généralement aux Constitutions de 1723, Ric Berman rappelle que ce fut un moment essentiel de la genèse de la franc-maçonnerie moderne que nous connaissons.

– La Sainte-Eglise, après le XVIe siècle, c’est bien sûr l’Eglise d’Angleterre.
– Certains y voient la trace de pratiques ésotériques, d’autres des secrets du métier ou, plus simplement, des moyens de reconnaissance.
– Le système était loin d’être parfait (il révèle ses défauts aujourd’hui encore) mais incomparable à l’absolutisme royal et l’intolérance religieuse de la France de la même époque.
– Avec York et Chester.

vendredi 28 juin 2019 12 commentaires
  • 9
    pierre noël 12 juillet 2019 à 14:35 / Répondre

    La phrase’ « Je crois en la sainte Eglise Universelle (anglicane)  » ne se trouve dans aucun rituel anglais, irlandais ou écossais (Craft). Dire qu’elle fait partie « du rituel d’Apprenti au style Emulation » est faux. Un peu de curiosité intellectuelle aurait suffit à le démontrer puisque beaucoup de ces rituels (à commencer par l’Emulation ou le Taylor) sont aisément disponibles sur Internet.
    La question posée au candidat est: « To whom do you put your trust? ».
    Rogert Dachez, dont l’engagement est connu, est trop scrupuleux pour accepter que la traduction du rituel anglais soit trafiquée.

    • 10
      Désap. 12 juillet 2019 à 15:59 / Répondre

      William Preston travaille en anglais.
      Je n’ai pas l’habitude de raconter n’importe quoi, ni d’inventer des traductions pour étayer mes opinions.
      Voyez avec R.Dachez ou Marc M. son VM.

      • 11
        pierre noel 12 juillet 2019 à 18:21 / Répondre

        Il arrive que certains compulsifs du clavier racontent n’importe quoi.

        • 12
          Désap. 13 juillet 2019 à 11:28 / Répondre

          11 – Je ne te permets pas de mettre en doute mon intégrité.
          Je suis Maçon et n’ai rien à vendre.
          Je ne te salue pas.

  • 7
    pierre noel 11 juillet 2019 à 13:57 / Répondre

    # 3 : « I believe in the holy Catholick Church … » signifie « je crois en la sainte Eglise Universelle (anglicane) », cette phrase fait d’ailleurs partie du rituel d’Apprenti au style Emulation. »
    J’ai cherché dans plusieurs rituels anglais (Emulation, Stability, West End, Taylor, Alnwick, Bristol …). Je n’ai trouvé nulle part cette phrase. Sans doute ai-je mal cherché ? Je serais heureux d’avoir la référence.

    • 8
      Désap. 11 juillet 2019 à 17:41 / Répondre

      7 – A plusieurs reprises j’ai visité W. Preston LNF qui travaille au style Emulation, cette phrase fait partie de leur working.
      Leur est-elle personnelle ? Toujours est-il que Roger D., alors Orateur, avait l’habitude de préciser aux nouveaux visiteurs qu’à l’image de la liturgie anglicane, le terme « Catholick » signifiant « universel », celui-ci dans leur contexte respectif, n’avait rien à voir avec l’Eglise romaine.

  • 6
    Désap. 3 juillet 2019 à 11:15 / Répondre

    A la fois les traductions des Constitutions de 1723 faites par l’abbé Ernest Jouin en 1930 (anti-maçon, théoricien du complot maçonnique) et celle de Maurice Paillard (dont j’ignore la date) établissent le texte repris par Pierre Noël comme suit :
    « …on pourrait montrer, que les Sociétés ou Ordres de CHEVALERIE Militaires, et de Religieux également ont, au cours des temps, emprunté à cette ancienne Confrérie un grand nombre d’Usages solennels ; car aucun d’eux ne fut mieux institué, plus convenablement installé, ou n’observa plus religieusement ses Lois et Obligations que les Maçons Acceptés l’ont fait, … »
    Les Ordres de Chevalerie et religieux ont « emprunté »,
    quant à la Société des Maçons Acceptés, aucune n’a été « mieux institué (et non « influencée »), plus convenablement installé ».
    En maçonnerie, la règle est la transmission. Le Métier a été transmis par des opératifs au XVIIè sc. en Ecosse à des profanes de manière à les instituer Maçons, ils prennent le qualificatif « accepté » de sorte d’indiquer qu’il ne pratique pas le Métier de manière opérative, mais ils n’en pratiquent pas moins le Métier qui leur a été transmis.
    Paul Paoloni (RT 193) introduit une distinction particulièrement érudite.
    Il distingue la Maçonnerie non-Opérative, qu’il situe entre 1691 et 1730, période au cours de laquelle les Opératifs sont chargés de transmettre aux loges les éléments maçonniques les plus importants, de la Maçonnerie Spéculative, période où il n’y a plus d’opératifs et qui concorde avec la fixation du grade de Maitre.
    Ceci signifie, à mon sens, que le Métier est maintenant entièrement transmis et les Acceptés en mesure de faire des Maçons.
    Je regrette cher Pierre Noël, en 1717 il ne s’agit pas d’emprunt, mais d’une bien concrète transmission qui constitue une filiation directe avec la Maçonnerie Opérative.

  • 5
    pierre noel 2 juillet 2019 à 20:55 / Répondre

    Dans les conclusions de l’histoire (légendaire) du métier de son Livre de 1723, l’auteur (James Anderson lui-même, s’il faut l’en croire ! ) écrit qu’ « à cette ancienne Fraternité (celle des Maçons Francs et Acceptés, NDT), les Société ou Ordres de Chevalerie militaire, mais aussi les Ordres Religieux, ont emprunté* au fil du temps plusieurs coutumes solennelles, mais aucune ne fut mieux influencée, plus décemment installée ou observée à la lettre que ces Lois et Devoirs des Maçons Acceptés, laquelle dans chaque nation conserva et répandit ses intérêts d’une manière qui lui est propre, que seuls les plus habiles et les plus érudits peuvent comprendre, bien que cela fut souvent essayé pendant tout le temps qu’ils se sont connus et aimés, quoique sans l’usage du langage puisqu’ils en parlaient de différents ». (pages 46 et 47 de l’original, traduction personnelle).

    *Le mot d’origine est « borrow » qui est défini ainsi par l’OED : Take and use (something belonging to someone else). En français, il est traduit par « emprunt ».
    Il n’y a rien de déshonorant (contraire à l’honneur) pour une société humaine d’emprunter à une autre plus ancienne ce qu’elle estime utile, bon et juste. En fait, cela se fait depuis l’aube des temps, quoiqu’on puisse en penser.

  • 4
    Désap. 2 juillet 2019 à 00:24 / Répondre

    En aparté.
    Excellent dernier numéro (193) de Renaissance Traditionnelle.
    Il semble que les historiens de l’école authentique reviennent à plus de cohérence (selon moi), la filiation opérative ne parait plus être contestée et les éléments du rituel pris en considération de manière à juger de la réalité du contenu des Constitutions de 1723 qu’il fut une erreur de prendre pour le règlement d’un club ; je n’en suis qu’à la page 22, cependant ce que j’ai lu est très intéressant de ce point de vue et Harry Carr réhabilité (enfin).
    Un important travail de synthèse et une analyse qui fait deviner que l’on a user de la logique maçonnique avec confiance dans l’interprétation des faits et documents, l’ensemble pour lequel Paul Paoloni et l’équipe de rédaction doivent être remerciés.
    Très fraternellement.

  • 3
    Désap. 29 juin 2019 à 13:42 / Répondre

    Les Maçons Anglais ne verront pas plus d’intérêts aux Constitutions de 1723 après la lecture de cet article, pas très élaboré au demeurant, eux qui, à la mort du duc de Sussex, sont retournés comme un seul homme à la Révélation, principe on ne peut plus contre-initiatique.
    Par crainte, par superstition, ou parce que celle-ci donne l’impunité par le Pardon ? L’ensemble, je pense.
    Par ailleurs, je ne comprends pas la précision qui est faite à propos de Désaguliers.
    La définition de catholique est « universel », « I believe in the holy Catholick Church … » signifie « je crois en la sainte Eglise Universelle (anglicane) », cette phrase fait d’ailleurs partie du rituel d’Apprenti au style Emulation.
    Aucun rapport avec l’Eglise romaine comme ceci semble être suggéré pour appuyer le caractère latitudinaire de Désaguliers.

  • 1
    de Flup 28 juin 2019 à 12:06 / Répondre

    Pierre Noël écrit » Aucune loge en Angleterre…n’avait encore de connection avec le métier de la construction » donc toutes les loges l’avaient encore…

    • 2
      FABRICE 28 juin 2019 à 20:46 / Répondre

      Le « ne » n’a pas valeur de négation. Placé après le pronom « aucun », il est explétif.

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