Claude Lévi-Strauss en 2005

Claude Lévi-Strauss, Maçon sans tablier

Publié par Géplu

Bertrand, un habitué d’Hiram.be, m’a proposé ce beau texte sur Claude Lévi-Strauss qu’il a découvert adolescent en lisant Race et Histoire, et à qui il voue une admiration sans faille depuis la lecture de Tristes Tropiques. Un livre dont il rappelle que le jury du prix Goncourt s’est excusé de ne pas pouvoir lui décerner son prix, car ce n’était pas un roman.
Géplu.

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Claude Lévi-Strauss n’était pas Franc-Maçon. Pourtant la méthode de recherche qu’il a mise au point, afin d’établir l’ethnologie comme une véritable science, revient à tailler sa pierre brute en se débarrassant de ses préjugés de scientifique.

L’épistémologie, ou science des sciences, stipule qu’une science, pour être digne de ce nom, se doit de réunir à minima trois caractéristiques. Avoir un objet de recherche qui lui soit propre, telle la Physique qui étudie la Nature, la Biologie qui s’intéresse aux espèces vivantes, l’Anthropologie qui observe les populations dites primitives… Être dotée de méthodes d’études spécifiques, telles les statistiques pour les sociologues, la modélisation pour les économistes, la dissection pour les médecins… Avoir effectué des découvertes ayant permis l’énonciation de lois universelles, telle la loi de la gravitation de Newton, la poussée d’Archimède ou encore les lois de Moore, de Metcalfe et de Gilder, pour citer des exemples plus proches de nous.

La deuxième caractéristique sera précisément celle dans laquelle Claude Lévi-Strauss enracinera sa propre méthode pour poser les bases de nouvelles sciences humaines, comme l’ethnologie ou l’anthropologie. L’homme étant conduit à étudier des populations dites primitives sans disposer de l’appareillage scientifique adapté. Au lieu de démarrer avec une hypothèse que l’observation permettrait de confirmer, ou d’infirmer, en vue d’énoncer une loi générale, Claude Lévi-Strauss partira délibérément du préjugé. A titre d’exemple, la méthode scientifique classique encouragerait à poser comme hypothèse que les populations primitives n’usent pas de système de calcul parce que l’isolement dans lequel elles vivent ne les conduit pas à commercer avec d’autres groupes humains et rend donc toute comptabilité inutile. Au contraire, l’approche de Claude Lévi-Strauss, pour ne pas dire sa posture du chercheur, le conduira à poser le problème en d’autres termes : l’homme blanc est accumulateur, compte ce qu’il détient, cherche à agrandir ses possessions, au point de multiplier les occasions de contacts avec les populations extérieures, pour poursuivre ce processus cumulatif. Résultat, en observant l’autre, le primitif, le sauvage, Claude Lévi-Strauss apprendra des choses sur l’homme civilisé qu’il est, pour mieux nous les transmettre et nous faire prendre conscience de nos préjugés occidentaux.

Avec cet effort systématique consistant à faire du préjugé le point de départ de toute observation, Claude Lévi-Strauss se comporte comme l’apprenti, purifié par l’initiation maçonnique, doté d’une virginité retrouvée. Tel l’initié, ce pourtant professeur honoraire au Collège de France, taille sa pierre brute et se défait de ses métaux que sont les sciences, l’intelligence et la supériorité établie par l’histoire de l’homme blanc. Tristes tropiques est sans doute le livre qui permet le mieux de comprendre sa démarche. L’auteur y racontent, dans le style du récit de voyage qui n’a rien à envier à Pierre Loti, son exploration des tropiques et ses rencontres avec les populations locales, comme les indiens Bororo du Brésil, qu’il rendra célèbres à cette occasion. Tout au long du livre, Claude Lévi-Strauss énonce avec soin les préjugés (ses hypothèses scientifiques à lui), que l’observation invalide les uns après les autres. Peu importe, l’idée n’est pas de trouver vite pour repartir encore plus vite. Au contraire, il s’agit de s’immerger, de recevoir, de découvrir, pour mieux se découvrir soi-même au contact de celles et ceux qui sont différents. De cet effet miroir, Claude Lévi-Strauss découvre, là encore comme l’initié, que le pire ennemi se trouve parfois derrière soi. Son cheminement le conduit à épuiser ses préjugés d’homme civilisé au contact de la matière brute que forment ces tribus dites « sauvages ».

De ce parcours initiatico-scientifique, émergera quelques-unes des plus belles idées philosophiques modernes qu’il est tentant de relier à la démarche maçonnique. Tout d’abord, la nécessité d’envisager la tolérance non pas comme un état mais comme une attitude dynamique qui rappelle l’apprentissage graduel et ininterrompu du franc-maçon. Ensuite, l’importance de se départir de toute observation morcelante, car elle est essentiellement fonction des relations qui unissent les groupes. Un thème qui renvoie à l’égrégore des loges. Enfin, le fait qu’en refusant l’humanité aux sauvages, l’Occident leurs empreinte l’une de leurs attitudes typiques. Un sujet auquel les maîtres pourront méditer au moment des votes d’admissions des profanes.

samedi 19 septembre 2020
  • 9
    Raingeval
    21 septembre 2020 à 14:53 / Répondre

    Cher Gplu
    Levy Strauss sait il que tu lui a attribué ce qualificatif? et pourquoi lui et seulement lui? Les hommes de qualité sont nombreux!
    Ne penses-tu pas que « Maçon sans tablier » fait un peu racolage?
    Christian

    • 10
      Lazare-lag
      21 septembre 2020 à 21:32 / Répondre

      Je crois que Géplu aurait eu quelque difficulté à informer Claude Levi-Strauss, celui-ci étant décédé il y a une dizaine d’années.
      Et bien évidemment bien d’autres méritent une telle qualification.
      Mais cela dit, cette formulation « Maçon sans tablier » est des plus curieuses.
      Est-on vraiment sûr, en l’utilisant, que nous y mettons tous la même chose?
      Et une fois le qualificatif attribué, avons-nous beaucoup progressé?
      J’ai lu sous un autre article récent que s’il peut y avoir des Maçons sans tabliers, on peut également trouver des tabliers sans maçon.
      Effectivement…

  • 8
    PASCALE
    20 septembre 2020 à 11:38 / Répondre

    Quand nous rencontrons un profane et que nous le pressentons à entrer en maçonnerie, ne voyons nous pas en lui (elle) un « maçon sans tablier » à qui nous proposerions d’en porter un ?

  • 7
    JF Verjat
    20 septembre 2020 à 08:58 / Répondre

    L’interet du rapprochement entre un des intellectuels les plus notables du 20eme siècle et la maçonnerie, tient bien sur aux digressions sur la notion ,plutôt vague ,de maçon sans tablier ( dont l’équivalent en langage simple est « un type bien ») mais ,au delà, elle tisse un lien qui peut fortifier et enrichir une démarche maçonnique qui se pense parfois comme « sui generis » en oubliant son du à l’endroit du mouvement des idées ,autant que le besoin de s’actualiser . Il faut vivre avec son siècle , tout en lui résistant, mais se méfier des modes n’interdit pas d’emprunter au meilleur de la pensée contemporaine des approches , un regard, qui sans altérer les fondements ,ouvre à des lectures inédites.A qui fait vocation de construire des passerelles, il devrait être agréable de saisir les perches tendues , malgré eux, ( les intellectuels font peu de cas de la F.M.) , par des profanes de bonne volonté .Elles peuvent sans les trahir offrir à nos racines une nouvelle jeunesse , et affirmer encore davantage ,en intégrant le meilleur du présent, notre dimension d’éternité .

  • 4
    Philippe
    19 septembre 2020 à 11:17 / Répondre

    Bonjour, juste pour préciser quelques points à propos de la vision assez réductrice de « l’Anthropologie qui observe les populations dites primitives ». Je m’intéresse beaucoup à cette science humaine et cette définition étroite ne correspond plus depuis assez longtemps tout de même (quelques dizaines d’années) à ce qu’est l’anthropologie (voir les sites d’Université en ligne, les livres d’introduction récent, les propos de Philippe Descola et autres). Ou consulter simplement la page wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropologie) qui indique très clairement « L’effondrement de l’idée même de « culture simple et primitive » a conduit l’anthropologie à se redéfinir, sans qu’aucune définition n’ait jusqu’à maintenant pu servir de consensus. » Je trouve dommage de faire perpétuer des clichés ou des poncifs sur une science qui a énormément évoluée et qui ne se concentre plus sur ces sociétés dites primitives justement.
    Bien à vous
    Philippe.

  • 3
    PASCALE
    19 septembre 2020 à 11:12 / Répondre

    Je souscris totalement à cette notion de « maçon sans tablier » qui, sauf erreur, nous vient du 12ème degré du REAA. « Celui qui assiste à nos travaux et les comprends est un maçon sans tablier ».
    La maçonnerie est une voie de l’initiation, pas la seule..
    Etre initié, s’est s’inscrire dans la Vie dans son sens le plus global et j’ai (heureusement) rencontré de nombreuses personnes qui ont un sens inné de cette participation et du dévouement à l’humanité qu’il induit.
    Sinon, nous serions seulement 150 000 FM à porter des valeurs de spiritualité et de progrès en France ?

  • 2
    PASCALE
    19 septembre 2020 à 10:36 / Répondre

    Nous sommes des Loges de Saint Jean… Pour moi, cela veut dire « le livre est à lire mais surtout, les paroles du Livre sont à vivre »
    Mon grand père disait souvent « Penses ce que tu veux, ça ne se passera pas comme tu as prévu »
    Tout ça pour dire que s’il suffisait de lire les ouvrages du monde pour en absorber la substantifique moelle, nous serions tous des Sages ou des Dieux.
    la maçonnerie est une pratique. Tout est su mais rien n’est acquis.
    Et c’est bien cela qui est toujours « magique » pour moi. Un visiteur et une intervention inattendue ; un besoin de reconnaissance insoupçonné ; un départ qui te laisse un peu orphelin… Et l’autre face de Janus apparait… le nouveau prend place en toi et le vieux brule comme ton testament philosophique. Quelque chose à changer, comme à ta première entrée dans le Temple.
    A la fin, il ne reste rien d’autre que le vécu… Ce terrible secret, le seul que nous emportons avec nous au dernier souffle de notre vie.
    S’être (un peu) inventer soi même dans le miroir de l’Autre.

  • 1
    La kenyate
    19 septembre 2020 à 09:26 / Répondre

    Je ne souscris pas à la notion de maçon sans tablier. Un macon est d abord un initié et ça fait toute la différence. Des profanes peuvent partager nos valeurs et c est très bien. Des maçons peuvent les trahir ou les dévoyer ca existe aussi…Etre initié suffit il ?l initiation ne vous transforme pas d un coup de baguette magique. C est le travail de toute une vie et plus….
    Une inconditionnelle de Levy strauss

    • 5
      yonnel ghernaouti, YG
      19 septembre 2020 à 11:52 / Répondre

      Chère LA KENYATE,
      Pas de Maçon sans tablier, mais il y a bien des tabliers sans Maçons…

      • 6
        Brumaire
        20 septembre 2020 à 00:07 / Répondre

        Et des locataires de tablier

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