puzzle

Communication, identité, initiation

Publié par Emerek Le Fol

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Chronique du Mercure, 7

Ainsi donc, le nouveau Grand-Maître de la Grande Loge de France l’annonce : « La GLDF se doit de revenir à l’avant-scène du combat pour les valeurs. C’est de l’éveil des consciences qu’il s’agit. Nous allons y contribuer ». Faut-il entendre que la GLDF va communiquer, prendre publiquement position sur un certain nombre de sujets sociétaux ? Si c’est en tant que société initiatique pour rappeler des principes moraux, éthiques, voire spirituels (un mot qui fait peur à certains qui la confondent avec la religion, comme si la spiritualité n’était pas, justement, le propre de l’homme), ce serait une bonne nouvelle, car la société profane a plus que jamais besoin de repères ; si c’est pour entrer en concurrence avec certaines obédiences qui communiquent à tout-va, sur n’importe quel sujet sociétal, n’importe comment, ce serait une bien mauvaise nouvelle. La Franc-maçonnerie n’a pas, selon moi, à être à « l’avant-scène », car la formulation même voudrait dire qu’elle veut participer à la « société du spectacle » dans laquelle nous baignons et qui est l’un des pires fléaux de notre époque dont la franc-maçonnerie doit se préserver, sauf à vouloir perdre son âme. Communiquer, oui. Pourquoi, sur quoi, comment, vis-à-vis de quel public ? That’s the question.

La franc-maçonnerie, toutes tendances confondues, communique mal. C’est un fait, et c’est l’une des raisons de sa mauvaise image. Elle communique mal d’abord parce que, depuis l’avènement il y a près de quarante ans de la société de l’information et de la communication, elle n’en a toujours pas analysé les mécanismes et compris le fonctionnement, ce qui est pour le moins gênant lorsqu’on prétend intervenir dans le débat public, d’autant que la communication d’une obédience ne saurait se résumer aux « relations-presse » d’un grand-maître. Il s’agit là de stratégie d’image et de communication. Mais ce problème pourrait être facilement résolu par le recrutement, en tout cas par les importantes obédiences, de véritables professionnels de la communication. Comme en sont dotées toutes les grandes associations et ONG. Car, après tout, dans le débat public que sont les obédiences sinon des ONG dont l’objet même est la « production de discours » ? Dans toutes institutions ayant compris les mécanismes de la société de l’information, l’organe de « production du discours » s’appelle une Direction de la Communication. Mais ce n’est pas là, me semble-t-il, le fond du problème.

La franc-maçonnerie communique mal surtout parce qu’elle a un problème d’identité. Entre celle qui est devenue un club réformiste à prétention sociétale, au point pour certains qui la fréquentent à la considérer comme une courroie de transmission de certain parti politique, et celle qui est devenue un substitut de chapelle au spiritualisme dévoyé au point de considérer le symbolisme comme une fin alors qu’il n’est qu’un moyen, entre celle qui a longtemps cru (matérialisme oblige) que le progrès scientifique et technique amènerait le progrès civilisationnel et celle axée sur le développement personnel se fourvoyant dans un « ésotérisme » de bazar qui doit plus à la crédulité new-âge qu’aux lumières de la raison, la franc-maçonnerie n’a pas vu, et encore moins anticipé le changement de paradigme que notre société occidentale subit. Au lieu d’emprunter certain escalier à spirale menant au monde des idées, de l’idéel, de Dieu (c’est idem), la franc-maçonnerie tourne en rond. Et je ne parle même pas de la myriade de ces obédiences qui n’ont comme justification que l’égo de leur fondateur. Dans le paysage maçonnique français bien peu d’obédiences au fond savent qui elles sont, qui elles veulent être, et ce qui justifie, sinon quelques contingences historiques, leur existence. La franc-maçonnerie en France n’est plus une mosaïque chatoyante, c’est un puzzle éparpillé.

Pourtant, jamais historiquement peut-être la franc-maçonnerie n’a eu de tels atouts en main pour se « refonder ». Tout le monde en convient : la société est en crise ; crise économique bien sûr, mais crise surtout morale et crise des valeurs. Les sociologues qui analysent ces phénomènes sont d’accord pour considérer que cette crise est due à l’effondrement des systèmes idéologiques et religieux qui ont servi de paradigmes au long du dix-neuvième et vingtième siècle en Occident. Cette crise aboutit au désenchantement du monde qu’annonçait, à la fin du dix-neuvième siècle le sociologue Max Weber. La formule a un succès justifié tant est grande la perte de confiance envers les importantes institutions qui les portaient que sont les églises et les partis politiques. Même les institutions républicaines qui garantissent, théoriquement, en France le « vivre-ensemble » sont remises en cause voire carrément attaquées, et l’on assiste, plus ou moins impuissants, à des replis « identitaires » sur des communautarismes de toutes catégories : ethniques, religieux, sexuels, idéologiques que nulles valeurs et aucuns idéaux semblent capables de transcender en réunissant ce qui est épars. Les uns défendent le voile, les autres le végétarisme, mais quelle que soit la cause défendue, la tolérance de l’autre recule et la mentalité sectaire avance, sommant chaque individu à se déterminer dans une mosaïque de tendances communautaristes, identités auxquelles il serait assigné à résidence. L’humanisme dont la franc-maçonnerie se réclame a-t-il encore un avenir ? (1). Touchées par la peste moderne, nos obédiences, fussent-elles « sociétales » ne produisent rien, n’apportent le plus souvent que le spectacle désolant de leurs divisions et de leur éparpillement, de leurs querelles de préséance, leurs grands-maîtres courent les plateaux-télés ou aimeraient le faire, participant plus à la « société du spectacle » qu’à un débat d’idées, une douillette couette en plumes de certitudes dans laquelle les francs-maçons ronronnent comme des somnambules, recouvrent leurs controverses, qui ne sont ni philosophiques ni politiques, mais suivant au fil de l’eau les chiens crevés d’une actualité factuelle. A quoi sert de se mettre en retrait dans un « temple » si c’est pour y amener le brouhaha médiatique de la société profane, si ce n’est pas pour prendre distance et hauteur, dans une réflexion prospective, celle du temps long et non pas celui de l’immédiateté ? Il ne suffit pas de sauter comme des cabris en criant d’un coté « République, République » et de l’autre coté « le rite, le rite »…

Pourtant, la société, fusse inconsciemment, a un désir d’espérance, un désir d’utopie, un désir d’idéal et d’idéel, un désir de spiritualité initiatique humaniste, un désir de ré-enchantement de la vie. La Franc-maçonnerie, dernière « société initiatique de l’Occident », comme le rappelait Bruno Etienne (2) recèle « le trésor caché » (3) de ses mythes, rites et symboles, véritable syncrétisme des traditions civilisationnelles, permettant à l’individu de « penser autrement ». Tous éléments fondamentaux que rappellent dans leurs ouvrages ces deux penseurs maçonniques français que sont Jean Mourgues et Henri Tort-Noguès (4). C’est dire si elle a les moyens de répondre aux désirs qui parcourent de manière de moins en moins souterraine la société.

Il est donc, certainement, l’heure pour les dignitaires francs-maçons de toute obédience, plutôt que de battre les estrades de rentrer dans le cabinet de réflexion. Cela leur permettra peut-être de se rappeler qu’ils sont les porte-paroles « d’autorités morales et/ou spirituelles » dont la parole sera d’autant plus entendue qu’elle est rare et basée sur la défense de « principes et valeurs » qui les fondent, et pour les sœurs et frères pétris d’idéal de se mettre, à nouveau, à rêver, imaginer, concevoir, envisager un monde plus humain, fraternel et solidaire. Se rappeler donc que depuis ses origines la franc-maçonnerie est, tout entière, une « entreprise utopienne » et à le traduire en pensées, en paroles et surtout en actes, à être, donc, les architectes et les bâtisseurs d’un monde meilleur dont l’utopie est le moteur et l’imaginaire son carburant.

Emerek Le Fol

PS : Puisque ce sont les vacances et que les Frères et Sœurs n’aspirent pas au repos, on peut lire ou relire :

(1) Claude Saliceti. L’humanisme a -t-il un avenir ? Editions Dervy
(2) Bruno Etienne. La Franc-maçonnerie, une voie pour l’Occident. Editions Dervy, La spiritualité maçonnique. Editions Dervy
(3) Michel Mafessoli. Le trésor caché. Editions Léo Scheer
(4) Jean Mourgues. La franc-maçonnerie, société initiatique des temps modernes. Editions Dervy
(5) Henri Tort-Noguès. L’idée maçonnique. Editions Albin Michel

 

 

 

vendredi 10 juillet 2015
  • 9
    ma contribution
    11 juillet 2015 à 15:34 / Répondre

    Merci du bon article pas assez fréquent dans la blogosphère. Le probleme essentiel de l’identité y est soulevé, ainsi que celui de notre rapport à l’histoire, avenir, société et monde dans lequel nous vivons. La notion d’utopie est bien appropriée à propos de ce que peux vehiculer notre identité -laquelle ne va pas de soi- pourvu que l’on puisse la relier à d’autres grands paradigmes comme tradition et alterité.

  • 8
    Yasfaloth
    11 juillet 2015 à 14:54 / Répondre

    Ce texte intéressant, et auquel je souscris en grande partie, est une pierre à apporter à la réflexion qui est proposée actuellement aux loges de la GLDF.
    .
    En tout cas il illustre parfaitement les raisons et la nature de mon engagement envers cette 3éme voie, spiritualiste, universaliste et détachée des tutelles que nous tentons à travers la CMF…
    .
    Plus généralement, je ne connais pas d’autres lieux, en occident, où puissent se réunir et vivre ce que vivent lors de leurs « tenues » des hommes ou des femmes d’origines et de confession multiples. Nous n’en avons pas forcément conscience mais il s’agit là d’un véritable « trésor » d’humanité que nous avons la responsabilité de préserver et de cultiver de façon à ce que les valeurs qu’il véhicule puissent se perpétuer dans des temps qui s’annoncent pas forcément facile pour nos enfants et petits enfants.
    .
    Fraternellement

  • 7
    Luciole
    10 juillet 2015 à 18:43 / Répondre

    Je vous remercie de vos commentaires.Je trouve assez juste la plus grande partie de ce qu’écrit Emerek.
    J’avais tendance à généraliser..Je trouve plus pertinent le post de RAINGEVAL.
    j Je ne connais pas la répartition des budgets mais les Convents doivent servir aussi à surveiller cet aspect.
    Quant aux « Conseils aux Obédiences… »Cela ne mange pas de pain mais c’est se donner bonne conscience pour pas cher! « Réfléchir à leur identité » « Autorité morale et/ou spirituelle » non plus. Ce n’est pas aux Obédiences qu’il faut dire çà mais aux FM!
    Cordialement

  • 6
    Chicon
    10 juillet 2015 à 18:22 / Répondre

    « les francs maçons communiquent mal »
    Cela s’explique simplement car elle intervient sur des sujets politiques et religieux qui par nature divisent l’opinion. Son centre de gravité étant à gauche, elle est tout naturellement « cataloguée » diviseur de gauche.
    Petit rappel : politique et religion sont les ferments de la discorde., la franc maçonnerie alimente donc la discorde avec ses thèmes politiques et religieux.
    Si elle se contentait d’être une école de sagesse et de pensée, elle serait un club philosophique comme la FM anglaise. Je n’ai jamais entendu celle-ci, formuler un avis politique ou religieux.
    C’est un des griefs formulés en son temps contre Stifani par les FF de la GLNF sur modèle anglais : commission sur l’islam, allégeance a N Sarkosy, mélange détonant qui a été efficace…

  • 4
    Raingeval
    10 juillet 2015 à 14:27 / Répondre

    Pourquoi ne pas reconnaître que les Sérénissimes ne sont, souvent, que la copie conforme de ceux qui les ont élu hier sans savoir ce qu’ils allaient faire et les critiquent aujourd’hui parce qu’ils en font trop ou pas assez?
    Pourquoi notre fonctionnement permet-il à des V:.M:. de se comporter en dictateur , plutôt moins que plus éclairé, et pourquoi y a t’il des fr:. auxquels cela convient?
    et si » libre et de bonne moeurs » n’était qu’un slogan ?
    Et si le problème se situait au niveau des francs maçons eux mêmes ou de certains d’entre eux? Pourquoi acceptons nous la course aux titres?
    Si l’initiation est un rite intérieur, qu’est devenu aujourd’hui le travail sur la pierre brute? Où est l’enseignement qui permet d’y accéder ? Où trouvons nous des individus désintéressés occupés essentiellement à se dépasser eux-même en servant les autres?
    Ils existent ceux qui poursuivent le rêve d’une maçonnerie idéale, mais on ne les entend pas

    • 10
      Fabrice
      12 juillet 2015 à 08:39 / Répondre

      « Au lieu d’emprunter certain escalier à spirale menant au monde des idées, de l’idéel, de Dieu (c’est idem), la franc-maçonnerie tourne en rond. »

      Ah bon ?

    • 11
      Fabrice
      12 juillet 2015 à 08:51 / Répondre

      Pourquoi ? J’ai eu une réponse à te proposer. En maçonnerie, plus des trois quarts des membres se contentent d’aller en tenue (quand ils y pensent) sans se poser la moindre question de ce qu’il peut se passer avant ou après. Le fonctionnement d’une loge, l’organisation d’un ordre du jour, les imprimés à remplir et à renvoyer au secrétariat de l’Obédience, les sollicitations pour obtenir des morceaux d’architecture, motiver les troupes, rappeler aux surveillants qu’ils doivent instruire les plus jeunes, l’encaissement (parfois difficile) des capitations (portables mais non quérables, faut-il le rappeler ?), les médiations en cas de problèmes entre frères, les coups de fil que l’on reçoit ou que l’on donne, aller au Congrès régional et au Convent, TOUT CECI les trois quarts l’ignorent parce qu’il s’agit du travail que se coltine généralement le VM et, disons-le, un, deux, voire trois officiers au maximum (les autres sont dans le collège mais ne font généralement pas grand-chose). Bref, dans une très grande majorité de cas, les loges fonctionnent en réalité grâce aux mêmes frères qui assurent l’essentiel du travail pendant que les autres, les culs bien assis sur les colonnes, les accusent d’être des dictateurs.

  • 2
    Chaboud
    10 juillet 2015 à 09:08 / Répondre

    C’est une analyse juste et parfaite.

  • 1
    Luciole
    10 juillet 2015 à 01:28 / Répondre

    « Les Obédiences ne produisent rien.. »mais ce n’est pas leur rôle ,leur rôle est d’assurer la bonne marche et le bon fonctionnement des Loges membres sur le plan matériel et de l’ organisation.
    Dans les pays de tradition latine la FM a du lutter contre les condamnations de l’Eglise romaine,du Fascisme,du Communisme entre autres.
    S’étonner que les FM répugnent à se déclarer tels alors qu’ils n’y gagneront même pas l’estime de leur concierge
    (personnes tout à fait honorables,ce n’est qu’une façon de parler!)
    Certains ronronnent en effet mais d’autres se cultivent,réfléchissent,essaient de devenir de meilleurs citoyens,essaient d’élever leur niveau de conscience dans un climat de Fraternité en Loge.
    Ce n’est pas parfait? Bien sur mais fustiger sans arrêt ceux qui tentent d’y parvenir, tout en restant au niveau douillet de la critique pas du tout constructive ne vaut guère plus.

    • 3
      Jean Allemane
      10 juillet 2015 à 10:29 / Répondre

      Certes, Emerek le Fol a l’esprit critique. C’est son rôle. De là à dire que sa critique n’est pas « constructive », il y a un pas que je ne franchirai pas. Conseiller aux obédiences de se comporter en « autorités morales et/ou spirituelles » et donc communiquer en tant que telle, je trouve cela plutôt « constructif ». Conseiller aux obédiences de réfléchir à leur « identité », je trouve cela plutôt constructif, inciter à réfléchir sur les mécanismes de « la société du spectacle » ( cf Guy Debord ) aussi. En tout cas, cela invite chacun à la réflexion et à des débats autrement cruciaux que les incantations républicaines sans effet ou celles sur le rite. Etre fidèle à la tradition a écrit Jaurès, ce n’est pas être fidèle aux cendres, fussent-elles celles de Jean Zay et de Brossolette, c’est être fidèle à la flamme. Les commémorations, c’est bien, réfléchir à l’avenir, c’est mieux. Pas à l’avenir immédiat, à l’AVENIR!

    • 5
      Jean Allemane
      10 juillet 2015 à 17:45 / Répondre

      Chère Luciole , un budget comme celui des grandes obédiences pour assurer « la bonne marche et le bon fonctionnement des loges » ???? Des obédiences où les frais de personnel (????!!!!) représentent plus de 50% du budget, pour ne même pas être capables de diffuser la réflexion qui se fait dans les loges, cela fait très, très, très chère la « bonne marche ».

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