La Liberté guidant le peuple, d'Eugène Delacroix (1830, Musée du Louvre)

Les francs-maçons et la cause républicaine

Publié par Charles Coutel

Charles Coutel, Universitaire républicain, nous a confié une nouvelle réflexion qui devrait intéresser tous les francs-maçons républicains….

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« La mystique républicaine,
c’est quand on mourait pour la République,
la politique républicaine, c’est à présent qu’on en vit. »

Charles Péguy, Notre jeunesse

Le titre cette contribution mérite une brève explication qui nous permettra d’exposer une hypothèse de travail : il y a actuellement une responsabilité historique des francs-maçons dans la défense et la promotion du régime républicain. L’expression cause républicaine signifie à la fois l’intention de préciser ce qu’est une république, non seulement dans les mots, mais aussi dans les engagements pratiques. En effet, une cause s’affirme et se définit mais exprime le souci de se défendre contre tous ceux qui voudraient la remettre en question (en cause). Rappelons qu’en droit, une cause est une affaire qui se plaide de façon contradictoire et argumentée. Toute accusation doit être justifiée, plaidée, défendue pour être, ensuite, jugée. Défendre une cause en s’appuyant sur la raison mobilise les idées de justice et de vérité. Par conséquent, parler de cause républicaine, c’est affirmer que l’engagement civique cherche à convaincre, mais sans prosélytisme envahissant, en s’appuyant sur une conviction argumentée et une éthique humaniste. Rationalistes critiques, les républicains seront attentifs aux défis à relever et aux problèmes à résoudre.

Cette tâche est urgente car beaucoup se contentent d’une définition minimale de la république comme simple adhésion à un régime juridique abstrait et formel, que l’on ne définit pas vraiment (on se contente de la formule État de droit sans aller plus loin). Or, c’est oublier le long combat que menèrent les républicains, depuis 1789, pour revendiquer une conception maximale de l’engagement républicain : se battre pour la cause républicaine, c’est donc affirmer des principes, mais en se souciant de leur mise en œuvre par les institutions et incarnés par toutes les associations, notamment laïques.

C’est là que la force et l’originalité des humanistes est à réaffirmer : ils surent se mobiliser et argumenter pour défendre la République. La formule suivante de Pierre Nora, en 1984, exprime cet engagement : « la République a soif d’unanimité combattive. » Il est rejoint en 1996 par Maurice Agulhon qui affirma : « La tradition républicaine est une tradition de combat. »

C’est cet esprit de mobilisation réfléchie et enthousiaste que valorise l’expression cause républicaine. Or, aujourd’hui, tout est à refaire.

Quelques références et quelques rappels

Faisons la moitié du chemin avec les philosophes des Lumières, mais aussi, plus proches de nous, avec Antonio Gramsci, lecteur italien éclairé de Marx, ou encore Léon Bourgeois, qui sut élargir le combat politique vers le combat associatif et mutualiste. De Léon Bourgeois, retenons les formules suivantes : « Les travailleurs doivent s’aider eux-mêmes par la coopération et la mutualité […] pour cela, que les mutualités se mutualisent [1]. » Notre hypothèse est qu’il appartient aux humanistes et notamment aux francs-maçons de donner un sens précis aux mots, aux principes et aux valeurs engagées dans la défense de la cause républicaine. Mieux, ils sont les acteurs indispensables de cette défense quand la république est mise en cause à l’intérieur, comme à l’extérieur. Étant davantage humanistes, ils seront de plus en plus républicains et réciproquement.

Deux dates pour nous éclairer : le 21 septembre 1792, abolition de la monarchie le 4 septembre 1870, proclamation de la république par Léon Gambetta. On notera le long temps, près de 80 ans, entre la proclamation de la Première République et son officialisation par la Troisième République. Et c’est seulement en 1944 que le droit de vote fut accordé aux femmes et en 1946 que le principe de laïcité fut constitutionnalisé. Comment expliquer ce délai ? La réponse est simple : le régime républicain ne va pas de soi et doit être patiemment défini et redéfini dans la volonté de se réinstituer continûment. Mieux : le républicanisme vit de sa continuelle réinstitution ; il repose sur la pratique de la vertu politique, que Montesquieu définit comme la volonté de faire passer l’intérêt général avant l’intérêt particulier. Tocqueville, dès 1835-1840, montre pourquoi l’individualisme des temps démocratiques est le principal obstacle au développement de cette vertu politique.

La chose publique (res publica) peut renvoyer à des formes politiques diverses que les démagogues et les despotes ont su habilement manipuler, comme ce fut le cas pour le futur Napoléon III. En effet, le respect du vœu majoritaire, cœur de toute démocratie, peut préparer légalement des régressions populistes et anti-républicaines, comme on le constate dans certains pays européens et comme cela menace en France en 2022. Mais les républicains laïques et humanistes, souvent engagés dans le parcours maçonnique, vont placer la barre bien plus haut. En effet, dans leur rapport aux institutions et aux scrutins, ils font plus que respecter le vœu majoritaire, ils vont s’efforcer, par le débat, de considérer ce vœu majoritaire comme une figure provisoire du vrai, comme le recommande Condorcet en 1792. Les républicains humanistes préparent et prolongent chaque vote par un débat argumenté. D’où l’attachement des humanistes à l’école républicaine définie comme lieu d’instruction publique. S’instruire rend possible la transformation apaisée des opinions en thèses. C’est ce travail d’instruction mutuelle et de débat qui recule depuis 1975, date de la néfaste réforme Haby. Depuis, beaucoup de républicains de bonne volonté sont tombés dans le piège du pédagogisme, cautionné par un sociologisme simpliste, qui réduit les individus à leurs conditions socio-économiques immédiates. Cette vision réductrice du monde peut entretenir un irrationalisme et un obscurantisme redoutables, par exemple, en diffusant le préjugé selon lequel certains thèmes ne pourraient être traités et compris que par ceux qui seraient définis comme publics concernés. À cela, opposons l’idée que le républicanisme humaniste et laïque repose sur un respect de la rationalité scientifique, que le chercheur Guillaume Lecointre définit ainsi : « La science est un universalisme de la connaissance, mais un universalisme non dogmatique. » (Le fait en question, Fondation Jean Jaurès, Édition L’Aube, 2019, p. 67).

Comment comprendre autrement la formule de Jules Barni : « La République doit être l’institutrice du peuple » ? Cet auteur précise : « La République, c’est le gouvernement du peuple par lui-même [2]. » Encore faut-il que ce peuple soit en mesure de s’approprier l’affirmation émancipatrice « Liberté, égalité, fraternité » qui, entre 1848 et 1849, devint à la fois devise de la République et devise de la franc-maçonnerie. Mais cette affirmation oblige les humanistes à défendre la cause républicaine, non seulement dans les mots, dans leurs engagements, mais aussi dans leur existence.

Les humanistes initiateurs de la cause républicaine

L’esprit républicain est difficile à définir et à défendre, comme nous le rappellent à la fois Montesquieu et Rousseau. La responsabilité des francs-maçons, en loge, mais aussi en dehors, n’est pas d’abord de disserter savamment sur la République, mais bien continûment de devenir davantage de plus en plus républicains, non seulement dans ce qu’ils disent ou laissent dire, ou dans ce qu’ils font, mais bien dans ce qu’ils sont : au sein des associations, des partis, des syndicats se dire républicain est bien, mais le devenir pratiquement est bien mieux. Surtout si l’on vise très haut en promouvant et en incarnant l’idée de République universelle.

L’engagement pour la République suppose la volonté de devenir républicain, à la fois sur le plan personnel, mais aussi collectivement (notion d’intellectuel organique chez A. Gramsci).

Notre hypothèse initiale s’éclaire : le soutien à la République suppose une volonté de transformer notre citoyenneté républicaine en un engagement total. Les francs-maçons en loge, mais aussi en dehors, sont donc acteurs de la cause républicaine ; cette affirmation exige une argumentation et non une incantation.

Précisons pourquoi : les travaux, les rituels, les serments reposent sur la volonté et l’action de construire ensemble, au sein d’une collectivité autocritique et vigilante, le Temple de l’humanité. Il s’agit donc bien de grandir ensemble et non les uns contre les autres, voire même les uns à côté des autres. C’est pourquoi les humanistes s’opposeront à la fois au concept confus de séparatisme et mais aussi à un vague vivre-ensemble que l’on chercherait à opposer abstraitement à ce séparatisme. N’opposons pas un grand communautarisme proclamé à tous les petits communautarismes potentiels. La République française est une nation civique et non un chapelet de communautés : l’esprit républicain se déploie dans un espace public et non dans un espace commun [3].

C’est cette vigilance qui a pu parfois manquer dans notre longue histoire politique, mais la traversée de grands épreuves nous a toujours permis de nous retrouver, remettant à leur place l’individualisme, l’arrivisme et l’électoralisme. Il revient aux humanistes de rendre vivante la synthèse des vertus et des principes sur laquelle repose notre conviction républicaine ; rompons avec la formule maintes fois répétée de valeurs républicaines jamais vraiment définies. Mais aujourd’hui le désarroi des citoyens est tel qu’il est du devoir des humanistes d’amplifier et de prolonger la devise « Liberté, égalité, fraternité » par l’affirmation émancipatrice : « Laïcité, solidarité, hospitalité ».

Soyons plus précis

En attendant des jours meilleurs, sinon le retour des jours heureux, dès maintenant, les francs-maçons notamment, par la qualité de leurs échanges et la sollicitude à l’œuvre dans leur comportement incarnent la puissance émancipatrice de l’engagement républicain. Encore faut-il être… à la hauteur de soi-même.

En effet, tout milite dans nos travaux pour nous émanciper des fausses idées, des idoles et des préjugés que nous pouvons entretenir sur la fraternité, la justice ou la liberté. C’est dire que la liberté n’est pas donnée mais qu’elle se construit tous les jours dans le ressouvenir de nos erreurs passées [4]. Mais, cette prise de conscience a comme condition l’assiduité lors des travaux. Conséquence : ainsi telle ou telle tenue dont le sujet peut sembler plutôt administratif sera en fait l’occasion de mieux se parler et se connaître. Paradoxe : un travail traitant de la république mais qui ne serait qu’une compilation d’informations de seconde main tirées de la presse ou des réseaux sociaux pourrait de ne pas être républicaine. Savons-nous toujours aller jusqu’au bout de l’affirmation : « Je suis républicain » ?

Tout dans l’organisation initiatique nous pousse à devenir plus humanistes et plus républicains, notamment :
– quand il s’agit de laisser les métaux à la porte du Temple
– quand il s’agit de se plier à la règle de la triangulation de la parole
– quand il s’agit de limiter le nombre de prises de parole sur un même sujet
– quand il s’agit de renouveler les serments
– quand il s’agit de méditer sur le rôle silencieux et efficace de l’Hospitalier
– quand, valorisant l’idée d’instruction, nous prenons le temps de bien définir les mots utilisés
– Et, quand les travaux étant terminés, par la promotion de l’idéal de république universelle, les membres de la loge forment la chaîne d’union. La cause républicaine se veut à la fois, dès maintenant, fraternelle et universaliste [5].

On le voit, chacun et tous au sein d’une loge ou en dehors, dans ses comportements et ses rapports aux mots, anticipent sur une société se tournant dès maintenant vers les idéaux républicains. Ainsi la cause républicaine s’incarne et prend sens, force et vigueur. Le lien entre l’unité présente et l’espérance tournée vers l’avenir est assurée par l’affirmation que l’ouvrage n’est jamais achevé. On le sait, le sens des rituels, des outils et des symboles est à interpréter indéfiniment. C’est ce souci de la perfectibilité que les humanistes ont su retirer de l’héritage des Lumières. Mais cette tâche est si ardue que l’on comprend qu’il ait fallu si longtemps, entre 1792 et 1870, pour que la conscience de soi de la République se formule et se mette en œuvre.

Conclusion

Les humanistes et, en premier lieu les francs-maçons, ont une responsabilité particulière pour aider notre époque à réinstituer la République en promouvant la cause républicaine. D’abord en loge, puis en dehors, dans les engagements notamment associatifs, il leur revient de faire vivre l’idéal universaliste sans lequel l’esprit républicain se viderait de sa force subversive.

Osons donc deux tâches : menons un travail méticuleux sur les mots que nous disons ou que nous laissons dire. Le lexique républicain est à reconstituer intégralement : au travail !

Deuxièmement, osons davantage un travail d’engagement social civique et associatif effectif, au sens tocquevillien : prendre le temps de s’occuper des problèmes concrets et quotidiens de nos concitoyens pour rendre possible un mouvement collectif d’émancipation sociale, économique et politique dont tout le monde sent la nécessité.

Vouloir défendre la République, c’est donc promouvoir la cause républicaine.

 

[1] Ces formules sont présentées, précisées et commentées par Serge Audier, Les théories de la république, 2007, Éditions La Découverte, p. 68 puis 71.
[2] Ces citations sont présentées et commentées dans le chapitre premier de notre anthologie La République et l’école, Agora Presses Pocket, 1991. Rappelons que Jules Barni (1818-1878), philosophe politique de la Troisième République, est l’auteur d’un Manuel républicain publié en 1872.
[3] Se reporter au dossier intitulé « Du bien commun au bien public », figurant dans le numéro 315 (mai 2017) de la revue Humanisme.
[4] Appelons mélioriste l’attitude philosophique qui entend améliorer les choses, en mobilisant les principes et en sachant tirer les leçons des erreurs du passé ; ce méliorisme est notamment à l’œuvre chez Condorcet, mais, plus près de nous, chez les philosophes Alain, Bachelard, Popper ou encore Canguilhem.
[5] Rien ne serait donc plus absurde que de considérer les humanistes universalistes comme des …néo-colonialistes ! Se reporter aux travaux de la loge d’étude et de recherche République universelle (GODF).

vendredi 9 octobre 2020
  • 2
    G
    11 octobre 2020 à 22:01 / Répondre

    Ce type d’article me gène toujours un peu. Il utilise des termes historiques précis (humaniste, Lumières, République) en mélangeant leur signification historique, qui évoque le passé, et leur usage dans les jeux de langage de l’espace public. L’association automatique des humanistes, des Lumières et de la République actuelle passe sous silence les divergences, les différences, et ne permet pas une lecture claire des positionnements actuels des frangins républicains ni de ce qu’est l’idée de République aujourd’hui dans le champ linguistique que constitue l’espace public.

  • 1
    Roux
    11 octobre 2020 à 10:44 / Répondre

    J’aimerais ajouter à cette réflexion des plus intéressantes un petit détail historique que j’ai trouvé dans mes recherches : six mois après l’ouverture, en 1883, de la loge du GODF de Gap, sont entrés un ancien insurgé de 1851 contre le coup d’État de LN Bonaparte (nous sommes dans cette zone du Midi où a eu lieu une insurrection armée), le frère de deux autres insurgés lourdement condamnés (déportation en Algérie),décédés et le neveu d’un troisième. Sans préjuger des raisons intimes qui ont poussé ces trois personnes à entrer dans l loge, on est obligé d’y voir une filiation à la cause républicaine. Je compte poursuivre cette recherche, évidemment.

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