Un objet ou une caractéristique d’un paysage ou d’une ville, aisément reconnaissable et visible à distance...

Les landmarks en temps de déconfinement

Publié par Pierre Noël

Pierre Noël nous donne ici une réflexion sur ce que sont, et ne sont pas, les fameux « landmarks » et par extension la franc-maçonnerie et, dans les difficiles temps que nous vivons, l’aide et l’éclairage que cela peut nous apporter pour continuer à faire vivre notre pratique et nos engagements…

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On entend souvent parler de Landmarks qui paraissent aux maçons débutants comme autant d’objets mystérieux hors de leur portée, vénérés par certains de leurs aînés, dénigrés par d’autres, mais toujours énigmatiques. Que sont-ils ? combien sont-ils ? Où (dans quel livre sacré !) sont-ils exposés ? Toutes questions sans réponse qui ne seraient que pure perte de temps et sans intérêt réel pour certains.

Se trouveraient-ils dans la bible des maçons, les Charges ou Devoirs de 1723 [1], œuvre d’Anderson, de Desaguliers et de Payne, modifiés en 1738 et bien souvent adaptés à leur usage par les diverses obédiences ? Or on n’y parle peu de Landmarks et ils ne sont que cités (voir infra) ! Au vu de la littérature continentale, un seul article importe [2], le premier concernant Dieu. En réalité il ne parle pas vraiment de lui (le mot n’est utilisé que dans le titre) et dit seulement qu’un maçon doit être bon et sincère, homme d’honneur et honnête [3]. Pas de révélation (avec ou sans majuscule), pas de dogme, de clercs, de livres ni de Landmarks donc.

Ce n’est pas Anderson mais George Payne qui introduisit le mot dans le 39° (et dernier) article des Règlements Généraux, texte essentiel trop souvent méconnu des épigones :  « Every Annual Grand Lodge has an inherent [4] Power and Authority to make new Regulations, or to alter these, for the real Benefit of this ancient Fraternity : Provided always that the old LAND-MARKS be carefully preserv’d [5] » (chaque Grande Loge annuelle a un droit inhérent et l’autorité de faire des nouveaux règlements, ou de les modifier, pour le bénéfice de cette ancienne Fraternité, pourvu que les vieux Landmarks soient toujours préservés).

Les Landmarks apparaissent bel et bien dans ce texte réellement fondateur mais sans aucune explication et Robert Gould (1836 -1915) a pu écrire « personne ne sait ce que les Landmarks contiennent ou ce qu’ils excluent. Ils ne se rapportent à aucune autorité humaine parce que tout est landmark pour l’interlocuteur qui veut réduire au silence et rien n’est landmark de ce qui lui barre le chemin ».

Aucune des Charges liminaires de 1723, ni la première ni les autres ne sont présentées comme des Landmarks (bornes d’un morceau de terre, infranchissables car propriété d’autrui selon le sens le plus usuel du mot), mais plutôt comme des usages ou des coutumes. Les Devoirs définis dans cet article premier (être bon, sincère, homme d’honneur et honnête) se trouvent dans quantité d’organisations qui ne sont pas de la maçonnerie, dans les service-clubs, les ordres professionnels, les confréries religieuses, les couvents de bonnes sœurs, les organisations charitables ou philanthropiques (même dans les partis politiques et les ONG !). Ils ne peuvent sans autre précision délimiter le territoire de la franc-maçonnerie ! Certains diront qu’il faut en plus croire [6] en Dieu. Cette exigence n’a rien non plus de spécifique et ne distingue pas un franc-maçon d’un prêtre, d’un moine ou d’un officier de l’Armée du Salut (dans certains pays, d’un officier tout court). Ces derniers croient en Dieu, (peut-être !) mais cela ne fait pas d’eux des maçons. Là ne sont donc pas les bornes du champ maçonnique ou Landmarks qui relèvent plutôt d’une autre démarche intellectuelle par laquelle toute idée que l’on se fait d’un principe abstrait, la divinité ou la franc-maçonnerie par exemple, se voit contredite par l’impossibilité de délimiter ce qui est sans limite. Il est facile de montrer ce que n’est pas la franc-maçonnerie, il est difficile [7] de dire ce qu’elle est.

C’est là que l’Oxford Dictionary nous vient en aide par sa définition simple du mot landmark :

“An object or feature of a landscape or town that is easily seen and recognized from a distance, especially one that enables someone to establish their location [8]”. (Un objet ou une caractéristique d’un paysage ou d’une ville, aisément reconnaissable et visible à distance, qui permet à l’observateur de la localiser)

Les landmarks sont simplement les critères qui permettent de savoir où on se trouve : dans le cas qui nous occupe, en franc-maçonnerie ou ailleurs ? Que n’a-t-on écrit sur ces landmarks ! Qu’ils étaient indéfinissables ; qu’il y en avait des centaines ; qu’il n’y en avait aucun ; qu’ils étaient imaginaires ; qu’ils étaient une invention de dignitaires aigris ; que le débat était sans objet ; que tous s’en fichaient … ad Libitum. Oublions tout cela et que les grincheux se taisent : les Landmarks sont ces « bornes » qui permettent à tout maçon avec un minimum de pratique et d’habitude de reconnaître s’il est en franc-maçonnerie ou ailleurs. Pour nous contenter de repères simples et peu contestables, il faut une organisation des maçons en loge, la couverture de celle-ci, sa disposition dans l’espace selon la course solaire, la répartition des uns et des autres suivant les points cardinaux, un Vénérable Maître et 2 Surveillants, un couvreur à la porte, trois grades progressifs (mot souvent confondu avec un autre, progressistes, de tout autre sens), la référence au métier de la pierre et à la géométrie, la référence au temple de Salomon comme type de l’homme et de l’univers (les colonnes d’un côté, le saint des Saints de l’autre), un tapis de loge emblématique de ce dernier, la légende d’Hiram … et bien d’autres choses qu’on peut ajouter ou retrancher (notamment la réunion périodique des maîtres de loge en Grande Loge et l’élection annuelle d’un Grand Maître).

A la description du lieu s’ajoute le scénario d’un jeu de rôle dont l’exacte compréhension et la représentation dépendent de la compétence des acteurs, acquise souvent après des années de pratique.

Ces réflexions paraîtront futiles aux grands initiés du clavier, mais elles prennent un sens nouveau en ces temps de déconfinement. Après plusieurs mois d’inactivité, les obédiences, les loges ont décidé de rouvrir leurs travaux sous condition de respecter les règles sanitaires. Comment en pratique allier celles-ci aux Landmarks que je viens d’évoquer bien imparfaitement ? Y survivront-ils ?

Est-il raisonnable de réunir une vingtaine de personnes ou plus dans un endroit confiné pour y jouer leurs mystères pendant une ou deux heures sans risque de transmission de l’ennemi invisible [9] ? Comment respecter les règles de distanciation avec un candidat aveuglé et confié aux mains de son guide ? Comment élever un candidat à la maîtrise sans contact physique avec lui ? Comment installer un maître de loge sans le toucher ? Certes une assemblée de maçons masqués, tenus à distance respectable dans une pièce anonyme, réunis pour écouter une planche récitée par un orateur tout aussi masqué, est concevable [10] (!), avant s’en retourner furtivement comme des inconnus (cela évoque furieusement une réunion Martiniste)  mais qu’est-ce-que cela à voir avec notre jeu hiératique ?

Une franc-maçonnerie sans cérémonies, sans initiation, sans passage ni élévation, sans installation, sans agape et sans contact avec ses frères et amis, est-elle encore de la franc-maçonnerie ? Réduite à des conférences/débats d’amateurs, dont quelques grincheux useront pour exposer leur science, déverser leur bile ou cultiver leur ego, survivra-t-elle à cette métamorphose ?

Ce sera difficile, certes, mais la longue histoire de notre Fraternité a connu, en d’autres lieux, en d‘autres temps, de longues périodes de déclin et de sommeil dont elle a toujours fini par sortir. Je suis confiant dans l’avenir.

[1] Six articles
[2] Si l‘on en juge par le nombre et la virulence des (stupides) débats franco-belges autour du stupid Atheist.
[3] Good men and true, or Men of Honour and Honesty (1723, p 50)
[4] Permanent, essential (OED)
[5] Livre des Constitutions, 1723, p. 70
[6] Le mot croire m’a toujours plongé dans des abîmes de perplexité sauf dans phrase bien connue « je crois que la marquise sortira à cinq heures ».  Discuté par André Breton dans « Manifeste du surréalisme », 1924
[7] En tout cas, il m’est impossible de le faire !
[8] Il ajoute un sens annexe : “(historical) The boundary of an area of land”.
[9] Qui parmi nos aînés osera encore fréquenter les loges après tout ce qui s’est dit ?
[10] Le seul avantage des mesures actuelles est la proscription des tribizes, mais c’est là un avis personnel et égoïste.

 

dimanche 20 septembre 2020
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  • 5
    Peter Bu
    22 septembre 2020 à 16:17 / Répondre

    Pardon, mais je ne comprends pas la confusion de cet réflexion entre les « landmarks » et les « symboles ».

    Les « landmarks » divisent les obédiences et e cette matière, la confusion est totale comme le décrit si bien un grand franc-maçons américain: http://call-of-bratislava.com/fr/pages/231-regulieres-irregulieres-reconnues-et-illegales.html

    Quant aux « symboles » précités, ils sont universels (en maçonnerie) mais leur application et explication est libre.
    Le COVID19 oblige les loges à chercher comment éviter la diffusion du virus. Toutes les modifications sont possibles. Pendant le Franquisme des frères ne pouvaient pas se réunir, marchaient dans la rue par petits groupes en disant le rituel. Même ce peu suffisait à poursuivre la recherche de la « voie ».

    • 6
      pierre noel
      23 septembre 2020 à 17:09 / Répondre

      Si vous aviez bien lu, vous auriez remarqué que nulle part je n’ai employé les mots « régulier » ou « irrégulier ».

    • 7
      pierre Noël
      24 septembre 2020 à 11:20 / Répondre

      Je m’efforce de ne jamais employer le mot « régulier » dans le sens inutilement polémique (souvent agressif) qu’il a pris depuis des années de ce côté du Channel de la Manche).
      Si je l’emploie, c’est ans son sens d’origine.
      Il y 25 ans, une S du DH m’a dit qu’elle n’y voyait qu’un mot purement ‘technique » permettant de vois sans risque d’erreur de savoir de qui ou de quoi on parlait (quand on parlai de fm)..

      • 8
        Jean Gaule
        25 septembre 2020 à 13:34 / Répondre

        7- Ou: merci Pierre » permettant de vois sans risque quand on parlai de fm. »

        • 9
          pierre noel
          25 septembre 2020 à 15:10 / Répondre

          Excusez l’orthographe hâtive : « le mot ‘régulier » (ou l’inverse) permettait de savoir sans risque d’erreur de quoi on parlait quand on parlait de franc-maçonnerie, d’obédience ou de loges »

  • 4
    pierre noel
    21 septembre 2020 à 11:43 / Répondre

    Je ne parlerais pas d’optimisme, mais plutôt de résilience (terme qui pour être très à la mode n’en est pas moins déjà ancien).
    Ayant vécu l’épidémie de 1969 (qui a duré un an, sinon plus), je me souviens de notre étonnement qu’elle passe quasi inaperçue de la presse, des média et de l’opinion publique en général alors qu’elle faisait déjà des milliers de morts en Europe (pour ne parler que d’elle).
    La vie maçonnique n’en fut pas autrement affectée et je ne me souviens pas que le sujet ait été soulevé en loge ou dans les écrits de l’époque.
    Il en sera de même avec cette épisode plus douloureux pour d’autres raisons que simplement numériques. Il durera sans aucun doute plus longtemps, plusieurs années même, mais il sera comme le reste oublié par la suite, comme toutes épidémies (peste, choléra, variole, fièvre jaune ….) du passé que l’espèce humaine a oublié. au cours de son histoire (la ‘grande’ histoire oublie systématiquement que les ‘grands’ événements du passé furent souvent déterminés par des maladies transmissibles plus que par les décisions de grands hommes (la chute d’Athènes devant les Lacédémoniens ; le génocide des habitants du Nouveau Monde par les virus introduits, sans le savoir, par les Européens; le miracle de Valmy par la dysenterie qui décima l’armée prussienne; la débâcle de la Grande Armée, avant d’avoir atteint Moscou, par le typhus ..(1.).
    Résilience veut dire surtout oubli des malheurs passés et reprise d’une vie normale (certains ajouteront la formule traditionnelle et automatique « avec l’aide de Dieu », formule qui ne veut rien dire puisque le ‘bon dieu’ se tait partout et toujours, dans toutes les langues).
    Mais combien de temps faudra-t-il pour que la vie normale, oublieuse, insouciante, sans contraintes, reprenne dans nos loges ? La réponse diffèrera malheureusement selon les générations. L’effacement puis la disparition des anciens pourraient s’accompagner de l’abandon de pratiques considérées aussi désuètes que le port de la cravate par exemple.
    (1) je ne prends que quelques exemples connus de tous.

  • 3
    Lazare-lag
    20 septembre 2020 à 11:58 / Répondre

    Notre BAF Pierre Noël nous a exposé des vues intéressantes et une prospective d’avenir relativement optimiste, il est difficile de ne pas y adhérer.
    J’ai fait ma rentrée maçonnique, en trois ateliers différents. Oui il y a des adaptations, autant en tenue qu’aux agapes, et également sur les parvis, couloirs, parkings, etc.
    Je crois y avoir vu de l’adaptation, pas de la distorsion, pas de la trahison.
    Cahin caha, si nous voulons durer et nous maintenir, il y a donc des étapes obligées.
    Les chemins peuvent différer, mais les buts et les horizons demeurent.
    N’est-ce pas l’essentiel?

  • 2
    de Flup
    20 septembre 2020 à 10:46 / Répondre

    Il faudra l’aide du Grand Architecte et de l’électronique pour que la conclusion d’ordre plutôt optimiste de Pierre se réalise …

  • 1
    Mireille BAVRE
    20 septembre 2020 à 09:21 / Répondre

    Mes TT CC SS et TT CC FF,
    Cette période pourrait représenter une sorte de cabinet de réflexion pour la Maçonnerie et ses cristallisations (Obédiences, ateliers, loges d’étude, fraternelles, …) : retour sur soi pour identifier quels sont réellement les « landmarks » – qu’on pourrait aussi appeler « invariants » ou « fondamentaux », et de quelle manière nous pouvons les conserver en respectant les règles de distanciation. Une occasion pour la maçonnerie et ses institutions de se réinventer sans se perdre …
    Par exemple, nombre de nos SS et FF ne peuvent imaginer une Chaîne d’Union sans contact physique. Pour en avoir fait l’expérience à plusieurs reprises et dans différents contextes, j’en conclus pour ma part qu’il est tout à fait possible de vivre une Chaîne d’Union (et donc un égrégore) très puissante sans que les mains ne se touchent – et y compris en ligne.
    Comme la beauté est dans l’oeil de celui qui regarde, je pense que le sacré est dans le coeur et l’esprit de chacun, et est une question d’intention et de réceptivité. Sa perception ne s’arrête ni derrière un écran, ni à 1 m 50. Pas nécessairement facile, je l’admets, mais loin d’être impossible.
    A nous donc de chercher, d’expérimenter, d’échanger ce qui fonctionne ou non plutôt que de s’arrêter à nos préjugés. Et comme notre F Pierre Noël, je parie sur la résilience de la maçonnerie en tant que système vivant, et sur celle des SS et FF qui la composent, pour grandir en dépassant les obstacles que nous oppose cette crise. Avant nous, d’autres ont fait vivre la maçonnerie et organisé des tenues dans des circonstances bien plus difficiles. Les loges de pontons, Liberté Chérie …. Laissons-nous inspirer par leur exemple. J’ai dit.

    • 10
      pierre noel
      4 octobre 2020 à 18:13 / Répondre

      Votre optimisme réconfortant ne tient malheureusement pas compte de cette tranche d’âge (quasi majoritaire dans nos loges) qui ne profitera pas de cette résilience.

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