Rationalisme, un rappel à l’ordre anti-maçonnique ?

Publié par Alex Caron

Une cabale éditoriale et médiatique s’est activée pendant un an contre les réseaux de militants rationalistes qui agissent soit sur Internet – blogueurs et autres youtubeurs – ou dans des associations plus anciennes comme l’Union Rationaliste et surtout contre l’AFIS (Association Française pour l’Information Scientifique), qui réunissent des défenseurs de la méthode scientifique contre ceux qui soit l’attaquent soit la détournent de son objet. Cette campagne a commencé en mars 2019 avec la publication du livre de Sylvain Laurens « Militer pour la science » aux Éditions EHESS, qui est consacré à l’histoire de la mouvance rationaliste en France. Le livre est centré sur l’Union Rationaliste.

S’en est suivi plusieurs articles dans une revue de sciences sociales comme « Zilsel » et dans des journaux comme « Le Monde » ou « Libération », relayés et commentés favorablement sur les réseaux sociaux. L’acmé de ce rabâchage fut la publication, aux éditions La Découverte, le 24 septembre 2020 du livre Les gardiens de la Raison, sous-titré « Enquête sur la désinformation scientifique », rédigé par Sylvain Laurens avec deux journalistes du Monde, Stéphane Foucart et Stéphane Horel. Ce qui aurait pu être une démarche scientifique d’étude de l’histoire d’une mouvance ressemble plutôt à des roquettes de « Katioucha » lancées sur le rationalisme, tant la thèse défendue est violente. Le livre du trio a fait l’objet d’au moins une vingtaine de longues réactions des nombreux mis en cause de l’ouvrage. (à consulter sur le site de l’AFIS)

Mais quelle est cette thèse ? Sur le fond la mouvance rationaliste, pour partie issue du PCF, serait devenue une coterie de trotskos-libertariens stipendiés par le grand capital pour l’aider à continuer ses techniques de production anti écologique. Cette théorie fait ainsi l’objet d’une démonstration que d’aucuns ont qualifié de « journalisme d’insinuation ».

L’AFIS décrit le « journalisme d’insinuation » comme une attitude visant à disqualifier des propos en essayant de discréditer leurs auteurs . Dans ce procédé de diabolisation, la réalité devient simple : « Il y aurait d’un côté les « bons » (eux) qui dénoncent tous les maux de la société et, de l’autre, tous ceux qui n’adhèrent pas à leurs analyses. Ces derniers sont alors amalgamés dans une vaste nébuleuse de « méchants » selon une rhétorique proche du complotisme où les lobbies tirent toutes les ficelles et les agences sanitaires qui ne confirment pas les attentes du “camp du bien” sont assimilées à des regroupements d’experts sous influence. Leurs avis ne méritent alors même pas d’être portés à la connaissance des lecteurs ou téléspectateurs. »

Or c’est certainement pour disqualifier les personnes et les propos que les auteurs de l’offensive n’hésitent pas à mettre en exergue les appartenances maçonniques. Ainsi est-il précisé dans « Militer pour la science » de Sylvain Laurens que l’Union Rationaliste (UR) a « émergé puis évolué au croisement de la physique française, des mouvements socialisants, communisants et francs-maçons. »

Laurens confirme Isabelle Gouarné qui voit dans la création de l’UR une réponse dans l’espace public à la structuration d’un monde intellectuel catholique. Pour cela il indique que l’appel initial de l’UR reprenait des mots d’ordre comparables à ceux de la loge Agni du GODF dont était membre Henri Laugier futur secrétaire-général de l’UR. Il continue en expliquant que l’un des fondateurs de l’UR, Albert Bayet avait pour beau-père un maçon Alphonse Audard (l’égrégore passe par l’épouse ? NDLR). Mais l’influence maçonnique (et des épouses) ne s’arrête pas là puisque Louis Lapicque vice-président de l’UR était également franc-maçon et marié à la fille d’un conseiller de l’Ordre du GODF Severiano De Heredia.

Les parcours maçonniques de Laugier et Lapicque sont-ils indiqués pour appuyer la thèse de l’influence du GODF sur l’UR ?

Pourtant seules deux exemples de loges sont données (Agni et Raison ou Vérité) pour démontrer que « les années 1930 restent un moment de transition et de syncrétisme où les mots d’ordre libertaires, franc-maçons et philosoviétiques peuvent se mêler sans contradictions apparente ». Deux loges sur les centaines qu’en comptait le GODF, c’est tout de même peu pour en déduire des mots d’ordre communs. L’auteur cite une note des services de renseignements français de 1949 pour expliquer qu’à l’Union Rationaliste se trouvait typiquement des communistes francs-maçons. On lira avec intérêt dans cette note que Maurice Thorez « aurait défendu la liberté de double appartenance par opposition au sectarisme ».

Toujours pour démontrer la connivence entre le GODF et l’UR, mais en retrait du PCF, est citée une communication en loge d’avril 1964 de Ernest Kahane président. Il est écrit que ce même Kahane « se trouve sans doute aussi une position potentiellement suspecte aux yeux de la direction (du PCF), au vu de la protection qu’il apporte à des adhérents franc-maçons indéboulonnables et passés par la Résistance (comme Francis Viaud, ancien grand maitre du Grand Orient) ». Sans doute, potentiellement… ce sont donc des suppositions.

Pour illustrer le débat interne à l’UR entre deux pôles (celui d’une épistémologie engagée et celui d’une épistémologie expérimentale) qui s’opposent en 1967, il est fait appel au discours de Yves Galifret secrétaire général dont il est précisé (à deux reprises)  son appartenance notoire (sic) au Grand Orient. Quelques pages plus tard, Kahane se retrouve opposant à l’humanisme « tendance anarchisante », forme de « mystique franc-maçonne » incarnée par Galifret.

Un encadré aborde l’histoire du Cercle Renan « lieu de contact très étonnant entre les acteurs issus de camps adverses durant la Seconde Guerre Mondiale ». On y retrouve Kahane, le pétainiste Louis Rougier, Alain De Benoist de la Nouvelle Droite et entre autres Henri Caillavet dont le parcours maçonnique fait l’objet d’une note de bas de page. Cet encadré permet de saisir le fond de la pensée de Sylvain Laurens et certainement de cette offensive médiatique anti rationaliste. Il est en effet tenté de démontrer les convergences des rationalistes venus du PCF ou de la franc-maçonnerie avec l’extreme-droite sur le rejet commun du « catholicisme primitif ».

L’anti rationalisme ne serait-il pas une défense des dogmes chrétiens ? La description du parcours de Michel Rouzè, membre de l’UR, fondateur en 1968 de l’AFIS, ne fait évidemment pas l’impasse sur son engagement maçonnique (parce qu’ancien pivertiste (sic). Pour décrire une évolution autonome quasi sectaire de l’UR à la fin des années 90, il est indiqué que « la culture du secret propre à la franc-maçonnerie est ici redoublée par des formations militantes issues de la Guerre Froide qui pratiquent le cloisonnement au sein même de la structure partisane. » De quoi s’agit-il précisément, le lecteur ne le saura pas.

Le passage sur Alain Policar animateur des revues de l’UR des années 80 à 2000 ne fait pas l’économie de son appartenance au GODF jusqu’en 1993. Quelle influence a cette adhésion à la maçonnerie sur l’évolution de ses positions au sein du rationalisme militant ? Ce n’est pas précisé. Sylvain Laurens pointe systématiquement les appartenances maçonniques sans expliquer en quoi cela pourrait constituer la matrice des divers engagements. Alors pourquoi faire cette liste de maçons ? C’est dans « les gardiens de la raison » qu’on peut comprendre ce besoin de marquer le maçon à la culotte. Et c’est à l’occasion des récents travaux de Virginie Tournay, Ingénieur biologiste, directrice de recherche au CNRS en science politique (CEVIPOF), visant à renforcer les relations entre les médiateurs culturels, les institutions de recherche,  les  scientifiques et les journalistes. Il s’agirait pour les auteurs de créer un « Science media center » (SMC) sur le modèle anglo-saxon que le relai franc-maçon est décrit comme ayant une importance majeure. Et le chapitre qui lui est consacré rassemble tous les poncifs anti maçonniques (influence occulte, affairisme, etc). Ainsi est il écrit que « en France, la franc‐maçonnerie est une mouvance intrinsèquement liée à l’histoire du régime républicain et des institutions scientifiques. De cette histoire singulière ressort la nécessité de traiter de l’intérêt qu’elle présente pour les « gardiens de la raison » autoproclamés aux positions parfois franchement opportunistes. Ces derniers voient dans le Grand Orient un intérêt purement tactique. » Le GODF serait « un lieu ajusté à une tactique de lobbying comme celle menée par les promoteurs privés d’un Science Media Centre à la française. »

Le Comité Laïcité République (CLR) et son actuel président Jean-Pierre Sakoun (qui aime citer des auteurs « Afis compatibles ») développent un discours très structuré autour de la défense de la science. Alors lorsque Virginie Tournay organise un colloque à Lyon à la demande et sous l’égide du GODF avec la participation du CLR et de l’AFIS et plusieurs autres personnalités, c’est le diable qui est en action ! Un diable qui est accusé d’être une de « ces formes de sociabilité qui sont tout autant d’outils de percolation d’idées, comme le Science Media Centre, qui existent également dans certains clubs mondains qui imitent le fonctionnement des clubs élitaires comme L’Automobile Club ou Le Siècle, tout en les adaptant à la zone mondaine de la science. Le plus en vue : « le Club Lavoisier qui est piloté par le cabinet de relations publiques Boury, Tallon & associés pour le compte du groupe agrochimique allemand Bayer, devenu propriétaire de Monsanto en 2018. Sa fonction principale consiste à rassurer l’industrie. » Le lecteur comprend donc qu’il est insinué que Virginie Tournay grâce au GODF œuvre à la création de son Science Media Centre au service et en soutien d’industriels dont une liste est donnée….

Virginie Tournay en réaction a cette incroyable diatribe explique « un grand nombre de collègues et de médiateurs scientifiques sont gravement mis en cause dans l’ouvrage, par ce que l’association française pour l’information scientifique a qualifié de « journalisme d’insinuation«  mêlant procès d’intentions, « cherry-picking » (sélections biaisées), raccourcis et rhétorique complotiste qui consiste à diaboliser un individu ou une communauté dans son ensemble. Selon les auteurs du livre, les efforts déployés en France par des chercheurs, des youtubeurs et des professionnels de la culture scientifique pour développer de nouvelles médiations scientifiques constitueraient le cheval de Troie d’une mise au pas de la presse au seul bénéfice de l’industrie. Ainsi, une coalition formée d’intellectuels et de médiateurs culturels (les « néorationalistes libertariens » : « une poignée d’intellectuels de campus convertis aux mots d’ordre ultra-libéraux et libertariens », des chefs d’entreprises de communication, comme les éditions Humensis c’est-à-dire les PUF, Belin, le magazine Pour la science, des vidéastes, certains journalistes), serait plus ou moins consciemment pilotée en sous-main pas des grandes firmes. » Elle s’interroge sur « ce raisonnement globalisant à tonalité complotiste (qui) est socialement mortifère. Si on étend cette logique au monde des médias, faudrait-il alors en déduire que toutes les plumes travaillant pour Le Monde seraient manipulées par des intérêts supérieurs au seul prétexte que ce journal est porté par de grands capitaines d’industrie ? On voit bien les écueils d’une telle posture globalisante et manichéenne. » 

Il n’est effectivement pas illégitime de s’interroger sur cette cabale. Nous subissons une offensive particulièrement violente contre la science et ses vulgarisateurs. « Militer pour la science » et « Les gardiens de la raison » sont deux ouvrages aux titres trompeurs qui mettent à mal la confiance dans la science et la raison. Ne nous leurrons pas c’est bien une vague obscurantiste qui veut nous submerger. Cléricaux, ésotéristes, décroissants, décoloniaux, écologistes radicaux, racistes, racialistes, indigénistes, antimondialistes convergent pour fermer les frontières et en finir avec l’universalisme. Il nous faut donc refuser l’enfermement dans les déterminismes et leurs vérités révélées qu’ils tentent de nous imposer pour réenchanter un monde en perte de lumières.

La période nous oblige à renouer avec la « dynamique du toujours plus loin » décrite par Pierre-Yves Beaurepaire pour caractériser les Lumières. Nous devons reprendre nos bâtons de pèlerins et pousser notre désir de connaissance jusqu’aux limites du monde connu…. ce à quoi nous conduit la méthode scientifique. Il faut refuser les accusations de coterie et défendre la liberté de pensée et l’esprit critique.

Les franc-maçons sont comme les Macchabées en résistance. C’est d’ailleurs pour cela que réapparaissent des listes visant à les identifier. Éclairés, ils doivent aujourd’hui ouvrir les yeux pour se frayer un chemin dans l’obscurité, se tenir fortement la main et rallumer les feux du progrès.

samedi 2 janvier 2021
  • 3
    Tao
    4 janvier 2021 à 22:43 / Répondre

    Vue la longueur de cette liste hétéroclite, tu pourrais ajouter les ailurophiles et ceux qui disent « chocolatine ».
    .
    Amitiés,
    .
    (Pensée pour les cendres de Nestor qui doivent se retourner dans leur urne…)

  • 2
    Désap.
    2 janvier 2021 à 11:30 / Répondre

    On cire les pompes des religions depuis quarante ans, elles nous tabassent en retour.
    J’espère que personne n’est étonné, ce serait faire preuve de naïveté et d’ignorance.
    L’entrisme se manifeste aujourd’hui sans aucun complexe, en franc-maçonnerie notamment et maintenant au Monde, un comble !
    Répondre à des petits t.d.c. type Laurens, Foucart et Horel serait à mon sens une erreur.
    La science ne se défend pas, elle apporte suffisamment de preuves pour être ; le science est, point. Et les cons qui ne l’admettent pas, bref.
    Non, il faut répondre, à ces usurpateurs produisant des parodies de journalisme, par un travail scientifique sur les religions, de sorte de montrer qu’elles se réfugient dans le vague, le fait établi par la foi et/ou la contradiction dès qu’elles sont priées de démontrer leurs théories fumeuses, et journalistique de sortes de mettre en lumière (ce qui est déjà fait mais pas suffisamment exposé), la réalité plus que bancale de la gestion du Vatican par la Curie, l’hypocrisie ou les menaces pesant sur pape qui l’empêchent de mettre un terme à la fonction de lessiveuse d’argent sale du même Vatican, exemples parmi tellement d’autres pcqu’il y a tellement à dire.
    On l’aura compris, il faut arrêter de pleurnicher, de dénoncer les pamphlets, il faut maintenant (re)passer à l’offensive comme nous avons si bien su le faire en 1905 !
    Le monothéisme est une parodie d’intelligence, il nourrit ou fabrique les théories les plus farfelues, notamment et notoirement celles complotistes, de manière à s’assurer la fidélité de ses ouailles ; c’était vrai au IIIè sc. (c’est de cette manière qu’il s’est imposé dans l’Empire Romain, condamnant la science, la philosophie et l’Histoire) et c’est vrai aujourd’hui ; il faut donc, si ce n’est l’étouffer (ce serait l’idéal) le combattre avec la plus grande énergie, il en va de l’atténuation de la connerie en générale, et humaine en particulier.

  • 1
    Nestor Makhno
    2 janvier 2021 à 10:05 / Répondre

    Cléricaux, ésotéristes, décroissants, décoloniaux, écologistes radicaux, racistes, racialistes, indigénistes, tous ces racistes nouveaux sont à mettre sous cloche !

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