Sur les usages abusifs du mot « incivilités »

Publié par Charles Coutel

Charles Coutel nous a autorisé à reproduire ici la Tribune qu’il a rédigé pour Marianne, et publiée ce vendredi 2 sur le site de l’hebdomadaire.

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En 1999, Jacques Chevallier note que nous serions victimes d’une « montée des incivilités », définies comme « des actes de transgression de l’ordre social au quotidien ». Dans ce constat, incivilité est-il un terme si clair ?

À y regarder de plus près, ce terme permet de justifier tous les comportements infra-délictueux sans distinction. Dès lors, l’angélisme, vite laxiste, peut le disputer à une attitude répressive sans mesure.

Cependant, Élisabeth Chauvet avertissait dès 2000 : « Ne traitons pas les actes d’incivilités – qui renvoient à la difficulté de la société à éduquer notre jeunesse – comme des actes de prédélinquance. Cessons de considérer ces jeunes mal élevés, ou en grande souffrance, comme des prédélinquants. Ils risqueraient de le devenir. »

Cette confusion autour du terme incivilité cacherait les dysfonctionnements majeurs de l’apprentissage de la réciprocité : politesse, civilité, scolarité, citoyenneté. Écoutons Maryse Vaillant, en 2001 : « L’incivilité n’est pas une incrimination pénale ; elle concerne les usages, c’est par essence, une question d’éducation […] Les incivilités posent la question de la transmission du projet d’humanisation, dans la famille et dans la société : transmission des valeurs, des normes, de ce qui fait sens et pacte d’alliance sociale dans le monde d’aujourd’hui. » Elle conclut : « L’incivilité signale les failles dans le contrat social, parmi lesquelles […] la famille mais aussi l’École. » Le terme incivilité contribuerait ainsi à minimiser les crises de l’éducation dans la famille, de l’instruction dans l’École, de la civilité dans les relations sociales et de l’exercice de la citoyenneté dans la Cité.

Quelques perspectives :

Le terme incivilité masquerait une contradiction : accepter abstraitement certains interdits, mais à condition… de ne pas les respecter concrètement au quotidien (pensons au comportement de certains cyclistes comme griller les feux rouges, rouler sur les trottoirs, etc.).

C’est peu à peu la civilité qui se trouve fragilisée. Or la pratique de civilité, comme disposition bienveillante au lien social, nous prépare à l’harmonisation de l’autonomie et de la réciprocité, au sein des normes juridiques, des codes sociaux et des symboles communs. N’est-ce pas pour ne pas penser cette exigence que l’on recourt au très confus vivre-ensemble, proposé comme remède miracle contre tout séparatisme ?

Quels remèdes ? 

Pour sortir de cette confusion, ouvrons trois perspectives : ne pas mélanger toutes les formes de violence ; re-situer les incivilités dans le contexte global des dérégulations socio-économiques ; lever les malentendus dans les emplois du terme.

Chevallier explique ainsi l’origine des incivilités : « accroissement des inégalités, développement de poche de pauvreté, états d’exclusion, incivisme, perte des repères, délitement du tissu social, desserrement des contraintes normatives ».

Prenons l’exemple d’un élève parvenu à se faire livrer une pizza en plein cours ; doit-on considérer cet épisode comme une blague, une incivilité ou bien comme une infraction grave au règlement intérieur ? Mal défini, ce vocable d’incivilité contribue donc à occulter le sens et la portée des actes violents.

Luc Borot repère trois effets de ce processus d’estompage :
– il justifie le recours à un sujet collectif jamais précisé, ce qui contribue à dissoudre la responsabilité individuelle dans l’acte incivil ;
– il est appliqué à des actes divers de gravité différente : tout acte grave et violent devient simple incivilité ;
– Enfin, on ne se donne pas le moyen de rechercher l’origine des actes violents indistinctement qualifiés d’incivils.

Pour une société fondée sur la civilité et la citoyenneté fraternelle

En insistant ainsi sur les figures de la réciprocité que sont la politesse, la civilité et la citoyenneté, nous indiquons que la société devrait faire la généalogie de sa violence latente. Les incivilités procèdent de trois types de réaction qu’il s’agit de comprendre :
– un acte peut être incivil par simple ignorance : un enfant mange avec ses doigts car il ignorerait l’usage des couverts. La réponse doit être éducative et pédagogique ;
– un acte est incivil par imitation, préjugé ou provocation. La réponse est ici d’ordre préventif : ces actes violents sont prévisibles, comme refuser de porter le masque.
– un acte est incivil enfin par volonté de nuire ; il relève de la sanction. Il ne faut plus ici parler d’incivilité mais bien de délit. Le modèle intégrateur républicain ne peut plus fonctionner car il n’y a plus de repères ni de normes (cette démission des esprits devant la violence se retrouve dans les usages actuels du terme ensauvagement).

En revanche, la civilité, située dans la pédagogie émancipatrice des figures de la réciprocité, peut contribuer à la formation d’une citoyenneté fondée sur le respect et la fraternité, comme le proclame la devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité ».

Charles Coutel

samedi 3 octobre 2020
  • 7
    Jean_de_Mazargues
    5 octobre 2020 à 11:44 / Répondre

    Le Maçon répand « les vérités qu’il a acquises » dans le monde profane. Mais la césure monde maçonnique / monde profane demeure. Cela dit, le blog n’étant pas une Atelier, disons que la civilité est un sujet voisin puisque me semble-t-il tout maçon doit se comporter de manière civile et civique dans le monde profane.

  • 6
    Désap.
    3 octobre 2020 à 21:34 / Répondre

    Hiram un thermomètre ? Plus que ça, un marqueur ! Mais ils refusent de comprendre la lègende, ils nous en font une niaiserie religieuse.
    Je t’embrasse mon frère Réboussier, je me sens souvent bien seul sans toi.

  • 5
    réboussié
    3 octobre 2020 à 17:13 / Répondre

    cher frère Désap , tu es plus clair que moi me semble t il , mais sur le fond , je like
    j’ai dans mon premier cercle un frère dont le fils a intégré la Gendarmerie voici quelque temps et qui me dit très souvent qu’il pensait que j’exagérais beaucoup dans mes critiques du système et surtout son évolution , son petit gendarme , malgré une discrétion remarquable lui a laissé apparaitre une réalité plus … contrastée , G Colomb , pas vraiment nazi ni facho a résumé la situation en quittant l’intérieur , notre président réagit , c’est bien , mais sa loi va faire double emploi avec l’article premier de la constitution …passons rapidement sur la hiérarchie des textes législatifs
    Je viens juste de finir un article causant de l’islamo gauchisme , dont je croyais dans ce qu’il me reste de candeur qu’il s’agissait d’une insulte extrémiste droitière , ben non , on est bien dans la politique , et je comprend de moins en moins ceux qui refusent ce débat politique tout en vouant aux gémonies Zemmour et Hitler
    Le noyautage ,trotskiste d’un part , de frères de 1928 ( frères afghans , mais non reconnus par le GO )conduit à ces situations actuelles c’est à dire une opposition frontale excluant à terme le ridicule vivre ensemble , des loups et des poules sur le même espace , car pas de programme commun ni de valeurs …
    et les incivilités à 260 victimes , ceci fait soft et néo moderne mais déconnecté du réel , ça inaugure mal de l’intelligence artificielle
    j’ai depuis longtemps dénoncé la bêtise de l’entrisme de l’extrême droite chez nous , d’abord par l’abus de langage , en référence aux colonels grecs ….et la survie d’un tenant de ces idées là ? chez nous ? 3 mois ?
    Mais l’islamo gauchisme est bien présent , et si on peut comprendre l’ancien trotskiste , quoi que sur la laïcité …..?
    J’ai vu le débat A Bauer / Zemmour , Alain B remarquable comme d’habitude , je comprend parfaitement la rage de nos IG , mais Zemmour nazi facho , voir Onfray pour la suite ..SOS Racisme est contre la chasse en général mais s’est spécialisé dans la défense de la pensée unique , la bien pensance IG , donc la chasse au Zemmour , technique contre productive dans un sens , ce que je regrette pour eux , mais tout a fait significative pour les veilleurs que nous sommes ou que nous devrions être
    mais même le mur de Berlin , les rêves d’Hitler , Mao , Staline …le temps se donne du temps pour se faire comprendre et redonner la vue aux aveugles ,
    c’est pour cela que je ne suis pas inquiet pour l’avenir de la FM , l’arbre sans racines est emporté par le tempête , ou l’eau , mais survit aux incendies comme le chêne liège …n’ayons pas honte de nos racines , la vrai tomate pousse dans la terre et pas dans un tuyau plastique
    Pas trop charabia j’espère , mais celui qui ne veut pas comprendre , …. difficile de le faire boire …
    oui les tenues me manquent , nos agapes aussi , et cette fraternité que ne remplacera jamais le travail à domicile , reste Hiram , un thermomètre ???

  • 4
    Lazare-lag
    3 octobre 2020 à 13:51 / Répondre

    Cette tribune de notre F:. Charles Coutel n’est pas inintéressante, elle apporte un éclairage qui, sur le fond, représente une synthèse qui aide à la réflexion sur cette question des incivilités.
    De ce point de vue là, rien à redire.
    Mais sur la forme…
    – – –
    Que penser du fait de citer jusqu’à quatre auteurs dont on ne nous dit strictement rien (Jacques Chevallier, Elisabeth Chauvet, Maryse Vaillant, Luc Borot)?
    Et qui sont donc de parfaits inconnus pour la plupart d’entre nous, autant lecteurs d’Hiram.be que lecteurs de Marianne si l’on poursuit sur le lien proposé on voit bien qu’on ne nous les présente pas non plus).
    On sait Charle Coutel professeur émérite des facultés (philosophie du droit si je ne m’abuse).
    Mais le mérite (je sais: l’effet est un peu facile) n’aurait-il pas été de nous en dire un peu plus sur chacun d’eux, par une note en bas de page, par exemple?
    Qui plus est en citant éventuellement des oeuvres d’où pourraient être extraites les pensées qu’on leur prête?
    Je crois avoir personnellement repéré qui pouvait être Jacques Chevallier, (également universitaire et retraité), avoir croisé sa route pour quelques cours il y a maintenant bien longtemps, plus de trente ans, m’y a un peu aidé.
    Et encore existe-il avec lui une double homonymie de nom et de prénom, qui fait qu’il n’est pas le seul à s’appeler ainsi, loin de là, et qu’il pourrait éventuellement s’agir d’un autre quidam.
    Ici, ou sur une tribune publiée dans un organe de presse, ton public n’est n’est d’ailleurs pas formé que d’anciens étudiants, ou que de franc-maçons.
    La société dans sa globalité n’a rien à voir la « société » universitaire, laquelle est une société en général triée, passée au tamis, a priori plus cultivée, ou qu’on pourrait croire telle, ou qui se croit telle.
    Quitte à choquer, le milieu universitaire (je l’ai connu comme étudiant et je le connais indirectement encore par quelques échos de proches qui y travaillent) est un milieu dans sa bulle, dans sa ouate, assez peu ouvert à la vraie vie et assez porté à l’autocongratulation pour ce qu’on m’en rapporte. En tout cas l’université française.
    Il faut donc quand on s’adresse à tout autre public que le seul universitaire en dire bien davantage si l’on veut être compris.
    N’est-ce d’ailleurs pas là de la pédagogie élémentaire? De la réelle vulgarisation? Surtout si l’on porte une pensée politique?
    – – –
    Je crois qu’on touche là du doigt un travers universitaire assez répandu, et assez agaçant (désolé MTCF si ça tombe sur toi, mais involontairement tu t’es mis en situation de me tendre cette perche pour attirer une réaction) où le prof de fac ne connaît que son milieu, sa façon de penser, son univers et qu’il peut, inconsciemment peut-être, imaginer que tout public est formaté comme lui.
    – – –
    Par ailleurs, je sais également ton attachement à la défense de la Laïcité.
    Et je crois me souvenir, (je ne sais plus sous quel article ici-même, sur Hiram.be, désolé, mais c’est du 2020) que j’avais également essayé, de manière vraisemblablement moins abrupte, donc trop subtile, de faire comprendre que si la défense de la Laïcité se maintenait au seul cadre de l’éducation, (scolaire ou universitaire, peu importe) elle avait peu de chance de succès, peu de chances d’aboutir.
    Dans les deux cas, lutte contre les incivilités, combat en faveur de la Laïcité, c’est par des actes forts, dans la société réelle que ces combats aboutiront.
    – – –
    Il s’agit de combats qui touchent à toute la société.
    On touche au droit pénal et à son application? On oeuvre en faveur de la Laïcité et contre les incivilités.
    On touche à l’accueil dans les hôpitaux? Et au traitement égalitaire des malades comme au respect égalitaire du personnel hospitalier? On oeuvre en faveur de la Laïcité et contre les incivilités.
    On fait attention au recrutement dans les armées, dans la police dans la gendarmerie, et dans toute la fonction publique? On oeuvre en faveur de la Laïcité et contre les incivilités.
    On fait attention à ce que, dans leurs fonctions, dans leurs contrôles, policiers, gendarmes, douaniers, pompiers, personnels d’urgence SAMU et autres, soient respectés et ne soient pas insultés (quand ce n’est pas pire, atteints dans leur intégrité physique, voire dans leur vie)? On oeuvre en faveur de la Laïcité et contre les incivilités.
    On fait attention à certains trafics économiques, à certains opérations de financement, plus ou moins opaques? On oeuvre en faveur de la Laïcité et contre les incivilités.
    Churchill, ou Clémenceau, ou les deux, disaient faire la guerre sur tous les fronts, et pas qu’au front.
    Et cela doit être pareil en matière de Laïcité, comme de lutte contre les incivilités.
    On lutte sur le front mais également à l’arrière, si en ces matières il y a arrière. En tout cas, ne tournons pas autour du pot, ne nous gargarisons pas de sémantique, il y a guerre, il y a front.
    Nous savons aussi que la lutte contre le terrorisme, (les actuels procès dans le contexte « Charlie » ou le récent attentat rue Nicolas Appert, à Paris, ancien siège du journal l’actualisent) est aussi une oeuvre en faveur de la Laïcité et contre les incivilités.
    Nos adversaires, en matière de Laïcité, d’incivilité, en matière de terrorisme, qu’ils soient universitaires ou pas, se moqueront encore longtemps de nous tant que nous en resteront à des incantations de tribune, ou de chaire.
    Ils nous prendront davantage au sérieux quand on aura touché à leur liberté d’agir, de circuler, de penser, quand on aura entravé certaines facilités ou opportunités économiques et financières et, quand on touche également à leur vie et à leur chair.
    Nous avons eu nos morts à Montauban, à Toulouse, à Paris, à Nice, sur des fronts en opérations extérieures, ils ont eu les leurs aussi. Ne baissons pas la garde.

  • 3
    Désap.
    3 octobre 2020 à 12:59 / Répondre

    L’élève qui parvient à se faire livrer une pizza en cours fait preuve d’une incivilité parce qu’il contrevient au règlement intérieur, et non « ou bien ».
    Le civisme est un règlement, celui qui permet de vivre ensemble. Il implique de se défaire de tout égoïsme, d’avoir conscience des conséquences de ses actes avant d’avoir l’idée du bénéfice que l’on en tirera, parce que le premier de tous les bénéfices c’est celui de vivre ensemble, dans la paix, le respect et la bienveillance.
    La première difficulté est que ce règlement n’est pas écrit, et il ne doit pas l’être parce qu’il fait appel à la Responsabilité. Mais, à l’image de la société américaine que nous prenons tragiquement en exemple, notre société est de plus en plus judiciaire.
    De cela résulte que ce qui n’est pas écrit n’existe pas. C’est une perte totale d’intelligence et de toute notion de responsabilité individuelle.
    La seconde difficulté, c’est l’Ecole.
    Elle n’est pas en cause, les Professeurs de l’Education Nationale font tout pour transmettre les valeurs de respect, de conscience, de responsabilité, les Valeurs de la République.
    Mais ! Les gouvernements successifs depuis quatre décennies n’ont eu de cesse de leur couper l’herbe sous les pieds en sapant les notions d’exigence, de discipline, de respect, de travail, parce qu’ils se sont mis en tête qu’il était nécessaire de respecter ce sentiment absurde et abrutissant nommé « susceptibilité », ce sentiment le plus indigne de la condition humaine, elle dont la qualification ne tient qu’à l’Intelligence, sans laquelle nous retournons décidés et entièrement à la condition animale.
    Ce sentiment abject pour lequel on censure et se censure pour le ménager, allant jusqu’à trahir nos principes croyant bêtement et dangereusement que ceci favorisera le vivre ensemble.
    Ce « vivre ensemble » qui n’est pas une notion floue ni un fourre tout.
    C’est la condition Sine Qua None qui crée la réalité de l’humanité, sans laquelle nous sommes dans une jungle.
    Nous nous dirigeons actuellement et inexorablement vers une société sauvage.
    Ceci atteint jusqu’à la franc-maçonnerie (paradoxe inimaginable), qui n’est plus, et ceci s’exprime particulièrement bien ici, que susceptibilités !

  • 1
    Charles
    3 octobre 2020 à 09:10 / Répondre

    Quel rapport avec la maçonnerie ? Plus ça va plus ce site parle politique…

    • 2
      Jules
      3 octobre 2020 à 11:20 / Répondre

      La franc-maçonnerie, du moins la libérale, celle qui se revendique de l’héritage des Lumières, travaille à améliorer l’homme ET la société, pour bâtir un monde meilleur, plus juste et plus humain. A ce titre elle se doit d’être présente sur le terrain et donc dans la société pour y faire rayonner ses idéaux.
      Aider les Frères et les Sœurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent est aussi un des devoir du franc-maçon.

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