Un regard sur la mosaïque de la maçonnerie bretonne

Publié par Géplu
Dans Divers

En Bretagne, il n’y a pas que des chapeaux ronds (nos amis bretons me pardonneront cette facilité). Non, il y a aussi des tabliers et des gants blancs. Et ce dernier point n’allait pas de soi il y a encore peu dans une région réputée – à tort ou à raison, pour des raisons en réalité mal identifiées et souvent faussées – « désert maçonnique ».

C’est précisément ce qu’a mis en lumière un ouvrage sorti peu avant le confinement, Le Compas et l’Hermine : un regard sur la franc-maçonnerie en Bretagne, de Arnaud d’Apremont. Critica Masonica s’était déjà fait écho de cette singularité armoricaine, et ces derniers jours ce sont deux nouveaux articles qui viennent remettre encore ce thème sur le devant de la scène : le premier, À la découverte de la franc-maçonnerie bretonne : une histoire « gwen-ha-du » [1], sous la signature de Arnaud d’Apremont dans Ar Men, l’une des revues de Bretagne les plus réputées, et l’autre dans Franc-maçonnerie Magazine n°74 [2], À l’Ouest, du nouveau : un regard sur la Bretagne maçonnique, par Francis Moray, qui rebondit lui aussi sur la sortie du Compas et l’Hermine.

Sur cette situation bretonne, on peut lire dans Ar Men que Longtemps, la Bretagne eut la réputation d’être un désert maçonnique, une « terre de mission » pour les francs-maçons. Pour expliquer cette apparente absence de loges en terre armoricaine, on avançait l’hypothèse d’un antagonisme religieux : la maçonnerie présentée comme adogmatique et progressiste aurait été mal accueillie sur une terre réputée supposée conservatrice et catholique. Pour autant, bien des indices ou des rumeurs laissaient entrevoir une autre réalité ou un état des lieux plus contrasté. 

Les familiers des travaux d’André Kervella [3], de Yannick Rome [4] ou de Jacques Brengues [5], entre autres, savaient déjà que l’histoire de la franc-maçonnerie bretonne est au contraire fort riche et qu’elle commence tôt. Bien plus tôt même qu’on pourrait le croire. Dès le XVIIe siècle, nombreux sont les observateurs à avoir repéré des traces de ce que, pour ne heurter personne, l’on pourra appeler une « proto-maçonnerie » dans le sillage des réfugiés jacobites (signatures triponctiques, symboles maçonniques sur les grandes orgues de la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon, dues au facteur anglais Robert Dallam…). Et même par la suite, et pendant tout le XVIIIe siècle au moins, cette histoire demeure intense et structurante ; une histoire où l’on croise les noms de La Pérouse, de La Tour d’Auvergne [6], ou du duc d’Aiguillon entre autres ; où l’on note le fameux manuscrit de Quimper si importants pour les degrés supérieurs ; où l’on voit naître certaines des plus vieilles loges encore en activité comme La Parfaite Union de Rennes ; sans oublier le drapeau breton déjà évoqué plus haut conçu par un frère, mais aussi l’existence d’une singulière « chaire » universitaire de maçonnologie quasi unique au monde, dont Jacques Brengues [7] sera le titulaire dans les années 70-80 à Rennes 2… Et on pourrait même parler de ces curieux Taolennou, des jésuites bretons du XVIIe siècle, ces « tableaux de mission » dont la structure ressemble tant aux futurs tableaux de loge continentaux, et à cette importance du maillet dans la tradition sacrée bretonne, contribuant à la mise en ordre du monde et s’appelant justement en vieux celtique, ordos (un radical unique au monde pour désigner cet outil).

Mais Le Compas et l’Hermine étant avant tout un travail de sociologie appliquée, c’est aussi et peut-être même surtout le présent qui va retenir l’attention. Si l’ouvrage est sous-titré Un regard sur la franc-maçonnerie en Bretagne, c’est qu’il n’entend assurément pas être une photographie complète de l’état de la maçonnerie en Bretagne, mais la déclinaison éditoriale d’un mémoire entamé dans le cadre du Diplôme d’Études Celtiques de l’auteur [8] (Université Rennes 2). Il visait primordialement, telle que la mission avait été confiée, à mettre en lumière les spécificités de la franc-maçonnerie en terres armoricaines – en particulier, les spécificités à caractère celtique ou bretonne… s’il y en avait. La chose n’allait pas de soi. Existait-il des rituels en breton ? Pas évident au départ de la recherche. Et pourtant de tels rituels ont été trouvés (REAA, Standard d’Écosse, Émulation…). Certaines loges lisent parfois le Prologue de Jean en breton. Pour les ateliers qui exposent un Volume de la Loi Sacrée, il en est qui se servent d’une Bible en breton (a fortiori s’il n’y a même pas de bretonnants, mais justement pour insister plus sur le symbole que sur la lettre, est-il rapporté au regard des témoignages). L’hymne breton est chanté en ouverture de certaines loges ou lors de réunions provinciales (tenues de Grande Loge provinciale, congrès, etc.).

Le livre n’est pas le lieu d’énumérer toutes ces spécificités où se croisent des décors spécifiques, des blasons ou des noms de loges, déclinant ces singularités de plus en plus présentes. Ainsi, explique Arnaud d’Apremont, à l’époque du mémoire, il n’existait aucune loge au Grand Orient portant un nom breton. Depuis 2017, il en existe une à Lorient, Eskemm (« Echange » en breton). Pareillement, dans l’ouvrage, il dit n’avoir pas connaissance de rituels en gallo (la troisième langue de Bretagne, un dialecte issu du français, pour la partie non-bretonnante du territoire). Or, justement, des frères du Grand Orient lui ont indiqué qu’une loge de Rennes en avait traduit un à l’occasion d’une tenue estivale.

Certains pourraient s’étonner de ce genre de particularisme et considérer ces initiatives comme purement anecdotiques et guère dignes d’intérêt. Au-delà du fait que toute posture soit respectable du moment qu’elle invite à réfléchir et ne heurte aucune conscience, il faut en approfondir l’approche pour mieux comprendre ces élans de divers Frères et Sœurs. Ainsi, Le Compas et l’Hermine convoque-t-il beaucoup les travaux de l’universitaire Jean-Michel Le Boulanger [9], qui s’inscrivent eux-mêmes dans le sillon de l’historienne Mona Ozouf et de sa Composition française, en déclinant la notion d’identité composite ; on peut être simultanément enraciné dans un territoire et tendre à l’universalisme, pour mieux partager et échanger. Ainsi lit-on encore dans Ar Men : Passant fréquemment pour centralisatrice et même jacobine tout en se disant universaliste, ces questionnements pouvaient paraître quelque peu incongrus au regard de la maçonnerie. Et pourtant… Car, au gré notamment d’un questionnaire sociologique anonyme adressé aux sœurs et frères des cinq départements de la Bretagne historique appartenant aux différentes obédiences et acceptant d’y répondre, une moisson riche d’enseignements ne tarda pas à être glanée et à laisser apparaître cette réalité contrastée dont il était question plus haut et une sensibilité « celto-bretonne » relativement insoupçonnée, se mariant à l’esprit d’universalisme traditionnel de la franc-maçonnerie. Se nourrissant et se renforçant même peut-être de celui-ci, comme une forme de déclinaison de l’exclamation fameuse du poète Saint-Pol-Roux, « Bretagne est univers”.

De même l’article de Franc-Maçonnerie magazine souligne que : Pour en revenir au travail de recherche ayant fourni la matière de l’ouvrage Le Compas et l’Hermine, cette maçonnerie a-t-elle des spécificités ? Bien évidemment, dans son vécu, elle ne diffère guère de la maçonnerie telle qu’elle se pratique partout. Néanmoins, ça et là, une certaine mélodie celto-bretonne s’exprime. Contradictoire avec l’universalisme de la maçonnerie ? Assurément pas pour ceux qui s’en réclament à l’instar d’un frère qui citait une phrase du programme de l’UDB [10] : « Quand on a des racines profondes, on a la force d’être tolérant ! ». Un propos qui fait écho à celui de l’un des grands poètes sociaux bretons, Eugène Guillevic : « Plus on est enraciné, plus on est universel ».

Assurément, il y a là une approche originale sans doute à découvrir au-delà de la caricature de l’apparence.

[1] Gwen ha Du, littéralement « blanc et noir », en breton. Ce qui est aussi le nom du drapeau breton bicolore bien connu, conçu dans les années 20 par le franc-maçon et druide Morvan Marchal.
[2] Frais de ports gratuits.
[3] Aux origines de la franc-maçonnerie française : exilés britanniques et gentilshommes bretons, 1689-1750. Rouvray : Les Editions du Prieuré, 1996. Franc-maçonnerie française. Les précurseurs jacobites en Bretagne (1689-1750), Hyères : La Pierre Philosophale, 2017 ; etc.
[4] 250 ans de franc-maçonnerie en Bretagne : Côtes d’Armor, Finistère, Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique, Morbihan. Le Faouët : Liv’Editions, 1997 ;  1744-2006, La franc-maçonnerie en Morbihan : Lorient, Vannes, Auray, Belle-Île, Ploërmel, Port-Louis, Pontivy. Le Faouët : Liv’Editions, 2006.
[5] Les francs-maçons dans la ville : Dinan. Rennes : Imprimerie Marc Rigault, 1981 ; Les francs-maçons dans la ville : Saint-Brieuc. Rennes : Soreda, 1995 ; etc.
[6] Qui a donné son nom à l’ancien collège des Jésuites de Quimper, dont la chapelle fut construite sur le plan exact de l’ancien noviciat jésuite de Paris, qui accueillit le siège du Grand Orient (à l’époque de l’expulsion de la Compagnie de Jésus, donc à la fin du XVIIIe siècle) et donc la fameuse loge des Neuf Sœurs où fut initié Voltaire.
[7] Fondateur de l’IDERM, l’Institut de Recherche du Grand Orient.
[8] Créé par le celtisant Joseph Loth en 1911, il est le plus vieux diplôme de l’université rennaise.
[9] Spécialiste du patrimoine, mais aussi 1e vice-président du Conseil Régional de Bretagne et auteur de nombreux ouvrages dont Être Breton : essai sur l’identité bretonne, Quimper : Palantines, 2013.
[10] Union Démocratique Bretonne, traditionnellement proche du Parti Socialiste français.

mardi 9 juin 2020
  • 4
    Maryvonne DH
    11 juin 2020 à 16:54 / Répondre

    A noter le livre de Christian JOUQUAND, La FRANC-MACONNERIE à Saint- Malo et sur la Côtes d’Emeraude, paru en 2009, toujours disponible.

  • 2
    ASTERIX
    9 juin 2020 à 06:45 / Répondre

    Ne pas oublier que la maçonnerie Bretonne est très ancienne. Brest, Lorient, Rennes, St-Brieuc, Saint-Malo, Guingamp, et d’autres villes ont connu des loges dès le XVIIIème siècle et certaines subsistent toujours. La plupart des édiles de Brest par exemple et depuis le XVIIIème étaient F:.M:.
    Ne pas oublier que la plupart des grands navigateurs étaient F.M., des grands corsaires également et autres personnages de l’armée et des administrations. La Bretagne est une terre de tradition mais également une terre de marins qui voyageaient et découvraient le monde. Pas étonnant qu’ils soient à la fois enracinés et universalistes. Un marin à besoin d’un lieu pour poser son sac mais il a également besoin d’aventures et de découvertes.
    Fidèles à leurs traditions mais également soif de découvertes et donc de libertés au sens large, sans jeu de mot, c’est le paradoxe des habitants de cette région. Les loges de toutes obédiences sont nombreuses dans la région il y a même des loges de la maçonnerie du bois qui se réunissent dans les forêts ou traditions celtiques et maçonniques se trouvent mélangées.

  • 1
    Anwen
    9 juin 2020 à 05:44 / Répondre

    La Bretagne celtique et les hébreux ?
    Théophile-Malo de La Tour d’Auvergne a donné une liste de mots hébreux pris dans la langue celtique.
    Rappelons qu’il y avait à Avebury des petits cercles formés de 42 pierres qui servaient à déterminer les 42 jours de pénitence (devenus le carême) et de joie qui, chez les Celtes, en Egypte, à Ninive, à Mexico, dans tout le monde druidique, précédaient et suivaient la grande fête de l’expiation et de la réconciliation.
    Cette fête s’appelle encore en Bretagne un « Pardon ».
    Egalement, dans les monuments celtiques, une aiguille parcourait successivement des degrés formant différentes figures ; ainsi les pierres qui retraçaient circulairement les sept jours de la semaine, et qui sont encore connues dans le Cornouailles sous le nom de Seven stones, portaient chacune l’image d’une divinité. La légende nous dit que durant six jours elles apparaissent sous la figure d’une jeune femme richement parée, mais, en expiation d’un crime ancien, elles étaient condamnées à se changer en vipère le jour du « Sabbat ». Il était dit qu’on ne pouvait sans danger la contempler sous la forme reptilienne (sexuelle), mais elle était clémente les autres jours.
    Le Sabbat, c’était le jour de l’union. Alcine l’enchanteresse qui y présidait est dite la sensuelle, qui donnait à boire, aux chevaliers que ses charmes captivaient, un philtre magique qui leur ôtait toute résolution, ou les changeait en rocher (Prométhée).
    (…)
    La Franc-Maçonnerie est d’origine hébraïque, tous les mots de passe sont des vocables hébreux, ses légendes sont tirées de l’histoire du peuple d’Israël.
    Mais le peuple d’Israêl a lui aussi une origine et une belle histoire…

    • 3
      yonnel ghernaouti, YG
      9 juin 2020 à 10:38 / Répondre

      Théophile Malo de La Tour d’Auvergne-Corret (1743-1800), militaire français, a reçu de Napoléon le titre « premier grenadier de la République ». Il a également écrit plusieurs ouvrages sur l’histoire de la Bretagne et des langues celtiques.
      Dans son ouvrage « Les Francs-Maçons et Leur Religion » (Publibook, 2008), Jacques Duchenne le mentionne comme Maçon.
      En fait, dans ses moments de loisirs, d’après J. Jourquin, il était numismate et philologue. Théophile Malo de La Tour d’Auvergne-Corret était aussi membre d’une Loge à l’Orient de Bouillon, ville située dans le sud de la Belgique près de la frontière française, et de la Loge « Saint Jean d’Écosse du contrat social », à l’Orient de Paris.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés. Les règles en matière de diffamation, de calomnie, d’insulte, d’incitation à la haine ou de discrimination sont applicables. Les formules de salutation maçonnique et les abréviations ne sont pas autorisées.

Code vérification
Signaler un contenu abusif