Une certaine idée de la franc-maçonnerie

Publié par Pierre Pelle Le Croisa
Dans Divers

.

LES RÉFLEXIONS D’UN SIMPLE MAÇON
de Pierre Pelle Le Croisa

 Dieu, Une certaine idée de la franc-maçonnerie
(par référence au beau livre d’Henri Tort-Nouguès : L’idée maçonnique)

Avant de tenter de se faire une idée de ce qu’est (ou pourrait être) la franc-maçonnerie, il faut commencer par dire ce qu’elle n’est pas : Elle n’est ni une confraternité religieuse, ni une société philosophique, ni un parti politique, ni une organisation sociale, ni une association d’entraide. Qu’est-elle, alors ? Elle est un peu tout cela – et plus encore ; car si elle n’est ni religieuse, ni philosophique, ni politique, ni sociale, ni humanitaire, elle incite chacun de ses membres à prendre position et à s’engager personnellement dans le monde profane… mais à titre individuel, en tant qu’homme ou femme et non en qualité affichée de franc-maçon ou de franc-maçonne.

En effet, si dans le temple le franc-maçon ne doit parler ni de religion ni de politique, au-dehors il a le droit – et même le devoir – de s’engager pour sa foi en l’homme et pour tout ce qui dans la cité fait progresser l’humanité. L’initiation est un commencement : la mort à la vie profane met un terme à une voie sans issue et ouvre un chemin de vie pour l’initié ; un chemin qu’il va défricher, pas à pas, jour après jour sur les traces de ses modèles, pour tenter de les retrouver et de devenir exemplaire, comme eux. En fait, ce n’est pas l’homme qui fait le maçon ; c’est au contraire le maçon qui doit refaire l’homme. Il faut donc rechercher pour soi, dans les œuvres des autres, l’enseignement qui œuvre dans sa vie, s’en instruire, s’en déduire et s’en construire. La vérité que recherche l’initié n’est pas dans le savoir des choses ; elle est dans la connaissance, dans le vécu des êtres. La quête de soi est requête de l’autre, elle prend le chemin de l’altérité.

En regroupant ses idées-forces autour de la « Déclaration de principes du Convent de Lausanne » (1875), nous pouvons dire qu’elle demande à ses membres, différents par leurs origines, par leurs conditions, par leurs langues et par leurs cultures de se rassembler en hommes et en femmes de bonne volonté pour travailler en commun au perfectionnement de chacun et chacune et à l’amélioration intellectuelle et morale de tous, dans un esprit de fraternité. Rejetant les clivages, elle cherche à faire « régner l’amour, l’harmonie et la concorde » (chapitre I de la « Constitution » de la « Grande Loge de France ») et « à étendre à tous les membres de l’humanité les liens fraternels qui unissent les Francs-maçons sur toute la surface du globe » (article II de la « Constitution »). Les dissemblances font la richesse de son alliance. Elle est un ordre initiatique et traditionnel qui « recommande à ses adeptes la propagande par l’exemple, la parole et les écrits, sous réserve de l’observation du secret maçonnique » (article II de la « Constitution » du « Grand Orient de France »).

Ceci étant rappelé, sur quoi s’appuie la démarche initiatique ? Elle se fonde :

  • sur des connaissances progressives (appropriation des savoirs sous forme de vécu) plutôt que sur une somme de savoirs (accumulation de données, érudition) ;
  • sur des mythes (porteurs de messages culturels) ;
  • sur des rites qui font vivre ses messages (en les rendant actifs dans des cérémonies) ;
  • sur un triple langage (rationnel ou logique, symbolique ou analogique, gestuel ou kinesthésique) ;
  • sur des outils (matériels ou opératifs autrefois, intellectuels ou spéculatifs aujourd’hui).

Cet appareillage est l’équipage qui va accompagner le Franc-maçon tout au long de son parcours de vie. Car, avant de vouloir améliorer l’humanité, il doit d’abord s’améliorer lui-même ; et c’est là que la méthode dévoile sa portée morale (elle est édifiante pour les mœurs). « Plus modestement, nous dirions que le projet de l’initiation maçonnique est de permettre à tout homme de devenir « un autre homme », un « homme véritable », c’est-à-dire de découvrir en lui ce qui est sagesse, force et beauté, de découvrir sa propre spiritualité, ce qui en lui est amour et vérité. [la Franc-maçonnerie] nous propose une méthode, un chemin, elle nous invite à une recherche, à une quête, à une enquête, à une conquête, celle de l’homme enfin retrouvé dans toutes ses dimensions humaines », expose Tort-Nouguès.

De quelle façon ? Creuser le sol est la phase qui prélude à toute fondation (c’est « visiter l’intérieur de sa terre »). En retirer le contenu est la deuxième phase (il s’agit de vider sa tête de ses préjugés). Tailler puis monter ses pierres selon les plans de l’architecte est la troisième phase (autrement dit, tracer son idéal sur le sens et les valeurs qui les formalisent). Élever l’édifice en s’assurant qu’il est d’équerre (et s’élever avec droiture) est la quatrième phase. Créer son œuvre (le temple intérieur) et œuvrer à sa propre création (intérioriser le temple extérieur) est la phase ultime – la clef de voûte que tout homme tente désespérément de poser pour achever son édifice.

Mais travailler sur soi ne suffit pas ; il faut aussi travailler avec les autres. Car pour se connaître soi-même, il faut être reconnu par les autres : l’homme change par l’échange, par la communication vraie, sincère, authentique qu’il a avec ses frères. « Il faut frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », dit Montaigne : c’est à cet exercice que s’emploie le franc-maçon à chaque tenue. Son destin entre dans un dessein collectif ; et c’est bien en ce sens qu’il ne peut y avoir de perfectionnement de l’humanité sans perfectionnement de l’humain. Collaborer, c’est « cum laborare », c’est « travailler ensemble ».

Les premiers pas dans le monde maçonnique se font par l’exemple. L’instruction commence en loge : le frère expert montre au nouvel apprenti comment il doit se présenter dans le temple. Il apprend, sur le modèle des comportements qui lui sont enseignés, à prononcer correctement les mots, à faire congrûment les signes et à pratiquer convenablement les attouchements de son grade. Pour pouvoir « porter au-dehors l’œuvre commencée dans le temple. » C’est à l’épreuve du réel, dans le monde profane que ces valeurs vont indiquer à chacun ce qu’il vaut – et comment il peut ajouter de la valeur à ce qu’il est en se perfectionnant. Elles montrent ainsi la voie à suivre…

____________________________________________
L’idée maçonnique. Essai sur une philosophie de la franc-maçonnerie d’Henri Tort-Nouguès. Chez Dervy, Petite bibliothèque de la franc-maçonnerie, chez Amazon ou de préférence dans la librairie la plus proche de votre domicile. ISBN : 979-1024200224

samedi 2 mai 2020
  • 18
    marcos testos
    4 mai 2020 à 19:03 / Répondre

    13-Jules
    Ohla camarade, où te crois tu, où nous emmènes-tu ?
    Ainsi selon toi, pour éviter que la FM ne devienne une religion et le temple une église, il faudrait simplifier, modifier les rites ? Très bien. Mais alors quel rythme ? Toutes les semaines, tous les mois, toutes les années, …? Et en fonction de quelle idéologie ? La tienne ? Celle de to Véné ? Celle de ton GM ?
    La FM est faite effectivement pour améliorer l’Homme, pas pour lui faire croire qu’il peut la réinventer à sa sauce au gré de ses envies.

  • 14
    Jean_de_Mazargues
    4 mai 2020 à 11:07 / Répondre

    Réponse à 13 : MTCF, qui parle de suivre le rite du XVIIIème ? ce que j’observe c’est que trop nombreux sont les ateliers qui ont réduit de leur propre initiative et en violation des règles de leur propre obédience, le rite pour lequel ils on reçu une patente.

    • 15
      Jules
      4 mai 2020 à 15:46 / Répondre

      Tu ne relève pas la partie la plus importante de mon post : la franc-maçonnerie, telle que tu en conçois la pratique n’est-elle pas une nouvelle religion ou à minima un substitut de religion, avec ses évangiles et ses dogmes, auquel « on » ne peut pas toucher ?…
      .
      Considères-tu le rite comme une fin ou comme un moyen ?
      .
      Comment libérer l’Homme sans liberté absolue de conscience, à moins que tu ne considères que la liberté est dans l’acceptation de la définition du divin qu’en donne les Eglises plutôt que dans celle que tu peux (éventuellement) librement concevoir et accepter (le GADLU).

      • 16
        Luciole
        4 mai 2020 à 17:27 / Répondre

        Toute la difficulté est justement comment et par qui l’idée maçonnique est la mleux préservée?
        Avoir une nouvelle lecture sans toucher au texte? Actualiser mais en sacrifiant quoi? Maintenir mais qui peut exactement savoir ce qui comptait au 18e siècle et que faut il absolument conserver?

        Ce sont les esquisses de réponses qui permettent à la FM de continuer à vivre.Tel groupe pense et agit d’une certaine manière,tel autre diversement et tant mieux,ce qui compte c’est que ce groupe en tire profit humainement ,pour lui et pourquoi pas pour un plus grand nombre.
        Faire confiance aux intelligences plutôt qu’aux textes.
        Lire comment nager ne vaut pas une bonne immersion pour vraiment le savoir. Ceux qui ne font que s’enrhumer laisseront la place aux Tritons.
        Bonne fin de confinement.

      • 20
        Jean_de_Mazargues
        4 mai 2020 à 20:18 / Répondre

        MTCF Jules, je n’avais pas relevé effectivement l’identité fausse rite = religion.
        La maçonnerie n’est pas une religion, tout maçon sait cela dès lors pourquoi y revenir ? La maçonnerie est une démarche de perfectionnement par une méthode traditionnelle et initiatique. Nous sommes les pierres vivantes du temple que nous construisons.
        Le rite est établi par la tradition et mis à jour par l’obédience. Je parlais des ateliers qui le négligent et perdent l’essence de la fm pour faire de leur atelier un club ou un cercle de pensée, souvent politique.

  • 12
    Mai 68
    4 mai 2020 à 03:05 / Répondre

    Le mot politique n’est pas un gros mot, il signifie littéralement « l’administration de la cité ». Comment défendre nos valeurs sans être engagé dans la cité? Attention à ne pas devenir un club philosophique pratiquant un symbolisme théorique et stérile …

    • 21
      Jean_de_Mazargues
      4 mai 2020 à 20:24 / Répondre

      Etre engagé dans la cité, bien sûr mais cela n’a rien à voir avec la démarche initiatique dans l’atelier. Cela se passe dans le monde profane où je viens fort de mes valeurs. Si tu réduis l’expérience en loge à celle d’un club philosophique, c’est peut-être parce que la loge ne fonctionne pas. Inutile de revêtir ses décors et d’ânonner le rite s’il ne se passe rien, si vous ne sentez pas l’énergie du groupe.

      • 22
        marcos testos
        5 mai 2020 à 17:40 / Répondre

        21- Jean de Mazargues
        Entièrement d’accord avec toi, mon F. Je me permettrais simplement d’ajouter : .. à celle d’un club philosophique « ou d »un club politique » , …

  • 11
    Edwige Doris Esquirolea
    3 mai 2020 à 22:44 / Répondre

    C’est passionnant. Merci.

  • 8
    brumaire
    3 mai 2020 à 17:26 / Répondre

    « Avant de vouloir améliorer l’humanité, on doit s’améliorer soi-même »: c’est évident, classique, mais si on en reste là, à tourner autour de soi ou au fond de soi, ce qui est nécessaire, jamais terminé, ça donne pas mal d’excuses pour ne rien faire autour de soi, de peur de se tromper, pensant qu’on n’est pas assez amélioré…

    • 9
      Jean_de_Mazargues
      3 mai 2020 à 20:21 / Répondre

      S’améliorer soi-même, chercher la Vérité c’est pourtant l’essence de la FM. C’est le m dans la société qui agit fort de sa morale maçonnique dans le sens du Bien. Les deux choses vont de pair l’une dans le T, l’autre dans le monde profane. C’est lorsque le T se mue en club politique que les FF et les SS font fausse route. Trop souvent les ll deviennent des tribunes et dans quelques obédiences il ne reste plus grand chose de maçonnique. Un signe qui ne trompe pas : lorsqu’un atelier simplifie le rite ou prend des libertés avec lui, on peut s’attendre au pire. Je n’ai rien contre la vie militante mais dommage que tant d’ateliers se transforment en section ou cellule politique.

      • 13
        Jules
        4 mai 2020 à 10:55 / Répondre

        « Lorsqu’un atelier simplifie le rite ou prend des libertés avec lui, on peut s’attendre au pire »
        Ohla, camarade, où te crois-tu, où nous emmènes-tu ?
        La franc-maçonnerie n’est pas une religion et pas plus que le temple n’est une église, le rite et les rituels ne sont pas des textes liturgiques sacrés. Ce ne sont que des outils qui permettent d’atteindre le sacré, qui est ce qui se passe d’intime en toi quand les travaux sont ouverts.
        Comme le T qui avant l’ouverture des travaux n’est qu’un local comme un autre, qui ne prend sa dimension spirituelle de T que pendant la durée des travaux, le rite et le rituel peuvent et doivent évoluer avec le temps et les besoins et la sensibilité du groupe qui les utilise. Sinon pourquoi ne pas figer le temps au XVIIIe siècle, date de création de « tout cela » et un peu comme les Amish travailler en redingote et à la bougie…
        Sacraliser les rites n’est que croire avoir créé avec ceux-ci de nouveaux évangiles… A quand l’infaillibilité des GM !….
        C’est à cause de positions comme la tienne que les églises ont vu dans la FM une concurrence.
        La FM est faite pour améliorer et libérer l’Homme, pas pour l’enfermer dans de nouveaux dogmes.

      • 17
        marcos testos
        4 mai 2020 à 18:37 / Répondre

        9- Jean de Mazargues
        Entièrement d’accord avec toi. D’ailleurs peut-on encore parler de Maçonnerie lorsque l’unique sujet de ces tenues / réunions est la politique ?

  • 7
    Thierry
    3 mai 2020 à 15:16 / Répondre

    Je confirme que cette pensée précise et limpide illustre parfaitement Le projet maçonnique et l’esprit qui anime notre engagement et notre quête . Je suis en train de relire le petit livre de Henry Tort-Nougues Apres l’avoir découvert lors de sa première édition , toujours avec autant de plaisir.

  • 6
    Jean_de_Mazargues
    2 mai 2020 à 18:36 / Répondre

    Ce livre si j’en crois le texte de présentation, est un rappel utile aux principes fondamentaux de la FM. Je vais me le procurer.

    • 19
      ERGIEF
      4 mai 2020 à 19:29 / Répondre

      J’ai eu la chance de rencontrer Henri Tort Nougues à Paris à quelques reprises. J’étais encore apprenti la 1ère fois et il m’avait un peu pris sous son aile parceque nous avions tous deux une passion pour notre Occitanie d’origine. C’était un très grand maçon d’une extrême simplicité et son épouse une sœur du même gabarit. J’ai adoré nos conversations qui ont largement contribué à ma passion pour la maçonnerie. Tous ses livres sont remarquables et « l’Idée maconnique » en particulier.

  • 5
    Mai 68
    2 mai 2020 à 17:36 / Répondre

    Ce n’est pas apparemment l’idée que se fait de la FM un membre du GODF …

  • 4
    Marc Enamy
    2 mai 2020 à 15:00 / Répondre

    Ça devrait être ça la définition de la franc maçonnerie.
    Toute autre n’est qu’ostracisme, volonté de domination et refus de l’altérité.

  • 3
    Alain-Jacques Lacot
    2 mai 2020 à 14:11 / Répondre

    L’idée maçonnique du F Tort-Noguès est l’un des meilleurs ouvrage sur ce qu’est la FM, comme en témoigne, d’ailleurs, son succès . Edité en 1990 , il a été réédité 5 fois depuis.
    C’est un  » classique » que tout franc-maçon  » conséquent » devrait lire .
    La très bonne approche qu’ en fait Pierre Pelle le Croisa devrait inciter à lire Tort-Noguès et aussi, d’ailleurs, à lire les ouvrages de Pierre Pelle Le Croisa » Parlez-vous le franc-maçon » et  » les langages symboliques de l’ésotérisme maçonnique »

  • 2
    Didier
    2 mai 2020 à 11:50 / Répondre

    Je pense que le livre d’Henri Tort-Nouguès date de bien avant. Je l’ai lu en 1995.

  • 1
    Un nuage et de l'eau
    2 mai 2020 à 11:05 / Répondre

    Avec un titre pareil, c’est Alain Bernheim qui va encore râler ! 😃
    http://www.editions-tredaniel.com/une-certaine-idee-de-la-franc-maconnerie-p-5619.html

    • 10
      Lazare-lag
      3 mai 2020 à 22:04 / Répondre

      Pourquoi « encore »? Il râle souvent?
      (Je ne le connais pas, juste son existence et celle de ses écrits)

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés. Les règles en matière de diffamation, de calomnie, d’insulte, d’incitation à la haine ou de discrimination sont applicables. Les formules de salutation maçonnique et les abréviations ne sont pas autorisées.

Code vérification
Signaler un contenu abusif