Critica Masonica SFrancois

Franc-maçonnerie et extrême droite

Par Géplu dans Edition

Nous vous avons présenté le 5 février le numéro spécial de Critica Masonica, titré Extrême droite et ésotérisme, retour sur un coupe toxique, et constitué de onze articles de Stéphane François, extraits de ses travaux sur ce sujet.
Aujourd’hui, avec l’autorisation de Critica Masonica, je puis vous offrir un de ces articles, celui consacré aux relations entre la Franc-maçonnerie et l’extrême droite. C’est un peu plus long que ce que nous publions habituellement, mais le traitement fouillé du sujet le nécessitait.
Vous pouvez commander ici ce numéro spécial de Critica Masonica, et les autres sur cette page de leur site.

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Franc-maçonnerie et extrême droite

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Pour une proportion importante de la population, les expressions « franc-maçonnerie » et « extrême droite » sont opposées et inconciliables. Cela est vrai dans une certaine mesure. En effet, si nous avons gardé en mémoire les campagnes antimaçonniques de l’extrême droite, formulées dès l’apparition des clivages politiques au sens contemporain du terme, c’est-à-dire dès le début du XVIIIe siècle avec les premières encycliques, puis au début du XIXe, l’apparition de la droite contre-révolutionnaire (avec le jésuite Augustin de Barruel par exemple), il existe toutefois des exemples de militants d’extrême droite membres de loges maçonniques. Mais surtout, celles-ci ne sont pas forcément des scissions ou des dissidences conservatrices ou d’extrême droite. Par conséquent, après être revenu sur les origines de l’antimaçonnisme de l’extrême droite, nous nous intéresserons aux raisons de l’attrait d’une frange de l’extrême droite pour la franc-maçonnerie, suite à l’influence de la pensée guénonienne.

L’antimaçonnisme de l’extrême droite

L’un des premiers livres à condamner la franc-maçonnerie est celui d’un jésuite conservateur, antidémocrate et rejetant les idées des Lumières, Augustin de Barruel (1741-1820)[1]. En effet, le prêtre dénonce dans Mémoires pour servir l’histoire du jacobinisme, un ouvrage en 5 tomes paru à Hambourg entre 1797 et 1799[2], le rôle supposé des francs-maçons dans le déclenchement de la Révolution française. Toutefois, « il est précédé en cela par la brochure du comte Ferrand, publié à Turin en 1790, Les Conspirateurs démasqués. »[3]. Cependant, Ferrand voit surtout dans ce complot l’action d’un protestant, Necker (1732-1804). Barruel va plus loin : il estime que le complot est à la fois antichrétien, antimonarchique et cherchant à détruire la société d’Ancien régime. Les acteurs changent aussi : il ne s’agit plus d’un complot protestant, mais maçonnique. Cette idée se cristallisera dans les milieux catholiques intégristes. Pour s’en convaincre, il suffit de garder à l’esprit la prégnance du « complot judéo-maçonnique » dans ces milieux, comme le montrent les catalogues des Éditions Barruel, des Éditions Saint Rémi, les Éditions de Chiré et, sur Internet, la Bibliothèque Saint-Libère[4]. Récemment encore, le Vatican voyait dans la franc-maçonnerie une secte[5]

Cette idée de complot vient notamment de l’usage de l’expression « Supérieurs Inconnus », forgé initialement par des francs-maçons. En effet, en 1751, le baron Charles-Gotthelf von Hund (1722-1776) fonde une nouvelle forme de maçonnerie : la Stricte Observance ou plus exactement l’Ordre supérieur des chevaliers du Temple sacré de Jérusalem. L’idée était que la franc-maçonnerie serait une perpétuation des Templiers dirigée par des « Supérieurs Inconnus » dont Hund était, selon ses dires, le seul mandataire, s’étant lui-même fait initier par un mystérieux chevalier au « plumet rouge », en 1747. Cette légende va connaître un succès considérable au cours des XIXe et XXe siècles. Récupérés par les antimaçons, les Supérieurs Inconnus vont devenir les vrais maîtres occultes de la franc-maçonnerie. Ils seront assimilés aux satanistes, aux Juifs, aux maîtres de l’Himalaya de la Société théosophique, etc., devenant le symbole de la sphère dirigeante du complot mondial, selon la vulgate conspirationniste.

Cette idée de complot maçonnique se retrouve également chez un auteur écossais, John Robison (1739-1805) qui publie, également en 1797, un ouvrage développant la même thèse, intitulé Preuve d’une conspiration contre toutes les religions et les gouvernements d’Europe fomentées les assemblées secrètes des francs-maçons et des illuminés[6]. Pour ce dernier, les Illuminés de Bavière auraient infiltré les loges françaises et auraient provoqué la révolution française dans le but de mettre en place un gouvernement mondial. À compter de ce moment, la franc-maçonnerie est assimilée à une société secrète, bien que ses rituels aient été divulgués dès 1730 par Pritchard, dans son Masonry Dissected. Malgré cette divulgation ancienne, la question du secret est restée capitale dans les milieux d’extrême droite, qui voient dans la franc-maçonnerie une société secrète.

Ces thèses se diffusèrent en Occident au XIXe siècle, donnant naissance à un antimaçonnisme à la fois virulent et banalisé auprès d’opinion publique. Ainsi, dès 1831, il existe un parti antimaçonnique aux États-Unis, dont le président américain John Quincy Adams fut membre. Cet antimaçonnisme fut encouragé dans les milieux catholiques par différentes bulles et encycliques papales, hostiles à son relativisme religieux[7]. En 1917, tout catholique risquait l’excommunication en devenant franc-maçon, bien qu’initialement, il fût obligatoire d’être chrétien pour l’être.

Mais surtout le XIXe siècle voit la naissance d’une expression qui jouira d’une grande postérité dans les extrêmes droites occidentales : le complot judéo-maçonnique[8]. Ainsi, différents partis et ligues antimaçonniques apparaissent entre 1830 et 1880 en Europe et aux États-Unis. En France cet antimaçonnisme fut développé entre la fin du XIXe siècle et la Seconde guerre mondiale par une foule de publication et de publicistes dont il serait fastidieux de faire l’inventaire[9]. L’une des plus importantes fut la Revue Internationale des Sociétés Secrètes (RISS) de monseigneur Jouin.

À compter de ce moment, l’idée d’un complot mondial d’une société secrète cherchant à renverser les gouvernements va se diffuser dans différents milieux et dans différents pays. Jusqu’à récemment, cette thèse était surtout mise en avant par des auteurs ou des groupes que l’on peut classer à l’extrême droite, principalement dans la mouvance catholique traditionaliste et contre-révolutionnaire. Encore aujourd’hui, des militants notoires de l’extrême droite, considèrent que la Révolution française est à chercher dans l’action de la franc-maçonnerie. C’est par exemple le cas de l’antisémite et ancien collaborateur Henry Coston qui diffusa cette idée des années 1930 à sa mort en 2001. C’est le cas également de Philippe Ploncard d’Assac. Nous pourrions multiplier les exemples…

Henry Coston et Jacques Ploncard (dit d’Assac), le père de Philippe Ploncard d’Assac, étaient des militants d’extrême droite dont l’amitié était soudée amis par un antisémitisme et un antimaçonnisme virulents. Conspirationnistes[10], ils participèrent durant la guerre au dépouillement des archives du Grand Orient de France et à la recherche d’une supposée subversion maçonnique. Ils étaient en outres des membres influents de la Commission d’études judéo-maçonniques (CEJM)[11], qui siégeait dans les locaux du Grand Orient de France. Le financement de leurs activités provenait des occupants nazis, qu’ils fréquentaient dès 1934[12], mais également de l’État français. Leurs thèses furent reprises après-guerre par différents groupes extrémistes, allant des néonazis aux catholiques traditionalistes.

Dans les années 1930, l’idée fut endossée par Julius Evola dont nous déjà parlé dans Critica Masonica[13]. Il voyait dans celle-ci une création moderne ex nihilo et non pas une persistance d’une tradition immémoriale et s’opposait par conséquent à René Guénon, qui considérait la franc-maçonnerie spéculative comme héritière, certes dégénérée, de la franc-maçonnerie médiévale. Il intégra dans sa pensée antimoderne des éléments conspirationnistes issus des thèses antisémites et contre-révolutionnaires d’auteurs comme Emmanuel Malynski et Léon de Poncins, en particulier au livre La Grande conspiration d’Emmanuel Malynski, dont Léon de Poncins cosigna une version abrégée sous le titre La Guerre occulte. Juifs et Francs-Maçons à la conquête du monde[14], qu’Evola traduisit et préfaça[15]. Dans ses articles, il se penchait sur la notion de « guerre occulte », c’est-à-dire la guerre menée par les sociétés secrètes, notamment la franc-maçonnerie, et par les Juifs contre la tradition, et analysait l’action de ces dernières au prisme de la « contre-initiation »[16].

L’antimaçonnisme est réapparu quasiment à la fin du conflit, reprenant ses vieilles antiennes. Toutefois, il a également muté, en intégrant au vieil anti-judéo-maçonnisme d’avant-guerre des considérations antisionistes se nourrissant d’un anti-maçonnisme musulman[17], que nous trouvons par exemple chez Paul-Éric Blanrue, un publiciste négationniste contemporain. Outre celui-ci, l’un des principaux représentants de ce « nouvel » antimaçonnisme en France est Alain Soral. Celui-ci en fait régulièrement la promotion dans ses vidéos. Toutefois son antimaçonnisme se nourrit également de textes « classiques » parus au début du XXe siècle. Ainsi, il a réédité en 2012 la brochure du publiciste Maurice Talmeyr[18], La Franc-maçonnerie et la Révolution française[19], paru initialement en 1904. Il s’inspire également des ouvrages d’Henri Coston, et de son héritier intellectuel Emmanuel Ratier, récemment décédé, qui participait à des débats à Égalité & Réconciliation, l’association de Soral. Emmanuel Ratier est une figure intéressante de l’extrême droite : diplômé de Science Po, journaliste, éditeur, ancien membre du GRECE, militant néopaïen, pourfendeur des « lobbies » (ie juifs et francs-maçons), il est régulièrement accusé d’avoir été franc-maçon. Quoiqu’il en soit, sa feuille confidentielle Faits et Documents est très bien informé, dévoilant les noms d’hommes politiques appartenant ou soupçonnés d’appartenir à une loge. Il reprend la tradition d’un Henri Coston, mais sans son antisémitisme délirant. Toutefois, l’antimaçonnisme actuel peut également prendre l’aspect de discours hallucinés typiques de certains milieux chrétiens de la fin du XIXe siècle (au moment de l’« affaire Taxil »), tels les ouvrages, articles ou conférences de Laurent Glauzy[20]. Ce nouvel antimaçonnisme s’exprime également dans les milieux catholiques réactionnaires par une condamnation publique, comme l’action des Hommens devant le siège du Grand Orient de France en 2014. L’antimaçonnisme reste donc d’actualité à l’extrême droite la plus radicale.

Guénon et la « vraie maçonnerie »

L’un des points de rencontre entre l’extrême droite et la franc-maçonnerie se situe autour de René Guénon et du recours à la « Tradition ». Ce dernier, à l’opposé d’un Evola qui considérait la franc-maçonnerie comme « antitraditionnelle », voyait dans la franc-maçonnerie l’un des derniers vecteurs de la « Tradition » occidentale. Selon lui, la franc-maçonnerie pourrait se prévaloir d’une origine « traditionnelle » authentique et d’une transmission initiatique réelle, même si celle-ci avait dégénéré par la suite, sous l’influence des pasteurs protestants créateurs de la maçonnerie moderne, James Anderson et Jean-Théophile Désaguliers. Ainsi Guénon n’hésite pas à écrire que « la véritable régularité réside essentiellement dans l’orthodoxie maçonnique ; et cette orthodoxie consiste avant tout à suivre fidèlement la tradition… »[21] Dans plusieurs textes il a affirmé « la filiation existant entre la franc-maçonnerie moderne, spéculative, et la maçonnerie ancienne, médiévale et opérative. Mieux encore, il a fait de cette continuité institutionnelle – ne fût-elle que subtilement décelable […] la condition sine qua non de la légitimité traditionnelle et de la régularité initiatique de la maçonnerie.[22] » Cette idée de « Tradition » immémoriale séduit une frange de l’extrême droite allant des « traditionalistes-révolutionnaires » aux nationalistes-révolutionnaires et en passant par des anciens de la Nouvelle Droite[23].

Il faut également garder à l’esprit qu’il existe quelques loges maçonniques d’extrême droite, au discours réactionnaire sur le plan des mœurs et faisant l’éloge de la hiérarchisation, les loges servant à recruter et à former une nouvelle élite intellectuelle et spirituelle. Ces loges, souvent irrégulières et/ou issues d’obédiences marginales ultraconservatrices, cherchent à maintenir la « Tradition », abandonnée par les loges « révolutionnarisées », ainsi qu’un élitisme spirituel et moral contre le délitement du monde contemporain. En outre, de sa naissance officielle jusqu’à la fin du XIXe siècle, la franc-maçonnerie fut théiste, et donc ouverte à des développements mystiques, voire ésotériques/occultistes. Ces premières loges furent aussi empreintes de positions élitistes, expression de l’aristocratisme de l’époque : outre les athées, les femmes, les serfs et les personnes de condition modeste étaient exclues des loges. Cet aristocratisme persista[24] et se mêla aux thèses guénoniennes.

Il ne faut pas oublier en effet que le fascisme reçut dans un premier temps un accueil favorable dans les milieux maçonniques italiens, du fait de l’anticléricalisme affiché du mouvement fasciste. De plus, la franc-maçonnerie italienne, héritière des idéaux du Risorgimento, était plutôt nationaliste, ce qui favorisa encore le rapprochement. En effet, le fascisme bénéficia d’un accueil favorable de la part de tout un courant mêlant tradition gibeline, franc-maçonnerie, occultisme et paganisme italique. Ce courant mystico-intellectuel, autour notamment d’Arturo Reghini, se caractérisait par un nationalisme et un antichristianisme virulents. Il fut attiré par le fascisme croyant que Mussolini restaurerait la grandeur de l’Italie. Certains maçons firent même partie des premiers fascistes, tel Eduardo Frosini.

Arturo Reghini était un ami et un correspondant de Guénon, mais aussi de Julius Evola. Occultiste, il était membre à la fois de l’Ordo Templis Orientis[25] (ou OTO) et de la principale obédience maçonnique italienne (il a même créé son propre rite maçonnique, le Rite philosophique italien). En 1903, il fonda la Biblioteca Teosofica et fut à l’origine de la section italienne de la Société Théosophique dans laquelle il aurait développé son anticléricalisme. Violemment antichrétien, Reghini signait parfois des articles sous le pseudonyme « le vicaire de Satan ». En effet, « Inconsciemment et à sa manière, Reghini puisait à cette source et en faisait le jeu, exaltant les anciennes “vertus italiques” et la doctrine gibeline de l’Empire, et adressant d’âpres critiques au christianisme, accusé d’être une “croyance asiatique” dont le fondateur Jésus, n’était qu’“un mégalomane hypocondriaque et sentimental, dont la vision du monde créé par Dieu menait à la compassion et aux pleurs”[26]. » Selon Arturo Reghini, pour en finir définitivement avec « […] “l’exotique croix chrétienne” il fallait “rétablir une religion, au sens étymologique et païen du terme, entre l’humain et le divin. Mais ce lien, ce rapport, devaitt être effectif, magique, religieux et ne pouvait être établi par une religion qui n’est plus qu’une croyance et un résidu sentimental”[27] ».

Reghini fut donc le théoricien principal de la « religion italique », une variante italienne du néopaganisme, dans sa variante impériale romaine. C’est en effet avec cet auteur

« […] que la Voie romaine tend à devenir plus explicite, même s’il appartient au courant “orphico-pythagoricien”, marginal par rapport à la Tradition romaine proprement dite. Ce fut précisément autour des revues de Reghini, Atanor (1924), puis Ignis (1925), et enfin, après les ordonnances de Bodrero et les lois sur les sociétés secrètes, Ur (1927-1928) officiellement dirigé par Julius Evola, que se rassembleront tous ceux qui cherchaient à donner au régime [fasciste] un caractère néo-païen et romain[28] ».

De fait, comme beaucoup de partisans de la « voie romaine », Arturo Reghini était un ardent nationaliste qui soutint l’expédition de Gabriele D’Annunzio à Fiume en septembre 1919. Il défendit l’État fasciste, qu’il jugeait anticatholique, jusqu’aux accords de Latran.

Il affirmait également l’aspect païen de la franc-maçonnerie, en particulier ce qui concerne son aspect méditerranéen, égyptien et pythagoricien[29]. Cette franc-maçonnerie païenne existe encore, et elle n’est pas confinée aux rites marginaux. Ces francs-maçons païens recherchent en fait une supposée tradition maçonnique, abandonnée à la suite des pressions de l’Église catholique. La christianisation forcée de la franc-maçonnerie est un thème récurrent chez certains maçons hétérodoxes, notamment chez ceux qui se réclament de la tradition celtique ou de la tradition italique. Un thème qui plaît beaucoup aux militants d’extrême droite initiés à la franc-maçonnerie…

Enfin, la franc-maçonnerie attire aussi des catholiques intransigeants, en dépit du rejet général de celle-ci dans ce milieu. Ces maçons d’un genre particulier se placent dans la filiation du penseur contre-révolutionnaire et catholique intransigeant Joseph de Maistre. Il fut initié au rite écossais rectifié et fut membre de la loge La Sincérité de Chambéry. Au sujet de la franc-maçonnerie, il a pu écrire au baron Vignet des Étoles que « la franc-maçonnerie en général, qui date de plusieurs siècles […] n’a certainement, dans son principe, rien de commun avec la révolution françoise[30] ». En 1810, il regrettait de n’avoir pas pu accepter une invitation d’une loge russe. Il était aussi membre de sociétés initiatiques maçonniques et paramaçonniques chrétiennes, notamment de l’Ordre des Élus Coëns, fondé par Martinès de Pasqually[31].

De fait, Maistre défendait une franc-maçonnerie religieuse contre une franc-maçonnerie rationaliste, moderniste. Cette franc-maçonnerie spirituelle serait selon lui beaucoup plus ancienne et respectable que la franc-maçonnerie moderne, qui, ne serait, quant-à-elle, qu’une branche divergente corrompue. En ce sens, Maistre développe une conception de la franc-maçonnerie opposée à celle d’Augustin de Barruel. Cette franc-maçonnerie spirituelle et presque immémoriale aura une postérité : nous retrouvons cette idée chez René Guénon. De fait, il est fréquent de voir des guénoniens proches de l’extrême droite devenir maçons et abandonner ensuite leur guénonisme pour un illuminisme influencé par Maistre.

C’est le cas, par exemple, de Jean-Marc Vivenza, qui est un personnage intéressant : il fut membre de Troisième Voie, un groupuscule nationaliste-révolutionnaire, dirigé par Jean-Gilles Malliarakis, puis lors de la scission des radicaux, il rejoint la Nouvelle Résistance de Christian Bouchet, dont il fut le bras droit, et grand amateur de thèses ésotériques et occultistes. Il fut également un compagnon de route de Synergie Européenne, une structure nationaliste-révolutionnaire et völkisch fondée par l’ancien néo-droitier Belge Robert Steuckers[32]. Après avoir été nationaliste-révolutionnaire et futuriste, il s’intéressa à l’ésotérisme et devint guénonien et franc-maçon. Suite à la découverte de Martinès de Pasqually, il se fit illuministe, abandonnant son guénonisme. Malgré tout, il a gardé des liens avec ces milieux : il a publié quatre livres chez Pardès : un sur Maistre[33], un sur Saint-Martin[34], un sur Böhme[35] et enfin un dernier sur la Rose-croix[36].

Si la franc-maçonnerie est globalement rejetée par l’extrême droite, dans son acception générique, il est cependant impossible de considérer ce courant politique dans son intégralité comme antimaçonnique. En effet, il existe des liens entre franc-maçonnerie et droite radicale, comme nous venons de le voir. Cet intérêt pour la franc-maçonnerie rejoint le goût de certains de ces militants, cadres ou théoriciens pour l’ésotérisme, en particulier dans la variante guénonienne. Il rejoint également l’intérêt pour la magie et la maçonnerie de marge.

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[1] Sur Barruel, cf. Gérard Gengembre, « Barruel, Augustin de », in Jean-Clément Martin (dir.), Dictionnaire de la contre-révolution, Paris, Perrin, 2011, pp. 83-85. Voir aussi, avec des réserves, Michel Riquet, Augustin de Barruel : un jésuite face aux jacobins francs-maçons, Paris, Beauchesne, 1989.
[2] Une édition abrégée, Abrégé, en deux volumes parut à Londres en 1798-1799.
[3] Gérard Gengembre, « Barruel, Augustin de », art. cit., p. 83.
[4] www.liberius.net.
[5] Jérôme Rousse-Lacordaire, Rome et les francs-maçons. Histoire d’un conflit, Paris, Berg international, 1996.
[6] John Robison, Proofs of a Conspiracy against all the Religions and Governments of Europe, carried on in the Secret Meetings of Free-Masons, Illuminati and Reading Societies, etc. collected from good authorities, Edinburgh, 1797. Traduction française, d’après la troisième édition de 1798 : Preuves de conspirations contre toutes les religions et tous les gouvernements de l’Europe, ourdies dans les assemblées secrètes des Illuminés, des Francs-Maçons et des sociétés de lecture, recueillies auprès de bons auteurs.
[7] Jérôme Rousse-Lacordaire, Rome et les francs-maçons, op. cit.
[8] Comme un grand nombre de juifs entreront en franc-maçonnerie, vue comme un lieu d’assimilation républicaine, les milieux antisémites en déduiront la supposée connivence entre les francs-maçons et les juifs. Cet amalgame fut facilité par l’usage, dans les rituels francs-maçons, de termes hébreux. Le fameux faux Les Protocol(e)s des sages de Sion mettra en avant ce judéo-maçonnisme pour asseoir son idée de complot juif mondial..
[9] Michel Jarrige, L’antimaçonnerie en France à la Belle époque. Personnalités, mentalités, structures et modes d’action des organisations antimaçonniques, Milan, Archè, 2006.
[10] Ainsi, Jacques Ploncard participe, dès la fin des années 1920, à la Revue Internationale des Sociétés Secrètes (fondée en 1912) du très antisémite et antimaçon Monseigneur Ernest Jouin. En 1979, Jacques Ploncard d’Assac publie un ouvrage intitulé Le Secret des francs-maçons (Édition de Chiré, Chiré en Montreuil). Cet ouvrage a été plusieurs réédité depuis sa publication et est toujours considéré par les milieux de l’extrême droite catholique comme un ouvrage de référence. Henry Coston publiera une vingtaine d’ouvrages antimaçonniques durant toute sa carrière, sous son nom ou sous différents pseudonymes.
[11] Cette commission fut créée à l’instigation du lieutenant SS Moritz en 1942. Moritz était le chef de l’action antimaçonnique en zone occupée.
[12] Michaël Lenoir, « Henry Coston (Henri Coston, dit) et Jacques Ploncard d’Assac (Jacques Ploncard, dit), in Pierre-André Taguieff (dir.), L’Antisémitisme de plume. 1940-1944. Études et documents, Paris, Berg International, 1999, pp. 370-384.
[13] « Evola, l’antisémitisme et l’antimaçonnisme », Critica Masonica, n°6, 2015, pp. 103-122.
[14] Emmanuel Malynski et Léon de Poncins, La Guerre occulte. Juifs et Francs-Maçons à la conquête du monde, Paris, Gabriel Beauchesne, 1936.
[15] Emmanuel Malynski et Léon de Poncins, La Guerra occulta. Ebrei e massoni alla conquista del mondo, Hoepli, Milano, 1939.
[16] Voir notamment, Julius Evola, « Sur la contre-initiation », Ur & Krur. Introduction à la Magie, t. III, Milan, Arché, 1986, pp. 209-224.
[17] Hervé Hasquin, Les pays d’islam et la franc-maçonnerie, Bruxelles, L’Académie en Poche, Académie royale de Belgique,  2013.
[18] Né en 1850 et mort en 1931, Maurice Talmeyr est un auteur antimaçon, ayant publié par exemple : La conspiration maçonnique contre les mœurs (Ligue antimaçonnique, s.d.) ; La Franc-maçonnerie et la Révolution française (Paris, Perrin, 1904).
[19] Maurice Talmeyr, La Franc-maçonnerie et la Révolution française, Kontre-Kulture, 2012.
[20] Voir par exemple Laurent Glauzy, Pédo-satanisme et franc-maçonnerie. L’autel des élites, Maison du Salat, 2015.
[21] Cité in Jean-Pierre Laurant, « Avant-propos » in René Le Forestier, L’Occultisme et la franc-maçonnerie écossaise, Milan, Archè, 1987, p. VIII.
[22] Roger Dachez, « René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie. Les limites d’un regard », in Jean-Pierre Brach et Jérôme Rousse-Lacordaire (dir.), Études d’histoire de l’ésotérisme. Mélange offert à Jean-Pierre Laurant pour son soixante-dixième anniversaire, Paris, Éditions du Cerf, 2007, p. 187.
[23] Lors de discussions, une fois la confiance établie, j’ai appris par d’anciens néo-droitiers leur appartenance à des loges, de différentes obédiences. De ce fait, je ne donnerai ni les noms, ni les loges, afin de ne pas mettre ces personnes dans une position désagréable.
[24] Cette tradition conservatrice est encore la norme dans certains pays, comme la Grande-Bretagne, la Scandinavie ou l’Allemagne. Ce le cas particulier de ce pays, voir l’excellente étude de Jacob Katz, Juifs et franc-maçons en Europe 1723-1939, Paris, Cerf, 1995.
[25] Cet ordre magique fut fondé vers 1895 par un journaliste allemand, Theodor Reuss et un riche industriel autrichien, Karl Kellner, tous deux passionnés par l’ésotérisme et l’Orient. À la mort de Kellner en 1905, Reuss le réorganisa sur des bases nouvelles, en particulier sur la magie sexuelle. Le célèbre occultiste anglais Aleister Crowley implanta l’ordre en Angleterre en 1912. Voir infra.
[26] G. M., « Guénon, De Giorgio et la “réorientation” de Julius Evola », pp. 30-31, in G. De Giorgio, L’instant et l’éternité, Milan, Archè, 1988.
[27] Ibid., p. 31.
[28] Renato Del Ponte, « Les courants de la Tradition païenne romaine en Italie », Antaïos, nº 10, été 1996, p. 168.
[29] Cf. Arturo Reghini, Tous les écrits de UR & KRUR, Milan, Archè, 1986.
[30] Joseph de Maistre, Écrits maçonniques de Joseph de Maistre et de quelques-uns de ses amis francs-maçons, Œuvres, t. II, Genève, Slatkine, 1983, p. 133.
[31] Martinès de Pasqually fut le principal inventeur de la franc-maçonnerie occultisante. Participant à l’activité de plusieurs loges jacobites, il va décider de créer sa propre organisation, L’Ordre des Élus Coëns, un système théosophique qui se greffe rapidement sur la franc-maçonnerie. Cet Ordre connut un succès grandissant et très rapidement compta 13 loges en fonction. Son contenu théorique était marqué par la kabbale hébraïque et par le mysticisme chrétien : son objectif était en effet de réintégrer l’état adamique d’avant le péché originel. Pour atteindre cet objectif, des pratiques à la fois hygiéniques (jeûnes, exercices respiratoires), morales (stricte fidélité conjugale) et magiques (théurgie) étaient demandés. À la mort de Pasqually, ses thèses furent diffusées par deux disciples : Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz. Ceux-ci apportèrent des modifications aux pratiques martinésistes, comme la conversation avec «  la voix intérieure », l’introspection et la spiritualité (Saint-Martin). Willermoz, quant à lui, fit fusionner le martinésisme avec des rites maçonniques templiers allemands, la Stricte Observance Templière. Le résultat de cette fusion devint l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, grade final du régime et du rite Écossais Rectifié. Willermoz fut aussi à l’origine du mythe de l’origine égyptienne de la franc-maçonnerie.
[32] Sur l’histoire des nationalistes-révolutionnaires français, voir Nicolas Lebourg, Le Monde vu de la plus extrême droite. Du fascisme au nationalisme-révolutionnaire, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 2010.
[33] Jean-Marc Vivenza, Maistre, Puiseaux, Pardès, « Qui suis-je ? », 2003.
[34] Jean-Marc Vivenza, Saint-Martin, Puiseaux, Pardès, « Qui suis-je ? », 2003.
[35] Jean-Marc Vivenza, Böhme, Grez-sur-Loing, Pardès, « Qui suis-je ? », 2005.
[36] Jean-Marc Vivenza, Rose-croix, Grez-sur-Loing, Pardès, « B.A.-BA », 2005.

mardi 08 mars 2016 16 commentaires
  • 15
    gérard delahaye 14 avril 2016 à 18:35 / Répondre

    Relisant cet échange, je crois qu’il faut peut être tenter de hiérarchiser les enjeux.
    La référence à une Tradition primordiale chez Guénon pose les fondements d’une pensée élitiste, à l’instar de l’homo hiérarchicus de Louis Dumont. Pour autant, cette référence à une parole perdue si elle est anti-égalitaire n’en est pas nécessairement « fasciste » (vocable dont on devrait user avec plus de rigueur), lequel fascisme a partie liée me semble t-il à la modernité, même s’il en exclue la forme démocratique. De surcroît on ne peut pas davantage rabattre la pensée d’Evola sur celle de Guénon, ce serait pour le moins réducteur. Que les « disciples » de Guénon aient pu croiser le chemin d’une nouvelle droite « néo-païenne », ne doit pas davantage conduire à une simplification quant au statut même de l’ésotérisme. On peut rappeler que le courant libertaire et les socialismes utopiques ont entretenu des relations étroites avec l’ésotérisme. Toute recherche d’un sens caché, toute approche initiatique ne conduit pas nécessairement à l’élaboration d’un projet élitiste fondé sur l’idée d’un centre, d’une communauté parvenue à un degré élevé de connaissance pouvant pourvoir aux besoins d’une humanité traitée comme « infans ». Une revue comme Politica hermética recycle en effet des contributeurs issus de la ND, mais qui pour certains d’entre eux ont pris de vraies distances avec les courants nationalistes révolutionnaires et les néo païens tendance Pierre Vial. On trouve dans cette revue des articles de qualité qu’il serait stupide d’assimiler à l’xtreme droite. De Benoist lui même, même s’il croise trop souvent à mon goût le nazillon Soral, n’est plus un homme d’extreme droite au sens strict du terme,.Taguieff lui même en est désormais convaincu. La question me semble nous revient en boomerang. Quel usage faisons nous des concepts de tradition, d’initiation, de secret, de rituels? Il faut lire Guénon (et pas seulement Guénon d’ailleurs il faudrait citer Corbin, et Scholem et les rencontres d’Eranos) en exerçant notre regard critique. Mais la pensée de Guénon a eu une influence sur la maçonnerie, autant que sur des personnalités venues des droites radicales. La question c’est pourquoi une telle influence, au-delà d’une lecture un peu binaire qui opposerait une maçonnerie traditionnaliste et ésotérisante à une maçonnerie progressiste et associée à l’idéal républicain. Il faut penser avec Guénon contre Guénon, notamment contre le système guénonien. de même il faut peut être songer à intégrer les outils de questionnement de l’anthropologie et des sciences sociales pour rendre plus intelligible les enjeux liés à la transmission initiatique et à ce que l’on nomme (depuis le 19 eme siècle) ésotérisme.

    • 16
      Chicon 15 avril 2016 à 09:02 / Répondre

      @cesar delahaye – Tout sujet qui parle d’une  » tradition primordiale « est classé d’extrême droite et de fachiste par des francs maçons peu instruits et à la pensée réductrice.
      Le fachisme ce n’est pas cela du tout, c’est en partie l’inféodation à un chef qui prend le contrôle de sa propre pensée et de son libre-arbitre. La tradition primordiale est la « connaissance » initiale qui nous rapproche de notre caractère ontologique, supra-humain.

  • 13
    Géplu 11 mars 2016 à 19:04 / Répondre

    Les pseudos sont là pour protéger les frères et les sœurs et leur permettre de s’exprimer « à couvert », pas pour permettre à certains de se défouler et critiquer anonymement, ce qui devient trop fréquent.
    Alors, afin d’en finir avec ces commentaires-lettre anonyme, un contrôle de l’authenticité de l’adresse mail d’où sont postés les commentaires a été mis en place.
    A réception d’un commentaire un automatisme vous enverra un message demandant de valider votre adresse. Si le commentaire est parti d’une adresse bidon le message se perd, et le commentaire ne sera pas validé. Je ne peux donc que vous engager à effectuer cette validation, qui n’est à faire qu’une seule fois. Une adresse validée n’est plus interrogée.

  • 12
    "La Leçon de Lyon" 11 mars 2016 à 18:27 / Répondre

    Il est navrant de constater que vous remettez le sujet en route, sans tenir compte des critiques détaillées dont cet article très peu sérieux, a fait l’objet sur ces pages :
    https://www.hiram.be/extreme-droite-et-esoterisme/
    https://www.hiram.be/stephane-francois-repond/
    On peut donc en déduire votre intention de nuire à une conception traditionnelle de la franc-maçonnerie en général, de Régime Rectifié en particulier, sans doute en cohérence avec la ligne politique de votre Blog.

    • 14
      Géplu 11 mars 2016 à 19:21 / Répondre

      Les critiques dont vous faites état ont été publiées. Les lecteurs sont donc à même de se faire leur opinion entre ces deux points de vue. Votre commentaire sur mon « intention de nuire à une conception traditionnelle de la franc-maçonnerie en général, de Régime Rectifié en particulier, sans doute en cohérence avec la ligne politique de votre Blog. » est donc inutile et ne montre que votre intolérance et votre manque de respect des autres.
      Si vous continuez sur ce ton je ne publierai plus vos commentaires.

  • 10
    lanterne 9 mars 2016 à 11:51 / Répondre

    Bonjour Jean-Pierre,
    .
    C’est un débat très pointu qui réclamerai de définir d’abord « Tradition » et « Initiation ». Il faudrait répondre également à la question : la maçonnerie est-elle initiatique, compte tenu des critères que nous aurions définis. Pas simple n’est-ce pas ?
    .
    Sur un plan plus pragmatique Evola ne s’est pas réclamé de la maçonnerie, cela était plutôt le cas de Reghini et de quelques uns. Ainsi le début de ton propos ne ma paraît pas très approprié car tu les met en lien.
    .
    Pour pouvoir comprendre Evola à partir d’Evola et non à partir de nous-mêmes, il faudrait d’abord intégrer les présupposés auxquels il renvoie. Si l’on met à part sa dimension « italique », son propos se réfère très souvent aux traditions indiennes et bouddhistes dont il partage un certain nombre de points de vue quand aux éléments de compréhension de la nature humaine, ainsi qu’une très grande partie des « pratiques » traditionnelles devant permettre la réalisation (éveil, satori, illumination etc.). De même ses références « alchimiques/hermétiques » qui ont servi également par ailleurs pour la maçonnerie dans l’élaboration des 4 voyages par les éléments.
    .
    Si tout est loin d’être parfait dans la pensée évolienne, je remarque toutefois qu’il s’agirait plutôt d’un esprit de synthèse qu’un syncrétisme, dans la mesure ou la voie tracée par Evola ne s’est jamais réclamée d’une succession et d’une accumulation de savoirs divers hétéroclites, mais au contraire de l’actualisation d’une voie qui doit être redécouverte individuellement, mais qui partage un certain isomorphisme ou analogie dans son processus avec les diverses traditions qu’il prend en exemple.
    .
    C’est d’ailleurs cela qui est est « antichrétien » puisqu’il se débarrasse de la pensée religieuse comme « médium » pour proposer une voie directe. Mais c’est un autre sujet.
    .
    Sur la notion de race, je pense qu’il y a un peu de mauvaise foi. Outre la remise en contexte de ces idées qui étaient très en vogue dans tous les milieux, et pas seulement d’extrême droite, il me semble qu’Evola à pourtant été très clair en précisant que cela n’avait rien de biologique et qu’il s’agissait avant tout d’une race ayant avoir avec l’esprit. On ne peut l’accuser de la fascination exercée par cette idée très en vogue alors sur des esprits voulant l’appliquer également à une race biologique.
    .
    Mais afin d’être volontairement provocateur, pourquoi ne s’offusque t’on pas pour les même raisons du judaïsme qui prône l’élection d’un peuple supérieur aux autres ?
    Je vais vous dire pourquoi : c’est l’influence de l’histoire qui nous instille ses terribles images, nous pensons avec nos peurs au lieu de penser avec notre esprit, et nous préférons jeter le bébé avec l’eau du bain (Dieu reconnaître les siens).
    .
    De même que j’ai du recul pour penser le judaïsme au bon endroit, de même j’ai du recul (je crois) pour penser la race selon Evola. Il faut examiner les pensées sans idéologie, et je remarque que ce que tu as cité était les textes les plus engagés politiquement alors qu’il faudrait prendre l’œuvre complète évolienne pour la saisir là où elle se place dans l’esprit d’Evola, et non dans l’esprit de ceux qui le lisent.
    .
    Mais, tu pourrais me rétorquer que suis peut-être moi-même en train de lire à partir de moi-même, et je n’ai là effectivement aucune garantie.
    .
    J’insisterais encore sur la nécessité de ne pas se laisser enfermer dans une posture binaire, qui voudrait voire en toute pensée traditionnelle une porte d’entrée vers une pensée fascisante. Parcequ’à cet égard, les orthodoxes des trois religions du livre, qui tendent bien plus à cette définition, devraient être les premiers à être montrés du doigt.
    .
    Plus clairement, si je crois en une hiérarchisation spirituelle et en une forme d’élection et que cela me rend suspect, alors il y a un sérieux problème du côté de ceux qui me suspectent. A trop vouloir se protéger du Diable, on le fait naître en soi-même, à trop vouloir se protéger de tout, on finit par s’enfermer et ressembler exactement à ce que l’on combat.

  • 9
    jean-Pierre Bacot 9 mars 2016 à 10:57 / Répondre

    Enfin une critique sérieuse. Je propose une autre interprétation. Preuve est faite que la tradition est une construction. Evola est arrivé tard dans l’histoire de la maçonnerie. les premiers, ceux qui ont installé la maçonnerie n’avaient rien à faire de la notion d’initiation qui ne s’est vraiment installée que dans les années 1830. Quant aux couches successives qui se sont agrégées, ensuite, Evola par exemple, elles relèvent de fait d’un syncrétisme, loin des fondamentaux traditionnels de la FM.
    Sur le fond de la pensée de cette italien, ce n’est pas tant, si j’ose dire sa place à droite de Mussolini qui pose problème, mais sa haine de la démocratie, sa conception d’une race dominante et ce n’est pas un hasard s’il a été l’un des penseurs les plus appréciés de l’extrême droite en Italie comme en France, dans une figure de perdant de l’histoire expressément réactionnaire.
    Il se peut que certains se placent à ses côtés comme tenants d’une tradition perdue, mais cela devient glaçant.
    Il n’est d’ailleurs qu’à le lire, depuis « les hommes au milieu des ruines » jusqu’à « chevaucher le tigre » pour se demander comment des maçons peuvent regarder une équerre, une règle et un compas et en même temps se référer aux héros des néo fascistes.

  • 8
    lanterne 9 mars 2016 à 10:28 / Répondre

    Bonjour à tous,

    en ce qui me concerne je partage beaucoup de points communs avec la vision traditionnelle d’un Julius Evola par exemple, et d’une manière générale je souscris à l’idée d’une voie relevant de l’affirmation de l’existence comme modalité d’accès à l’initiation, ce qui m’opposerais à Guénon.
    .
    Cependant ce que je viens de lire (qui ne représente peut-être pas tout l’article) me semble être particulièrement sérieux et dépourvu de positionnement idéologique ce qui en fait pour moi un texte de qualité, même si on devine la posture de l’auteur ce qui est normal.
    .
    Il est pourtant logique au fond qu’il existe de la porosité entre les postures et donc que l’on retrouve en maçonnerie toutes les tendances idéologiques. Pourquoi ?
    .
    Parce que la maçonnerie ne comporte aucun dogme, dès lors elle engage le cherchant à un constructivisme, il va lui-même en fonction de sa personnalité trouver toutes sortes d’éléments qui seront le reflet de sa psychologie et de ses croyances.
    .
    Cependant, cela ne veux pas dire que chacun peut dire ce qu’il veut. En ce qui me concerne il y a une voie dont les fondamentaux ne sont pas négociables, c’est à dire ne peuvent faire l’objet d’une adaptation personnelle, ce qui ne serait d’ailleurs qu’une forme subtile de complaisance. C’est sur ce point que l’on mentionner l’existence d’un risque, puisque je ne suis pas loin, avec mon idée, de suggérer un doctrine particulière.
    .
    Il y a donc un paradoxe : Si je détermine et crois qu’il y a un parcours auquel l’homme doit se soumettre pour parvenir au but qu’il s’est donné, il y a donc une forme de contrainte qui, si on la passe au prisme de cette lecture, se verra catégorisée du « côté obscur de la force ». Or, c’est là qu’il y a un sérieux problème, parce qu’il me devient impossible d’être « traditionnel » sans paraître automatiquement douteux.
    .
    Il faut donc distinguer les « bassins d’idées » et de « postures » des idéologies auxquelles on les relient systématiquement, ainsi il est possible de défendre l’élitisme de l’initiation sans pour autant relever du 3eme Reich.
    .
    Je trouve que sur ce point il existe actuellement un appauvrissement du sens critique. Un appauvrissement généralisé à tous les domaines. Notre pays et ses penseurs n’offrent plus les nuances nécessaires à l’élaboration d’une pensée neuve et singulière, on préfère de loin choisir un camp et s’y tenir en jouant la carte de la mauvaise foi.
    .
    Ainsi j’apprécie ce que j’ai lu, mais je suis critique quant au risque de catégorisation qui induit le soupçon moral systématique des idées pouvant ressembler de près au de loin à ce dont on a peur. Cela devient une forme subtil d’interdit idéologique.

    A+

  • 7
    jean-Pierre Bacot 9 mars 2016 à 09:52 / Répondre

    Merci 357 pour la recension sur ton blog, qui met bien en perspective le travail de Sébastien François, ce numéro spécial de Critica Masonica que visiblement Emilius n’a pas lu. Il est effectivement nuancé et renvoie à des tas de textes qui permettent de se faire une idée précise. Concernant Evola, ses liens avec la droite du fascisme italien ne relèvent pas d’une invention, les citations et références sont criantes. Pour Guénon, voir sa biographie par David Bisson (Pierre Guillaume de Roux, 2013), lequel n’est pas que je sache un gauchiste patenté, qui ne cache rien de ses appartenances et orientations non seulement de droite, mais islamistes.
    Si notre auteur se prend les pieds dans un tapis qu’on nous dise où et, oserais je dire qu’on nous dise aussi d’où on parle pour expédier d’un coup de pied de longues et patientes recherches. 150 pages pour un raccourci, lui en faut – il 1500 à Emilius?
    Pour que les choses soient claires c’est moi personnellement, et je l’assume, qui ai demandé à Stephane de proposer une synthèse de ses travaux.
    Chicon, SF n’est pas tombé dans une maçonnerie ou une autre, il n’est pas maçon, il ne se prend donc pas les pieds dans un tapis de loge. Il enquête, lit, rencontre, synthétise. Son dernier livre qui vient de sortir « le retour de Pan », chez Arché Milano, montre en quoi l’écologie radicale relève d’un anti humanisme anti-chrétien. On ne va pas pour autant l’accuser de défendre la sainte église apostolique et romaine.
    Merci pour les esprits faibles, face aux Grands Initiés, ils implorent la clémence du Gadlu de ne pas savoir lire derrière une réalité criante un arrière monde enchanté et d’être condamnés à dix millénaires de pénitence.

    • 11
      Emilius 9 mars 2016 à 18:04 / Répondre

      Bonjour,

      Études Traditionnelles, 1936. Compte-rendu d’un article paru dans Atlantis (févr. 1936) :

      « – D’autre part, revenant à la question Italie et Éthiopie, M. paul le cour, au milieu de fantaisies diverses, éprouve le besoin de nous nommer, d’une façon qui paraît vouloir sous-entendre nous ne savons trop quelles insinuations ; pour y couper court en tout état de cause, nous redirons encore une fois : 1° que « nos doctrines » n’existent pas, pour la bonne raison que nous n’avons jamais fait autre chose que d’exposer de notre mieux les doctrines traditionnelles, qui ne sauraient être la propriété de personne ; 2° que chacun est naturellement libre de citer nos écrits, à la condition de le faire « honnêtement »

      c’est-à-dire sans les déformer, et que cela n’implique de notre part ni approbation ni désapprobation des conceptions particulières de celui qui les cite ; 3° que le domaine de la politique nous étant absolument étranger, nous refusons formellement de nous associer à toute conséquence de cet ordre qu’on prétendrait tirer de nos écrits,

      dans quelque sens que ce soit, et que par conséquent, à supposer que la chose se produise, nous n’en serons assurément pas plus responsable, aux yeux de toute personne de bonne foi et de jugement sain, que nous ne le sommes de certaines phrases que nous a parfois attribuées gratuitement la trop fertile imagination de M. paul le cour lui-même ! » René Guénon.

      Études Traditionnelles, 1947. Compte-rendu :

      « – Dans une étude intitulée What is Civilization ? Albert Schweitzer Festschrift, M. Coomaraswamy prend pour point de départ la signification étymologique des mots « civilisation » et « politique », dérivés respectivement du latin civitas et du grec polis, qui l’un et l’autre signifient « cité ». Les cités humaines doivent, suivant toutes les conceptions traditionnelles, être constituées et régies selon le modèle de la « Cité divine », qui est par conséquent aussi celui de toute vraie civilisation,

      et qui peut elle-même être envisagée au double point de vue macrocosmique et microcosmique. Ceci conduit naturellement à l’interprétation de Purusha comme le véritable « citoyen » (purushaya, équivalent de civis), résidant au centre de l’être considéré comme Brahmapura ; nous pensons d’ailleurs avoir l’occasion de revenir plus amplement sur cette question. » René Guénon.

      Cordialement.

  • 5
    Emilius 9 mars 2016 à 02:40 / Répondre

    Bonjour,

    il faudrait que l’auteur nous explique en quoi des loges qui tiennent au respect des règles donc de l’orthodoxie traditionnelle, seraient d’extrême droite et donc « politisées » ; ce n’est pas nouveau, où il y a des hommes, il y a des sottises ; le propre d’une « initiation », c’est justement de chercher à se libérer de cet état de fait ; par définition, il ne devrait pas y avoir un seul maçon « politisé ».

    À ne pas confondre avec, pour certains, avoir une présence en politique que il s’en fut ; faire acte de présence et non pourfendeur d’idéologie incertaine ; ce n’est pas la Maconnerie qui se sert de la politique ; c’est la politique ou les « politisés » qui « instrumentalisent » et se servent de données traditionnelles pour leurs quêtes illusoires.

    Quant à certain raccourci que l’auteur affectionne car il a certainement comme l’habitude de lecteurs à l’esprit faible même surdiplômé ; je ne vois que cela, puisque ce n’est pas la premiere fois que l’auteur se prend les pied dans le tapis volontairement ou invonlontairement ; le résultat est le même : la diffusion de conclusions éronnées ; si on a lu Evola et je doute que l’auteur l’ait jamais fais ou alors nous avons à faire un homonyme.

    Evola ne relèvent pas plus de l’ apologie que du dénigrement systématique ; il critique certains milieux et ce qu’en font certains hommes, il n’était pas dans un rejet en bloque ; on peut critiquer les positions d’Evola mais a partir de faits et non de légendes ou de son imagination, de même pour Guénon cette maladie a vouloir absolument l’associer à une telle entreprise « il était tout le contraire » ;

    Guénon n’a écrit que des choses qui concernent le « domaine initiatique » pour ceux, dans un premier temps, qui seraient en recherche et afin qu’ils ne se trompent pas. Mais, la plus grande partie de son oeuvre ne concerne que des gens qui seraient détenteurs d’une initiation, donc avoir accès à des possibilités, des clefs de compréhension même « virtuelles », inaccessibles pour un profane ; il peut essayer 10000 ans si il veut, il n’en comprendra jamais rien.

    Cordialement.

    • 6
      357 9 mars 2016 à 07:16 / Répondre

      « ce n’est pas la Maconnerie qui se sert de la politique ; c’est la politique ou les « politisés » qui « instrumentalisent » et se servent de données traditionnelles pour leurs quêtes illusoires ». Ben voyons ! C’est si simple. La pirouette est si commode. Ça évite ainsi de réfléchir. Il fut un temps où certains apparatchiks communistes disaient pour éviter toute remise en cause : « le parti a toujours raison, c’est la réalité qui se trompe ». Vous êtes dans le même schéma de pensée binaire. Manifestement, vous n’avez pas lu le numéro spécial de la revue dont il est question sinon vous n’auriez pas écrit de telles énormités… A commencer par la première phrase : « il faudrait que l’auteur nous explique en quoi des loges qui tiennent au respect des règles donc de l’orthodoxie traditionnelle, seraient d’extrême droite et donc « politisées ». Eh bien lisez les 170 pages de la revue et vous comprendrez que, déjà, votre formulation est maladroite car Stéphane François est infiniment plus nuancé que vous ne semblez le croire ! C’est quand même incroyable tant de prétention et de condescendance !

  • 3
    Chicon 8 mars 2016 à 16:05 / Répondre

    I l y aura donc toujours deux idées différentes sinon opposėes de la franc-maçonnerie suivant le lieu où est tombé. Chacun y voit la vrai franc-maçonnerie comme dans cet article et exclut l’autre.

    • 4
      357 8 mars 2016 à 22:09 / Répondre

      « Chacun y voit la vrai franc-maçonnerie comme dans cet article et exclut l’autre. » Je ne comprends pas le sens de cette phrase car Stéphane François se garde bien de définir la franc-maçonnerie et encore de moins d’affirmer qu’il en existe « une vraie ». En revanche, il montre que la franc-maçonnerie n’a jamais été hermétiquement fermée à des idées d’extrême droite et qu’il existe même en son des maçons qui ont une conception de l’Ordre maçonnique très proche des idées portées notamment par l’école « Nouvelle Droite » (antimodernité, tradition, occultisme, illuminisme, nostalgie d’un âge perdu, croyance obligatoire en Dieu et en une volonté révélée, désir de retrouver en soi la lumière divine, obsession de la régularité, etc.). Je conseille effectivement ce numéro spécial de grande qualité dont j’ai fait récemment un petit compte-rendu de lecture. A noter aussi les articles très intéressants sur les rapports plus complexes qu’il n’y paraît entre le nazisme et le paganisme. Et grâce au travail de Stéphane François, j’ai découvert toute une littérature absolument délirante sur l’ufologie et le nazisme dont je ne soupçonnais pas l’existence.

  • 2
    alain-jacques Lacot 8 mars 2016 à 15:45 / Répondre

    Voilà un article particulièrement documenté et intéressant de l’excellente revue Critica Masonica.
    De quoi donner envie de s’y abonner.

  • 1
    poisson nettoyeur 8 mars 2016 à 09:48 / Répondre

    Très intéressant, et bien référencé on se régale

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