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Simon Deschamps Sociabilite mac en Inde

Sociabilité maçonnique et pouvoir colonial dans l’Inde britannique

Par Cécile Revauger dans Edition

Comment la franc-maçonnerie parvint-elle à concilier son idéal d’universalisme et d’égalité et sa participation à l’entreprise coloniale ? Comment les francs-maçons purent-ils à la fois épouser la cause impériale et fraterniser avec le peuple colonisé, à l’instar du célèbre frère Rudyard Kipling, initié à la loge Hope and Perseverance de Lahore, et auquel Simon Deschamps consacre plusieurs belles pages. C’est tout le sujet de son  livre très novateur, qui vient de paraitre aux Presses Universitaires de Bordeaux. Si le rapport entre franc maçonnerie et colonialisme avait été étudié par quelques chercheurs concernant les pays d’Afrique en particulier, aucun ouvrage n’avait été consacré au rôle des francs-maçons britanniques dans la colonisation de l’Inde. Ce livre est nourri par une quantité impressionnante de ce que les chercheurs appellent des sources primaires, à savoir des archives de loges et Grandes Loges, des périodiques indiens et maçonniques de l’époque étudiée, des sources de première main.

L’auteur relève plusieurs paradoxes. Ainsi l’universalisme des Lumières a inspiré la politique coloniale, pour le meilleur et pour le pire. Au nom de ce principe, la franc-maçonnerie impériale a tantôt intégré tantôt exclu les minorités ethniques et religieuses. Les loges maçonniques et les sociétés savantes qui voient le jour à Calcutta, Madras et Bombay sont de fait  les premiers espaces de sociabilité à faire leur apparition dans l’Inde britannique.
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Et nous parlions ouvertement

De la religion et du reste,
Et chaque homme se référait
Au Dieu qu’il connaissait le mieux […]
Nous trouvions ça pour le moins étrange
Et Nous rentrions à cheval
Avec Mahomet, Dieu et Shiva
Tous présents à nos esprits.

Extrait de Rudyard Kipling,
« La Loge mère »

Notons que l’initiation du premier indigène, le Nawab Umdat-ul-Umrah, eut lieu la même année que celle de l’affranchi Prince Hall à des milliers de kilomètres, à Boston, dans les deux cas, au sein d’une loge militaire. L’auteur explique que le développement de la franc-maçonnerie en Inde s’effectue tout d’abord à travers les loges militaires, puis à travers les loges indigènes ou mixtes (d’un point de vue ethnique), ou encore les loges impériales situées à Londres. Les Grands Maîtres provinciaux ou vénérables, tous les responsables de la maçonnerie indienne étaient presque toujours des agents majeurs de la politique coloniale britannique. Les élites locales sont intégrées, presque en toutes circonstances, au cours de l’histoire de la colonisation. Les Hindous, en revanche, sont longtemps écartés, à la fois pour des raisons de statut social inférieur dans le système de castes, et pour des motifs religieux. Ainsi les Britanniques en Inde préféraient intégrer dans leurs loges des Indiens monothéistes, tels que les Parsis et les Musulmans, que des Hindous polythéistes aux rites perçus comme suspects par des colonisateurs chrétiens.

La démarche des colons britanniques reflète les grandes évolutions de la diplomatie britannique, du conservatisme au libéralisme: dans un premier temps, à la fin du XVIIIe siècle, les Britanniques menèrent une politique conservatrice, colonisant l’Inde pour des raisons purement commerciales et militaires, grâce à l’East India Company, et faisant  mine de respecter toutes les coutumes locales, y compris les plus barbares (telles que le sati qui consistait à brûler les veuves en même temps que leur défunt mari). Avec l’avènement du libéralisme au XIXe siècle, libéralisme au sens anglo-saxon, où liberté de l’homme, droits de l’homme  et liberté de marché sont intimement liés,   les colons voulurent exporter les « bienfaits de la civilisation européenne » , certes l’éducation, la médecine mais aussi la religion chrétienne. Etant donné que la franc-maçonnerie britannique revendiquait ses racines chrétiennes et exigeait la croyance en Dieu, elle se reconnut parfaitement dans le libéralisme colonial avant de prendre de nouveau un tournant conservateur après la révolte des Cipayes de 1857 (lorsque des soldats recrutés au sein de l’armée britannique en Inde se rebellèrent), ce qui déclencha la prise en main directe de l’Inde par le gouvernement britannique, le Raj, quelques années avant que la reine Victoria devint impératrice des Indes (1876). L’implantation maçonnique en Inde reflète parfaitement ces évolutions.

Simon Deschamps aborde la montée du mouvement indépendantiste, le début de l’Indian National Congress mais étant donné que la franc-maçonnerie indienne était étroitement liée au pouvoir colonialiste britannique, on comprend que cette époque ne fut pas la plus florissante pour les fils de la veuve. Paradoxalement la franc-maçonnerie indienne de nos jours n’a toujours pas rompu les ponts avec la tradition maçonnique anglo-saxonne.

L’ouvrage de Simon Deschamps est très bien documenté, à la fois scientifique et clair, et se lit très bien. Une excellente lecture pour vos vacances !

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Sociabilité maçonnique et pouvoir colonial dans l’Inde britannique
, par Simon Deschamps, aux PUB Bordeaux 2018, chez Amazon ou de préférence dans la librairie la plus proche de votre domicile. ISBN : 979-1030002225

mercredi 03 juillet 2019 4 commentaires
  • 3
    Philippe Foussier 4 juillet 2019 à 22:35 / Répondre

    Simon Deschamps s’était vu décerner le Prix de la recherche maçonnique de l’Institut d’études et de recherches maçonniques en 2016, lors de la première édition de cette distinction. L’IDERM honore ainsi tous les deux ans deux travaux universitaires portant sur la franc-maçonnerie, une thèse et un mémoire de master. Ce Prix de l’Iderm est devenu en 2018 le « Prix de l’IDERM – Prix Ludovic Marcos » pour honorer la mémoire de celui qui fut conservateur du Musée de la franc-maçonnerie de 1998 à 2015 et qui a joué un rôle éminent dans la promotion de la culture et de la recherche maçonniques.

  • 2
    Marcus 3 juillet 2019 à 22:08 / Répondre

    Tout ceci confirme le conservatisme de la FM britannique : obligation de croire en un dieu protestant de préférence, attachement a un libéralisme économique et politique favorisant les classes dominantes et a un système d organisation socio économique conçu comme naturel et devant être perpétué, ségrégation ethnique comme la ségrégation sociale en Angleterre .La FM britannique ne se démarque pas des institutions religieuses et illustre un autre forme de société WHASP: white anglo saxon protestant. S ‘il faut savoir gré aux anglais d avoir créer la FM ( avec quand même la participation de Desagulier’) heureusement que les Lumières francisés ont ajouté un caractère universel préfigurant la laïcité,

    • 4
      Désap. 5 juillet 2019 à 19:10 / Répondre

      2 – Quant au GODF, il n’a jamais participé à l’Empire colonial, ni ses maçons théorisés les principes de la colonisation, n’est-ce-pas Jules (Ferry), et chez les organisateurs de l’honteuse Exposition Coloniale de 1931 combien de maçons ?
      Non que la colonisation française fût négative, mes parents étaient en classe avec les marocains, tous les marocains, les dispensaires soignaient gratuitement tout le monde, mais il me semble important d’être objectif et de cesser d’accabler inutilement des Anglais.
      Ils s’en moquent et, pour l’instant, dirigent le monde avec un système néo-libéral outrageusement inégalitaire que nous ne sommes capables que de singer au lieu de lui opposer les principes de la République.
      Bravo les maçons membres des différents gouvernements depuis 1984, que d’originalité et de conviction mes frères !!
      Se gargariser d’avoir la Devise au fronton des loges c’est bien, la mettre en application au lieu d’appeler à voter Pompidou, pardon Macron l’ultra-libéral, c’est mieux.

  • 1
    Jacques Huyghebaert 3 juillet 2019 à 14:42 / Répondre

    A lire également dans ce domaine : 1. « Builders of Empire: Freemasonry and British Imperialism, 1717-1927″ de Jessica L. Harland-Jacobs, University of North Carolina Press, 400 p. [2007] et 2.  » La Franc-Maçonnerie, mère du colonialisme, le cas du Viet Nam » de Claude Gendre, L’Harmattan. 161p. [2011] Claude Genre se demande pourquoi la franc-maçonnerie française, qui a associé son nom à bien des causes d’émancipation politique, humaine et intellectuelle, a-t-elle continûment lié son sort à un système, le colonialisme, dont le fondement même reposait sur la discrimination et l’inégalité ? Jessica Harland-Jacobs quant à elle affirme que la Franc-Maçonnerie constituait en quelque sorte « l’épine dorsale » du système colonial brittannique. Jacques Huyghebaert

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