La FM dévoilée : une interview d’Arnaud de la Croix

Publié par Géplu
Dans Divers

La FM dévoilée en bande dessinée à travers dix-huit figures historiques,
une interview d’Arnaud de la Croix

Comme nous l’annoncions ce jeudi, Arnaud de la Croix, philosophe et historien belge, vient de publier son dernier album, La Franc-maçonnerie dévoilée, dans lequel il propose de s’initier à l’histoire de la franc-maçonnerie de façon ludique grâce à la bande dessinée. Ce support confère toute son originalité au projet et offre une véritable immersion dans la vie de personnages qui ont marqué notre Ordre. Par ailleurs, la diversité des profils retenus sur une période qui s’étend du début du XIIIe siècle à nos jours rend compte avec brio de toute la richesse des diverses facettes de la franc-maçonnerie.

Nous reproduisons ci-dessous, avec l’accord de son auteur, une interview d’Arnaud de la Croix publiée dans le Magazine Alpina de la Grande Loge Suisse Alpina, n°5 2020, pages 34-35.

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Comment est né le projet d’illustrer la vie des figures marquantes de la Franc-maçonnerie en bande dessinée ?

Arnaud de la Croix : L’idée est venue de mon ami Piotr Rosinski, le fils du dessinateur Rosinski, créateur de Thorgal aux éditions du Lombard. Celles-ci ont bien accueilli le projet et choisi Bercovici comme dessinateur. Ce dernier a contacté Sylvie Sabater pour les couleurs. Je suis très, très heureux de ces choix.

En 1992, tu publiais avec Frank Andriat un livre intitulé « Pour lire la bande dessinée » dans lequel vous exploriez les relations entre la BD et l’enseignement. Ton ouvrage est-il une façon de démontrer que le 9e art permet de transmettre des connaissances historiques ?

Oui, je pense que la BD constitue un médium privilégié pour transmettre des connaissances, notamment dans le domaine de l’histoire. Jacques Martin, dont j’ai été, chez Casterman, le dernier éditeur, me confiait par exemple qu’elle permet, à peu de frais, de reconstituer des décors à jamais disparus. Le scénario, les dialogues permettent quant à eux de ressusciter, pour reprendre la formule de Michelet, événements et protagonistes.

La BD est-elle un moyen de faire évoluer la perception de la Franc-maçonnerie dans le monde profane en traitant avec humour un sujet qui génère souvent des réactions négatives ?

C’est en tout cas l’un des buts poursuivis par cet album : démystifier les choses ; envisager, par le biais des personnages mis en scène, comment la Maçonnerie est entrée dans la vie d’êtres finalement très humains ; montrer, aussi, que les fantasmes conspirationnistes peuvent provoquer de gros dégâts (c’est l’objet des chapitres consacrés au mystificateur Taxil ou au persécuteur Himmler).

Pour reprendre le titre de l’ouvrage, que souhaitais-tu dévoiler et à qui ?

Dans mon esprit, l’ouvrage s’adresse à la fois au public profane – qui ignore bien souvent que Kipling ou Hugo Pratt étaient Maçons – et au public « initié ». A celui-ci, je veux dévoiler des aspects parfois méconnus de l’histoire de notre Ordre : ses débuts qui restent mystérieux, puis l’action politique des Illuminati, qui ont tenté et, dans une certaine mesure, réussi à infiltrer la Maçonnerie, le fait que Mozart les fréquentait, l’engouement, au cours du 18e siècle, pour une Maçonnerie « templière » ou encore la grande diversité, aujourd’hui, de l’Ordre à travers le monde

Comment as-tu procédé à la sélection des dix-huit figures marquantes de la FM ?

Je souhaitais, à travers les différents personnages mis en scène, aborder des « jalons » dans l’évolution de la Maçonnerie : le lien avec la Royal Society au début, avec les Lumières ensuite, les idées particulières de Ramsay et l’engouement qu’elles ont provoqué, l’avènement d’une Maçonnerie féminine, les persécutions dont l’Ordre a fait l’objet et pourquoi, enfin sa situation aujourd’hui… Je souhaitais également voyager, ne pas me concentrer sur la seule Europe, d’où la présence de Franklin, de Kipling, par exemple. La sélection a été complexe, elle a fait l’objet de nombreuses discussions avec l’éditeur comme avec le dessinateur.

A propos des personnages, Maria Deraismes, fondatrice du Droit Humain, est la seule femme de l’album. Aurais-tu pu en citer d’autres ?

Il faut bien admettre que l’arrivée des femmes en Franc-maçonnerie se fait très progressivement et… tardivement. L’histoire de l’Ordre reflète souvent celle de la société ambiante : on en a ici une bonne preuve. J’aurais pu citer Elisabeth Ardworth, initiée vers 1712 en Irlande, un cas exceptionnel, ou encore les Ordres « parodiques » mixtes au 18e siècle, la duchesse de Bourbon, sœur de Philippe Egalité, grande maîtresse des Loges d’adoption avant la Révolution…

Mais c’est véritablement avec Maria Deraismes, initiée en 1882, que débute la Maçonnerie féminine… Par un scandale, je le rappelle dans l’album ! Ce n’est pas la seule femme présentée : elle se lie d’amitié avec la féministe Louise Michel, qui va à son tour se faire initier.

Tu as publié un livre intitulé Hitler et la Franc-maçonnerie. Heinrich Himmler te donne l’occasion de revenir sur cette période très sombre de l’Histoire. Que devons-nous en retenir du point de vue de la FM ?

Les persécutions contre l’Ordre sont quasi aussi anciennes que son histoire : dénonciations et divulgations au 17e siècle, puis bulles papales (d’abord peu suivies d’effets). Mais c’est avec le nazisme et la Seconde Guerre mondiale que le pire est arrivé : en mettant en scène Himmler (et le Führer), l’album montre les raisons précises pour lesquelles l’Ordre maçonnique est intolérable aux yeux des nazis. Ces raisons sont essentielles : elles nous aident toujours à comprendre où et pourquoi l’Ordre peut-être interdit et ses membres poursuivis aujourd’hui, lorsque le nationalisme, le racialisme, l’identitarisme ou l’extrémisme religieux reconnaissent dans la Maçonnerie une institution universaliste.

Sur un ton plus léger, les deux derniers personnages présentés sont Hugo Pratt et Tristan Bourlard. Que retiendra-t-on de leur apport à la Franc-maçonnerie ?

Faire de l’histoire immédiate est toujours très risqué, il y manque la décantation nécessaire, que seul le temps peut apporter. Pourtant, je ne voulais pas négliger l’époque contemporaine, car l’histoire continue… Pratt est un cas intéressant : à la fois lié, malgré lui, à l’histoire du fascisme, et l’un des meilleurs représentants d’un art apparu au 20e siècle, la bande dessinée. Quant à Tristan Bourlard, il officie dans un domaine lui aussi contemporain : le cinéma, documentaire dans son cas. Son Tour du monde en 80 Loges (Terra masonica) offre un panorama inédit de l’état de l’Ordre aujourd’hui. Ça me paraît constituer une belle fin.

Quelle pourrait être la prochaine contribution historique à la FM compte tenu des défis du 21ème siècle ?

La Maçonnerie, l’album le montre, est née de la volonté de quelques-uns, dans un contexte extrêmement tendu aux plans politique et religieux, de voir se réunir fraternellement des individus venus d’horizons divergents. A présent que le rêve d’une « mondialisation heureuse » paraît de toutes parts en butte aux clivages géopolitiques, religieux, identitaires, raciaux, l’idéal maçonnique des débuts me semble plus que jamais d’actualité. Nous allons vers des temps difficiles, peut-être même héroïques.

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Rappelons qu’à l’occasion de la sortie du livre le magazine Le Point lance un jeu-concours, que je vous invite à découvrir ici, et qu’Arnaud de la Croix vous invite aussi à la présentation de son album ce dimanche 18 octobre de 15h à 17h chez Filigranes à Bruxelles, et à Paris, au Musée de la franc-maçonnerie, rue Cadet, le vendredi 23 octobre à partir de 17h30.

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La franc-maçonnerie dévoilée d’Arnaud de la Croix et Philippe Bercovici, aux Editions du Lombard, chez Amazon ou de préférence dans la librairie la plus proche de votre domicile. ISBN : 978-2803677559

samedi 17 octobre 2020
  • 2
    willermoz 59
    17 octobre 2020 à 09:05 / Répondre

    Merci pour cet entretien éclairant sur cette BD à découvrir.
    Dans ses livres d’entretiens, notamment « de l’autre côté de Corto », Pratt est aussi très critique et ironise à l’égard de la FM, ce qui ajoute de l’épaisseur au personnage, à la fois engagé mais ne manquant pas d’esprit critique au besoin. Il n’était pas de ces maçons qui se sentent obligés « de dire du bien » tout le temps de la FM, ce qui peut être agaçant parfois.

  • 1
    Anwen
    17 octobre 2020 à 05:37 / Répondre

    Si la BD est l’histoire de la Franc-Maçonnerie, alors elle doit rappeler ceci :
    Le chapitre 13 du Livre de Samuel parle de la fin de la Reine Daud (devenue le Roi david), des dernières paroles qu’on lui attribue, et qui seraient celles-ci :
    2. « L’esprit de Hevah a parlé par moi, et sa parole a été sur ma langue.
    3. « La Déesse d’Israël a dit : Le rocher d’Israël a parlé de moi, disant : Celle qui domine sur les hommes avec justice
    4. « Est comme la lumière du matin lorsque le soleil se lève ; d’un matin qui soit sans nuages, comme la lumière du soleil qui fait germer la terre après la pluie.
    5. « Il n’en était pas ainsi de ma maison ; mais Elle m’a établi dans une alliance éternelle, bien ordonnée, et ferme en toutes choses. Elle est toute ma délivrance et tout mon plaisir, et ne fera t-elle pas fleurir ma maison ? »
    L’alliance éternelle et bien ordonnée dont parle le verset 5 fait allusion à la fondation d’une immense fraternité secrète qui a été éternelle en effet, puisqu’elle est devenue la Franc-Maçonnerie dont nous allons bientôt maintenant.
    La reine Daud ne fut pas seule à fonder l’Institution secrète (Les Mystères de Jérusalem) qui devait se propager jusqu’à nous à travers la Franc-Maçonnerie.
    Elle eut deux collaboratrices : deux Reines-Mages qui, avec elle, formèrent le Triptyque sacré que les trois points de l’Ordre ont représenté depuis.
    L’une est Balkis, Reine d’Ethiopie (appelée la Reine de Saba), l’autre est une Reine de Tyr, que l’on a cachée derrière le nom d’Hiram.
    Donc, la Franc-Maçonnerie est d’origine hébraïque, tous les mots de passe sont des vocables hébreux, et ses légendes sont tirées de l’histoire du peuple d’Israël.
    Cependant, un bémol : Joseph de Maistre, dans « Mémoire au duc de Brunswick » (1782), précise ceci : « Tout annonce que la Franc-Maçonnerie vulgaire est une branche détachée et peut-être corrompue d’une tige ancienne et respectable ».
    C’est bien ainsi qu’il faut envisager la question, confirme René Guénon, qui ajoute qu’on a trop souvent le tort de ne penser qu’à la Maçonnerie moderne, sans réfléchir que celle-ci est simplement le produit d’une déviation.
    Les premiers responsables de cette déviation, à ce qu’il semble, ce sont les pasteurs protestants, Anderson et Desaguliers, qui rédigèrent les Constitutions de la Grande Loge d’Angleterre, publiées en 1723, et qui firent disparaître tous les anciens documents sur lesquels ils purent mettre la main, pour qu’on ne s’aperçût pas des innovations qu’ils introduisaient, et aussi parce que ces documents contenaient des formules qu’ils estimaient fort gênantes. Ce travail de déformation, les protestants l’avaient préparé en mettant à profit les quinze années qui s’écoulèrent entre la mort de Christophe Wren, dernier Grand-Maître de la Maçonnerie ancienne (1702), et la fondation de la nouvelle Grande Loge d’Angleterre (1717). Néanmoins, ils laissèrent subsister le symbolisme, sans se douter que celui-ci, pour quiconque le comprenait, témoignait contre eux aussi éloquemment que les textes écrits, qu’ils n’étaient d’ailleurs pas parvenus à détruire tous.
    Voilà, très brièvement résumé, ce que devraient savoir tous ceux qui veulent combattre efficacement les tendances de la Maçonnerie actuelle, bien qu’il y a eu ultérieurement une autre déviation dans les pays latins, celle-ci dans un sens antireligieux, mais c’est sur la « protestantisation » de la Maçonnerie anglo-saxonne qu’il convient d’insister en premier lieu.
    Rappelons pour finir que la « civilisation » moderne est le résultat direct de la mentalité des peuples anglo-saxons, et René Guénon de préciser :
    « Surtout, nous ne saurions trop mettre en garde contre toutes les contrefaçons anglo-saxonnes, allemandes ou slaves, qui ne représentent que des idées tout occidentales et modernes, masquées sous des vocables orientaux détournés de leur sens. »
    (La validation ou non de ce commentaire confirmera « l’attachement » anglo-saxon de la Maçonnerie ou plutôt « Masonry » dont il est question.)

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