FRATERNITES Camus
La couverture du tome 1 de "Fraternités", de Camus et Rosanas, édité chez Delcourt.

L’imaginaire, la bande dessinée et la Franc-maçonnerie

Publié par Géplu

Les 29 et 30 mai aura lieu à la BNF le Colloque international « Fraternalisme, franc-maçonnerie et histoire : Les sociétés et l’usage du rituel et du secret« . Un événement très important organisé par la revue universitaire on-line américaine Ritual, Secrecy and Civil Society en partenariat avec la Bibliothèque Nationale de France. Cette manifestation sera un carrefour pour réunir les différents acteurs de l’historiographie maçonnique et faire le point sur les dernières avancées dans ce domaine. Nous aurons l’occasion d’y revenir prochainement.
Dans le cadre de cet événement, plusieurs commissions ont travaillé sur des thématiques diverses. Jack Chaboud, spécialiste reconnu de la bande dessinée maçonnique a fourni cette contribution, qu’il nous a autorisé à reproduire.

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La Franc-maçonnerie propose à ses adeptes de passer d’une langue banale à un riche langage symbolique. Elle les confronte à des mystères et légendes venus du grand imaginaire. Pourtant, après bientôt trois siècles d’existence, si le mouvement maçonnique a intégré de nombreux auteurs dans les domaines des sciences humaines, on y trouve peu d’auteurs de fiction, que ce soit des romanciers ou des auteurs de bandes dessinées.

Bachelard, Jung, Durand … grands amoureux des mythes et des rêves nous l’assurent : romans, nouvelles, BD… sortent de l’athanor de l’imaginaire. Des récits au noir, blanc et rouge, devraient ainsi fusionner avec l’expression maçonnique, qui, grâce à ses décors, légendes et cérémonies, compose un univers enchanté, propice à stimuler la création chez les initiés. Eh bien non ! Si l’on examine l’histoire des productions maçonniques dans le monde entier, on s’aperçoit que la maçonnerie n’a pas donné de talent à qui n’en avait pas. Quant à l’univers de la bande dessinée maçonnique, on en fera vite le tour.

Faibles bandes d’initiés
Bien sûr, la BD n’est pas aussi vieille que la maçonnerie, à peine plus de cent ans, depuis l’américain Winsor Mc Cay et son génial « Little Nemo ». Mais tout de même, support d’images, donc de symboles, la BD – après avoir longtemps utilisé la séduction de sa narration graphique pour transmettre mystères et aventures – est devenue bandes dessinées et romans graphiques, aptes à raconter l’intime comme le fantastique, mais sans étendre son domaine maçonnique, demeuré des plus minces.

L’éveil
Si l’on excepte Hugo Pratt, Didier Convard est le seul auteur de BD qui ait consacré une partie importante de son œuvre à l’humanisme et la Franc-maçonnerie, d’abord dans trois séries[1], avant de se lancer dans un grand chantier, toujours en cours.
Il a créé un personnage de « Franc chercheur », le frère Didier Moselle, entouré de compagnons qui sont aussi des « Fils de la lumière ». Ils animent le cycle central du « Triangle secret »[2] (7 albums), suivi de « INRI » (4 albums) et « Hertz » (5 volumes), et précédés des 5 albums des « Gardiens du sang ». L’ensemble des vingt et un ouvrages a dépassé le million d’exemplaires vendus de 2000 à 2015.
La qualité narrative, documentaire et graphique, des ouvrages a assuré la crédibilité des diverses séries. Au delà des résonances spiritualistes, les récits sont assis sur les fantasmes nichés dans les caves du Vatican, et les codes de lecture penchent du côté du thriller : équipes vaticanes musclées contre brigades maçonniques spéciales; énigmes, crimes, manipulations, amours, trahisons, découvertes …

Plus de lumière !
Le succès des BD de Convard a conduit à la création d’une collection « Loge noire » chez Glénat, dédiée à la maçonnerie et l’occultisme. Etait-il trop tôt ? L’ensemble d’une vingtaine de titres ne trouva pas son public, malgré Mozart et Goethe. Le seul volume à survivre, fut « Une nuit chez Kipling »[3] de Jean-Louis Le Hir, conversations des frères Conan Doyle et Rudyard Kipling sur les mystères de Londres.

Mode humaniste
Quelques frères de papier affirment leur humanisme. L’un d’eux, dans « Le ponton »[4], chirurgien de marine du siècle des Lumières, évoque un de ses collègues à bord d’un négrier : « … je laisse à d’autres le soin de bouleverser le monde comme le philanthrope monsieur de Saint Quentin, que je soupçonne franc-maçon…  »
Ce médecin est rejoint par les héros de la série communarde de Tardi d’après le roman de Jean Vautrin[5]. Au détour des planches, on découvre le fameux plantage de leurs bannières par les maçons entre les belligérants, et on croise les frères Vallès, Ranvier, Dombrowski, Varlin…

Mode drolatique
Dans « Alix Noni Tengu »[6]. Le scénariste, Yann Lepennetier s’est intéressé aux Fils de la lumière après avoir découvert que les grandes familles européennes de l’histoire de Hong Kong étaient de tradition maçonne. D’où une étonnante séquence dans un temple, où l’auteur a affublé ses protagonistes de kilts, car ils travaillent au Rite Ecossais Ancien Accepté. Les frères règlent un différend maçonnique à coup d’équerres et de compas et vont jusqu’à reconstituer en « live » l’assassinat de maître Hiram. Ces quelques pages hilarantes sont dans le ton d’une série où tout le monde en prend pour son haut grade, les initiés comme les autres.

Mode furtif
Apparition d’une page d’écriture maçonnique au détour d’une affaire de trésor templier, dans « La voiture immergée » de Maurice Tillieux[7].

FRATERNITÉS 01 - C1C4.inddFRATERNITES 2Mode historique
La série « Fraternités » est la première à suivre l’histoire maçonnique au travers du destin de publicistes maçons. Elle commence en 1792[8], dans les tourments de la Révolution et les machinations qui puisent leurs racines dans les secrets de la famille Baudecourt. Mais le journal « Fraternités » continue de paraître, et une loge du même nom est créée par Gaston Baudecourt, qui y fait initier son fils René. Cet opus révolutionnaire est le premier maillon d’une chaîne qui suivra cette famille d’initiés jusqu’à la seconde guerre mondiale;

Mode sinistre
Du côté de l’antimaçonnisme, il est impossible de manquer « From Hell », le pavé de 600 pages en noir et blanc[9], qui a inspiré le film éponyme. Les deux œuvres sont imprégnées de la fascination exercée par le célèbre tueur de dames de petites vertus. L’album a été conçu par un scénariste amateur d’ésotérisme de pacotille, célèbre pour ses super héros désabusés.
Dans l’incarnation du tueur, l’auteur met en scène William Gull, médecin légiste qui doit sa carrière à son entrée en maçonnerie. Médecin de la cour, il est chargé de liquider les prostituées témoins indésirables dans l’affaire de Jack l’éventreur. Devenu fou, il s’en prend à l’Ordre maçonnique et aux juifs : au moment même où Jack écrit « de l’enfer » (From hell) à ceux qui le cherchent.

Mode illuminé
Les tintinologues, souvent atteints du syndrome de Peter Pan, expliquent que des symboles maçonniques seraient entrés chez Tintin grâce à Jacques Van Melkebeke, son principal scénariste occulte, déchu de sa nationalité après la guerre pour collaboration. Hergé et lui, amis du rexisme, n’avaient pu résister à collaborer au « Soir »  nazi. Il avait donc peu le profil d’un initié, bien qu’il ait eu l’outrecuidance de l’affirmer tout en ne tarissant pas d’injures sur la maçonnerie. Toujours est-il qu’il n’y a aucun Jacques Alexandre Van Melkebeke[10], né à Bruxelles en 1904 sur les états des loges du Droit Humain belge.
Pour le reste, trouver des symboles maçonniques dans les albums de Tintin relève d’illuminés ou de gogos, sur le modèle des chercheurs de trésor à Rennes le Château. Hergé ne pouvait donc être que le porteur de symboles ésotériques ou occultistes dans l’esprit du « Matin des magiciens ».

Pour en finir avec le Grand Œuvre maçonnique en BD, on peut trouver quelques albums de commandes traités par des tâcherons, et des adaptations tout aussi laborieuses de romans d’aventures.

© Jack Chaboud

« Franc-maçonnerie, histoire, mythes et réalités ». Librio.
« Les francs-maçons » (collection « Archives de l’Histoire »). Milan.

Corto Maltese, le franc-marin
La bande dessinée maçonnique vit dans la lumière du frère Hugo Pratt, un des plus grands auteurs de BD du XX° siècle, aussi aérien dans son style graphique que subtil et poétique dans ses intrigues. Si l’on veut bien admettre que l’homme c’est l‘œuvre, il est évident que même non initié, Corto Maltese est un franc-marin, comme il se définit lui-même, tant il est le double de son créateur, le maître secret Pratt, passé à l’Orient éternel en 1995.
Initié le 8 juin 1976 par la respectable loge « Hermès Trismegiste » à l’Orient de cette Venise où il avait situé un « Ange à la fenêtre d’Orient »[11] en hommage au roman du grand écrivain occultiste Gustave Meyrink « L’ange à la fenêtre d’Occident ».
Pratt devint maître secret le 19 novembre1989 dans la loge de perfection « L’Olivier Secret » à l’Orient de Nice. Une cérémonie franco-italienne exceptionnelle à laquelle assistaient frères italiens et français, parmi lesquels le très illustre frère Luigi Dan .°., Souverain Grand Commandeur Grand Maître de la Grande Loge d’Italie, Jean Mourgue, Grand Commandeur du Grand Collège des Rites du Grand Orient de France, et Yves Hiver Messeca, secrétaire de « L’Olivier Secret ».
Grand bourlingueur de mers et de terres lointaines, frère profane de Stevenson et Conrad, Pratt fut un auteur ouvertement maçonnique dans « Fables de Venise ». Mais dans toute son œuvre, on ne trouve guère qu’une autre évocation maçonnique, dans « Fort wheeling », car le fabuleux dessinateur de personnages aériens comme des elfes ( il sous-traitait ce qui était anguleux ; fâché sans doute avec le compas et l’équerre), fut avant tout un grand amateur de mystifications, un porteur de légendes, dont la sienne, un fin connaisseur de Kabbale, Vaudou, anthroposophisme, théosophie, alchimie, lames de tarot, chiromancie, soufisme, panthéisme, vieux grimoires … car rien de ce qui était ésotérique ou occultiste ne lui était étranger.
Fils de fasciste et italien, il eut bien du mérite à embrasser la Franc-maçonnerie en pays très catholique, il évoqua son bonheur d’initié dans la préface de « Fable de Venise » : «  Je parle d’un type d’homme capable de créer son être, qui évolue entre les limites propres de son être à l’état de germe au solstice d’hiver, qu’il lui faut développer jusqu’à la complète maturité atteinte dans le triomphe du solstice d’été, au moment où s’allument les grands feux, où tombent les étoiles, où l’Univers entier semble s’embraser et brûler à l’instant même où il peut aller plus loin. C’est le cycle de la vie. »

© Jack Chaboud

[1] «Neige». Glénat. « Finkel ». Delcourt. « Chats ». Dargaud.
[2] Glénat. Première série illustrée par Gine, Juillard, Jusseaume, Kraehn, Stalner… Les autres par Falque et Wachs.
[3] Vent d’Ouest.
[4] François Bourgeon. Série «Les Passagers du vent». © François Bourgeon. Six volumes.
[5] Tardi et Vautrin. Série «Le cri du peuple». Casterman. Cinq volumes.
[6] Yann et Conrad. «Alix Noni Tengu», série «Les innommables». Dargaud. Six volumes.
[7] Maurice Tillieux. «Les enquêtes de Gil Jourdan». Dupuis.
[8] Jean-Christophe Camus et Ramon Rosanas. «1792. L’ordre guillotiné». Delcourt.
[9] Alan Moore et Eddie Campbell « From Hell ». Delcourt.
[10] Benoît Mouchard. « A l’ombre de la ligne claire. Jacques van Melkebeke, le clandestin de la BD ». Vertige Graphic.
[11] Dans « La lagune des mystères ». Toute l’œuvre de Pratt est disponible aux éditions Castermann. Ainsi que la biographie « De l’autre côté de Corto » d’Hugo Pratt et Dominique Petitfaux.

mercredi 13 mai 2015
  • 4
    Chaboud
    16 mai 2015 à 13:05 / Répondre

    C’est Frédérick Tristan.
    Quant aux Francs-maçons qui l’ont lu, en dehors de toi, je n’en ai jamais rencontrés.

  • 2
    Chaboud
    14 mai 2015 à 16:23 / Répondre

    Dans cet article, je ne me positionne pas comme un maçon ne traitant du sujet que d’un point de vue maçonnique.
    Eliminons le côté roman, qui n’est pas le coeur du sujet, encore que le roman ne peut se réduire au thriller. La plupart des maçons ne connaissent pas le seul d’entre eux qui a eu le prix Goncourt.
    Il se trouve que avant de travailler dans l’éditorial (Albin, et Plon actuellement), j’ai appartenu au monde de la BD (scénariste, journaliste, théoricien, conseil), ma femme dirigeant par ailleurs une filiale de Glénat. Le frère Grégonia aime sans doute écrire sur la BD mais est totalement inconnu du monde de la BD et n’a rien publié chez les éditeurs du domaine.
    Il faut parler d’un sujet que l’on connait, par exemple pourquoi une adaptation d’un roman en BD ne peut marcher, c’est qu’elle nécessite un dessinateur peu reconnu (du fait de la longueur du travail), à moins que le dessinateur soit connu et s’empare du sujet, comme dans le cas « Tardi/Vautrin) ».
    Je suis désolé mais toutes les références citées dans l’article sont maçonno-maçonniques et témoignent d’une méconnaissance du sujet traité. Un seul auteur transcendante celles ci, c’est Didier Convard.
    Les maçons se sont peut-être à nouveau emparés de leur imaginaire (ce qui n’est pas clair pour moi), mais cela ne se traduit pas par de grands poètes, des écrivains en littérature, des auteurs de BD et autres créateurs, sauf aux yeux de ceux pour qui ces domaines s’arrêtent à la maçonnerie.
    A propos, qui est le seul maçon qui a reçu le prix Goncourt ? Un indice, il a publié en 2000 sous pseudonyme, le premier roman policier maçonnique. C’est un ami. Je lui ai succédé en 2002 en publiant « Le tronc de la veuve » chez « Le Passage » réédité par Dervy en 2014.
    Bien fraternellement.
    Jack Cha

    • 3
      alain-jacques Lacot
      15 mai 2015 à 16:51 / Répondre

      J’espère que de nombreux maçons ont lu  » Les égarés » de Frédéric Tristan. Il y en a , tout de même, qui savent lire et écrire…
      Fraternellement

  • 1
    Alain-Jacques Lacot
    14 mai 2015 à 10:51 / Répondre

    Voilà plusieurs années que l’édition s’est emparée de l’imaginaire maçonnique. Par des romans et des BD . Giacometti-Ravenne , en créant le héros positif le Commmissaire Marcas , suivi par J-P Bocquet ( quai des cadavres), Philippe Benhamou( Madame Hiramabbi), Jacques Viallebesset ( La conjuration des vengeurs, adapté en BD) et Jack Chaboud lui -même ( Le tronc de la Veuve) . Quant à la BD, Didier Convard a ouvert la voie avec son héros Didier Moselle.
    Quant aux études sur ce phénomène, elles commencent à proliférer , dominées par la production de Joel Gregogna avec le remarquable  » Corto l’initié » suivi de  » La Venise d’Hugo Pratt »,  » Les arcanes du triangle secret » et , avec Manuel Picaud,  » BD, Imaginaire et Franc-maçonnerie » publiés chez Dervy.
    Depuis de nombreuses années les Salons Maçonniques du Livre organisés par l’Institut Maçonnique de France ouvrent leur programmation à ces auteurs. Giacometti-Ravenne et Didier Convard y ont été récompensés, pour l’ensemble de leur œuvre par un  » Prix littéraire de l’IMF »
    Enfin , depuis 3 ans a été créé , dans le cadre du festival des littératures de l’imaginaire, à Epinal, les  » Imaginales maçonniques et ésotériques d’épinal) . Le prix littéraire  » Cadet Roussel » a déjà récompensé Philippe Benhamou et récompensera cette année Celine Bryon-Portet et Daniel Keller pour leur ouvrage  » L’utopie Maçonnique » .
    Cette année ,les 29, 30, 31 Mai , les imaginales maçonniques accueilleront , entre autres Didier Convard , à qui une exposition est consacrée, sur le thème  » Complot et triangle secret » et Jacques Viallebesset sur le thème  » Poésie, Franc-maçonnerie et réenchantement du monde » . On le voit , par de multiples biais, les FF et SS se sont à nouveau emparés de leur imaginaire … et de leur inconscient .

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