Maquette d'un navire du XVIIIe siècle, similaire au Scipion dont il est question dans cette histoire.

« loges de la Marine » : La Parfaite Harmonie de Toulon

Publié par Géplu
Dans Divers

Le texte ci-dessous est extrait de la « lettre périodique d’histoire maritime » de décembre 2007 du Cercle Thomas Dunckerley, et est reproduit avec l’aimable autorisation de son rédacteur, Jean-Marc Van Hille. (Contact sur mahieu44@orange.fr).
Geplu.

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Cette Lettre est consacré à l’une des toutes premières « loges de la Marine », La Parfaite Harmonie de Toulon. Nos lecteurs pourront s’apercevoir que tout n’était pas aussi harmonieux au XVIIIe siècle qu’on aurait pu le penser !

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LA FRANC-MAÇONNERIE TOULONNAISE AU XVIIIe SIÈCLE

UNE LOGE DE LA MARINE, LA PARFAITE HARMONIE (1)

De cet univers particulier que constitue la franc-maçonnerie toulonnaise au XVIIIe siècle, nous nous proposons de retracer quelques épisodes à travers l’histoire singulière d’une loge de la Marine dénommée La Parfaite Harmonie. Quelques notes biographiques viendront ensuite compléter cet éclairage.

Au préalable, nous allons essayer de nous faire une idée de l’atmosphère qui régnait à cette époque à Toulon dans les milieux maçonniques, et pour mieux s’y tremper, nous prenons le parti de conserver l’orthographe originale des divers documents que nous citerons.

Dans le dossier de cette loge, conservé par la Bibliothèque Nationale de France, une lettre du 31 mars 1765 du frère Beufvier de la Loüerie informe la Grande Loge que le frère Salomé souhaitait, avec plusieurs autres, obtenir des pouvoirs pour fonder une loge à Toulon. Mais deux jours après, il ajoute que Salomé a refusé d’être installé par les officiers dignitaires de la loge de la Marine (2). De la Loüerie en est offusqué ; il semble bien qu’à Toulon, les relations entre francs-maçons n’étaient pas exemptes de chicanes, ce qui explique que certains aient souhaité créer un autre atelier… c’est l’esprit maçonnique (3) qui a excité plusieurs personnes échappées aux ruines journalières de plusieurs temples renversés à se réunir pour accomplir ce dessein.

Beufvier de la Loüerie est à l’origine de la création de plusieurs loges. Il autorisa des frères de tenir loge à Antibes sous le titre des Parfaits Amis Choisis, et fut fondateur des loges de la Marine, à Rochefort et à Toulon, sous le titre de La Parfaite Harmonie et d’un chapitre du même nom à Malte.

Apprenant ces désordres, le Chevalier de Ligondès, dignitaire de la franc-maçonnerie, engage Beufvier de la Loüerie, le 24 juin, à apporter tous les soins nécessaires pour les corriger. Ce qui ne va pas de soi… Je les laisse en proie à leurs capricieuses volontés pour tout ce qui les concerne (16 juillet 1765).

Le fait est que les frères sont parfois éloignés de l’image (4) qu’ils voudraient donner d’eux-mêmes, sans compter la concurrence que se font les obédiences entre elles… Les constitutions se répendent (5) indistinctement, vous n’ignorez pas les motifs qui les fait accorder…
J’ai communiqué votre demande à M. le Marquis du Castellet d’Aix et au Vénérable d’Antibes pour ce qui concerne les travaux illégitimes de cet Orient et interrompus avec si peu de fraternité. Les frères divisés et déchirés continuellement par des cabales et dissentions mallignes ainsi qu’à Marseille, Aix, Toulouse en fournissent des exemples récents…
(4 octobre 1765).

Ces quelques phrases, pour décrire le climat qui régnait dans la « Fraternité ».

Venons-en maintenant à La Parfaite Harmonie. Créée au printemps 1764 (6), elle a pour Vénérable (7) Clavel en 1769 et fait à cette époque adresser son courrier chez Granet, avocat du roi en la Sénéchaussée. Elle tient alors ses constitutions de la Grande Loge de France. En 1778, on la retrouve sur le tableau du Grand Orient de Clermont, obédience rivale du Grand Orient de France, mais ce dernier étant devenu la principale obédience. La Parfaite Harmonie décide quelque temps après d’intégrer le giron du Grand Orient de France.

Au courant de ce souhait, la loge Les Elèves de Minerve (Loge de Masséna) n’est pas hostile à cette démarche, néanmoins, elle fait part le 15 mars 1784 au Grand Orient de quelques réserves… Nous prenons la liberté de vous observer Très distingués Frères, que quelques ouvriers de la Parfaite Harmonie étant sortis de la soi-disante Loge écossaise (8) de l’École des Moeurs se disant fille de celle établie à l’Orient (9) de Marseille, il est à craindre que ces frères ne continuent d’assister aux travaux de ces écossais et de les fréquenter. Comme cet exemple serait infiniment dangereux et capable de porter atteinte à la Constitution fse nous vous supplions de les en aviser et de leur faire connaître les devoirs que leur impose le titre de maçons français (10) réguliers et l’utilité d’une confédération générale pour anéantir une secte de maçons qui ne s’écartent du vrai chemin que par un orgueil fondé sur des prétentions chimériques. Nous ne doutons nullement que ces frères imbus de ces principes ne s’empressent de seconder vos vues et à travailler à la plus grande gloire et splendeur du Grand Orient si toutefois ce chef d’œuvre d’association peut être encore susceptible…

La compétition entre obédiences était une réalité qui ne cessait de s’affirmer. Et à Toulon, comme dans bien d’autres lieux de Provence, le Grand Orient, qui pratiquait le rite français, voyait d’un mauvais oeil la rivalité de la Mère Loge Écossaise de Marseille qui elle, propageait le rite écossais (qui n’a d’ailleurs d’écossais que le nom).

C’est le 1er mai 1784 que la loge sollicite des constitutions du Grand Orient sous la signature du frère d’Astorg, Rose-Croix, officier de Marine du port de Toulon, celles qui lui avaient été accordées par le comte de Clermont et par son substitut Chaillon de Joinville ayant été perdues par M. de Clavel, commandant le Scipion, lors du naufrage de ce navire (11). Cette demande est appuyée par les loges Les Élèves de Minerve, Les Amis Constants et La Double Union, cette dernière étant alors la plus ancienne en activité à Toulon. Les craintes des Élèves de Minerve avaient donc été apaisées.

Cependant, dans les moeurs de l’époque, les notions de préséance revêtaient une certaine importance ; aussi La Parfaite Harmonie, s’adressant au duc de Chartres le 24 mai, ne manque pas de lui faire savoir qu’elle avait été constituée en 1763 ? (1764, d’après nos sources) par le comte de Clermont et qu’elle demande donc à prendre rang à cette date sur le tableau des loges du Grand Orient de France tout en étant exemptée du paiement de droits habituels, car… La suspension des travaux occasionnée par la dispersion des membres entraînés par leur devoir dans toutes les parties du monde et que la Paix vient seulement de réunir, ne peut leur être opposée ; c’est une suspension forcée par leur état et par leur dévouement à la Patrie et ce tems si utilement et si généreusement employé est assez privilégié pour ne pas leur nuire.

Enfin, le Grand Orient accède à leur demande et accorde des constitutions françaises dont la loge lui accuse réception le 21 août 1784. Toutefois, un contretemps la contraint de différer la cérémonie d’installation, ce dont elle informe le Grand Orient en ces termes… L’absence de notre vénérable et la dispersion de la plupart de nos frères en cette saison nous oblige à renvoyer la cérémonie de notre inauguration au 1er dimanche du 9e mois. Nous remplirons alors les obligations que vous nous prescrivez et nous vous en rendrons compte.
Nous vous observons seulement que le titre civil de notre loge ne doit pas être celui de “corps royal d’artillerie”, mais seulement de “Loge de la Marine”…
 Et le 21 novembre, la loge fête solennellement son entrée au Grand Orient de France, ce qui relate le procès-verbal suivant :

Planche de l’inauguration des reconstitutions de la Loge de St Jean constituée à l’Orient de Toulon sous le titre distinctif de la Parfaite Harmonie par la Grande Loge de France le 20 may 1764 et reconstituée par le Grand Orient le 5 juillet 1784.

Ce jourd’huy 21e jour du 9e mois de l’an de la vray lumière 5784 et en stile vulgaire le 21 9bre 1784, la loge ayant été ouverte en la manière accoutumée, ont été introduits les frères représentants des Loges Régulières de cet Orient, savoir les frères Barralier Vble et Marquisan députés de la Double Union, les frères Mitre et Mourries députés de la Loge des Elèves de Minerve, les frères Lagarde Vble et Bertrandy, députés des Elèves de Mars et de Neptune, les dites trois loges régulièrement constituées par le Grand Orient, les frères Ambies Vble et de Gonville députés de la Nouvelle harmonie et les frères La Voute Vble et Reboul députés de la loge de St Jean, les deux loges ayant formé leurs demandes au Grand Orient à fin de Constitution, après que les dits représentants ont exhibé les pouvoirs de leur loge respective et pris leur place autour du throne suivant le rang de chacune d’elles, ont été introduits les frères visiteurs de l’escadre hollandaise actuellement dans la rade de cette ville ; des régiments de Normandie, Languedoc et royal italien et des corps de l’artillerie, du génie et de l’administration et autres anciens maçons réguliers composant avec les membres de la Loge une assemblée de 80 personnes formée en double rang, les visiteurs placés sur l’estrade et les frères de la Loge en dessous.

Le Vble a chargé le frère Maître de cérémonies accompagné de ses quatre aides portant leur baton à la main et quatre autres frères de la Loge d’introduire le frère archivaire avec la planche (12) de reconstitutions et les pièces y annexées formant l’envoy du Grand Orient ce qui a été fait. Le frère archivaire tenant les reconstitutions sur un carreau couvert de la voute d’acier, et le tout ayant été placé sur un fauteuil sous le dais, le Vble a remis au frère Orateur la planche du Grand Orient contenant sa commission dont le frère Orateur a fait lecture ; le Vble ayant reçu lad. Commission a fait faire lecture par le frère Orateur de la planche des reconstitutions pendant laquelle les frères ont resté debout et découverts en signe de respect. Ce fait, le Vble est descendu du throne qu’il a cédé au 1er surveillant entre les mains duquel il a prêté son obligation qu’il a signé et qui a été signée par tous les frères de la loge ainsi que le tableau des frères de la L∴.

Cette formalité remplie, le Vble a prononcé le discours suivant : Mes Très Chers et illustres frères (13), Après une absence assez longue dont mon coeur a senti tout le poids, quelle douce satisfaction pour moy d’être aujourd’huy parmi vous et de trouver dans l’accueil que vous me faites le témoignage des sentimens que j’ai toujours le plus ambitionné de vous inspirer. Que vous dirois-je pour vous convaincre de ma reconnaissance ? Accoutumé à vos bienfaits, rien ne m’étonne que la difficulté de vous exprimer ce que vous savés si bien faire sentir. Si j’avais ce rare talent avec un beau sujet, mon discours serait sans doute le triomphe de l’éloquence et le tableau le plus parfait de la vertu que vos actions mettent en lumière. On y verroit avec quelle ardeur vous tendés à la perfection et par quelle route on peut y atteindre. Par des exemples de cette nature, notre art sublime recevroit un nouveau lustre, et vous mes frères une gloire immortelle.

Mais ces grands traits, il faut être juste, ne m’appartiennent pas ; ils sont réservés au digne orateur que vous avés choisi pour orner vos fastes et qui s’en acquitte si parfaitement. Qu’il me suffise de vous dire que ce grand jour où tout est fait pour nous rappeler nos obligations et nos devoirs, qu’il faudroit que je fusse le plus ingrat de tous les hommes si je n’étois un des plus affectionné de vos frères. Ce sentiment, cet esprit qui m’anime, je l’ai puisé dans le sein de votre société, et l’effet est d’autant plus sûr que la source est pure et féconde. Si je pouvois douter de cette vérité, il me suffit de jetter les yeux sur vos propres opérations. Le choix et l’assemblage des décorations que vous avés ajouté à cet édifice, les sujets distingués que vous avés conquis sur le monde profane, les progrès en tout genre que vous avés fait dans l’Art royal sous le Vble Mre qui a dirigé vos travaux pendant mon absence, tout me diroit ce que vous êtes par vous mêmes et ce que je serois sans votre secours.

C’est donc sous ces heureux auspices que je vais reprendre mes fonctions et je commence par ouvrir la scène la plus brillante et la plus digne de fixer votre attention. Vous avés daigné m’attendre pour célébrer cette auguste fête, je ne dirois pas avec plus d’ordre et de dignité, mais pour me rendre participant à l’allegresse publique. L’intérets que je prends à la cause commune ne pourroit être mieux récompensé que par cette marque d’attention. En effet depuis le rétablissement de cette respectable loge, nous n’avons rien qui soit comparable à l’importance du motif qui fait l’objet de cette assemblée. Jusqu’à présent isolé, pour ainsi dire, au milieu de nos frères, nous allons prendre place parmi eux pour ne former ensemble qu’une seule et même famille, unis par la même chaîne, gouvernés par les mêmes loix, rétablis dans nos anciens droits par le rappel de nos constitutions dont nous allons faire l’inauguration. Donnons à cette auguste cérémonie les signes les plus éclatants de notre amour et de notre reconnaissance pour la digne et respectable mère qui nous comble de ses faveurs en nous donnant une seconde fois la vie. Gloire soit rendue au Grand Orient, et à tous ceux qui le composent, que sa prospérité se répande comme ses lumières et sa sagesse comme ses bienfaits, mais par une conséquence naturelle remontant toujours à la cause première, principe de tout bien, que nos cœurs célèbrent avec un saint respect les actions de grâces que nous devons à ce moteur universel qui ne connoit de bornes ni dans les actes de sa puissance ni dans ceux de sa bonté.

S’il est vrai, comme il est sensible, que l’oeil de la providence a présidé sur nos travaux, qu’il a dirigé la chaîne des événements qui surmonte tous les obstacles, où chercher ailleurs que dans cette cause la raison et l’objet de notre reconnaissance.

Oui divin et sublime Architecte de l’Univers, en nous consacrant à la réédification de ton auguste Temple, c’est à toy que nous devons tous notre succès, que nous rapportons toute notre gloire. Notre confiance fait tout le mérite de nos oeuvres, mais elle renferme le sentiment de notre faiblesse et l’aveu de ta propre grandeur. Daigne veiller sur ton ouvrage, après avoir consenti à son accroissement, fais qu’il se perfectionne et qu’il reste inébranlable à l’abry de ta perfection. Un mot, une idée de ton esprit générateur et conservateur suffit pour opérer en cet instant ce que toute la sagesse et la prévoyance des hommes unis ensemble ne pourraient jamais faire.

Et vous illustres visiteurs dont les vertus et les talents sont au dessus de mes éloges, vous qui venés partager notre félicité et embellir cette assemblée, soyés les objets ainsi que les témoins de notre gratitude. Que ce sentiment si juste et si mérité soit le premier gage de l’union fraternelle que nous vous demandons comme une nouvelle faveur.

Votre amour pour la gloire et votre zèle pour la propagation d’un ordre institué pour le bonheur de l’humanité prouvent votre sagesse et votre discernement. Recevés le tribut d’estime et de confiance que la noble émulation rend toujours au véritable mérite. Le devoir d’accord ici avec l’inclination vous assure de la force et de la durée de nos sentimens, bien mieux que tout ce que je pourrois ajouter pour vous en convaincre.

Après quoy le frère Orateur a prononcé son discours en ces termes :
Très Chers et Très illustres frères,
Depuis quatre lustres entiers la plupart d’entre nous dévoués au progrès et à la perfection du plus noble des arts, recueillent en ce jour solennel le fruit précieux de leur persévérance. Des travaux anciens et brillants, interrompus par la voie impérieuse du devoir qui dispersa sur les deux élémens et les deux hémisphères les membres de cette Loge pour servir la patrie et voler à la gloire (14), sont aujourd’huy repris sous les auspices d’une paix salutaire, fruit glorieux de leurs exploits et de ceux du héros de la France et de l’Inde (15) dont l’image gravée dans nos coeurs va reproduire sans cesse sous nos yeux (a) la gloire de cet illustre général fondée sur une infatigable activité et sur une continuité de poursuites et de combats, rejaillit sur la province qui l’a vû naître, sur la ville que sa jeunesse habita, sur le corps qui l’a formé dans son sein, sur les Emules et les Compagnons de ses victoires. Et son Eloge affaibli dans ma bouche serait mieux placé dans la leur. Tandis que les forces se consumaient devant un rocher, la puissance Anglaise était abbatüe par celuy qui à son arrivée n’y avait pas même trouvé la trace du nom françois et qui, privé de secours par nos désastres les créa par ses ressources ; bornons nous à sentir le fruit de ses exploits. Une paix glorieuse, l’indépendance d’un Etat naissant et vertueux, la liberté du commerce et des mers, tels sont les effets du désintéressement de notre auguste maître. Ils sont faits pour être célébrés dans nos loges, théatre des sentimens justes et élevés.

Nous avons pour témoins du renouvellemens désiré de nos travaux des alliés fidèles (b) des militaires distingués (c) des maçons zélés (d) qui se rassemblent aujourd’huy dans ce temple auguste pour célébrer la gloire du Grand Architecte de l’Univers et le servir par des actes de bienfaisance, vertu caractéristique du maçon.

L’homme jetté dans la pénible carrière de la vie sans force et sans secours doit à la nature les premiers soins qui la luy conservent et à la Société les fruits salutaires d’une éducation qui la perfectionne ; sans ce précieux avantage, semblable aux Brutes dont les rapports et les affections cessent avec les besoins, il n’aurait pour guide qu’un instinct aveugle qui raproche et isole périodiquement les individus sans perfectionner l’espèce. Il n’en est pas de même de l’homme, ce chef d’œuvre du créateur qui s’est complu à la former à son image et qui en le doüant d’une âme immortelle luy a donné la raison pour guide et le sentiment pour appuy. En faisant un digne usage de ces Dons précieux nous trouverons par l’une la vérité et par l’autre le bonheur.

Eclairer notre esprit, perfectionner notre coeur, c’est là mes frères le büt et le prix de nos travaux. La Science de l’homme et de la nature est un vaste champ que je ne peus que vous laisser entrevoir en ce jour solennel. Je me borne à vous peindre cette bienfaisance utile et précieuse qui soulage l’humanité et qui sont à la fois la consolation de ceux qui l’exercent et de ceux qui l’approuvent. Ay-je besoin de rapporter ces traits qui honorent et remplissent nos fastes et qui ne sont pas même ignorés des profanes ; qu’elle foule de témoins ne pourrais-je pas attester ; guerriers sauvés, prisonniers délivrés, indigens secourus ; quels hommages de reconnaissance n’ont pas rendu nos Maçons militaires à cette nation à qui notre Ordre doit son rétablissement et son lustre et qui, joignant le goût des sciences aux vertus males et fermes possède le vray caractère de la maçonnerie.

Cette correspondance précieuse qui réunit tous les maçons sous une même voûte et qui fit de l’univers une loge unique est un des plus nobles attributs de notre Ordre ; la différence des nations et des langages disparaît à la vue de ces signes mystérieux qui rapprochent les esprits et les coeurs, qui excitent et appellent les secours et qui font retrouver au vray maçon une patrie et une famille partout où il retrouve des frères. La fraternité qui nous unit semble donner à nos âmes une nouvelle existence. Les titres et les sentimens factices qui sont l’ouvrage des sociétés civiles, disparaissent dans nos loges, elles sont le sanctuaire de l’humanité et l’azile de l’égalité. Jouissons donc mes frères de ces avantages précieux, pratiquons les vertus dont notre Ordre nous fait un devoir ; que nos exemples servent de leçon aux profanes qui errent encor dans les ténèbres et en rouvrant aujourd’huy ce temple que nous avons déjà élevé au Grand Architecte de l’Univers, adressons luy avec toute l’ardeur d’un zèle qu’aucun obstacle n’a pû ralentir, une prière fervente pour la prospérité de notre Ordre.

Grand Etre créateur et conservateur par qui tout existe et sans lequel l’Univers retomberait dans le Néant d’où tu l’as tiré, jette un regard protecteur et favorable sur un Ordre dont tous les travaux tendent à connoitre tes perfections sublimes et à imiter tes adorables attributs. Le maçon vertueux éclaire le profane par ses exemples, soulage l’infortuné par ses secours, console le malheureux par ses soins et cherche à plaire au créateur par ses bienfaits envers les créatures. Cet hommage est digne de toy ô mon Dieu et en te l‘offrant en ce jour à jamais mémorable, nous prenons tous l’engagement solennel de consacrer notre vie entière à l’accomplir (16).

Les deux discours ont été applaudis d’un triple vivat. Le frère hospitalier a fait passer la boëte des pauvres et la Loge dans laquelle il a été procédé à la réception du profane David — ancien commissaire aux classes sur la côte de Malabar — au grade d’apprentif, a été fermée avec les cérémonies accoutumées.

Ce fait les frères ont passé dans la salle de Banquet où il a été tenu loge de table dans laquelle ont été portées avec une triple salve d’artillerie maçonnique et militaire les santés du Roy, de la Reyne, de Mgr le Dauphin, de la famille royalle, de la Reyne de Naples, de Mgr le Duc de Chartres notre Ile Grand Maître, du Respectable Frère l’administrateur général, des Très Respectables Frères les officiers du Grand Orient de France, des Loges Respectables hollandaises, des Loges Respectables de cet Orient, des frères visiteurs, du Vénérablee et dignitaires de la Loge, du frère nouvellement initié et de tous les maçons répandus sur la surface de la terre par laquelle a été fait la cloture de la Loge de table, à l’issüe de laquelle la présente planche d’inauguration a été signée par le Vénérable (e) et officiers dignitaires de la Loge.

Fait à Toulon l’an et jour sus dits
D’Orsin, Vénérable — Martinenq, 1er Surveillant — Massilian, 2e Surveillant par intérim — Granet, Orateur — Vidaldelery, Trésorier — Coriolis, frère terrible (17)— timbré par nous secrétaire garde des sceaux, timbres et archives, Panisse
a) M. le bailli de Suffren a accordé à la demande du corps de la marine le don de son portrait pour être placé dans la salle de cette assemblée.
b) Les officiers de l’escadre hollandaise
c) Les officiers des régimens et corps militaires
d) Les Vénérabless et députés des LL∴ RR∴

Dès lors la loge travaillera à l’intérieur de l’obédience du Grand Orient de France et le dossier de sa correspondance ne recèle rien d’extraordinaire, si ce n’est le don de son portrait par le bailli de Suffren. Et puis la Révolution va se charger de disperser cette loge dont on n’entendra plus parler (18). Certains de ses membres émigreront tandis que d’autres prendront part aux événements à Toulon.

Sont joints à l’article le tableau de la Loge au 24 juin 1788 et les notices autobiographiques des membres, que vous pourrez retrouver en téléchargeant le fichier de l’article complet : Cercle Thomas Dunckerley n° 10=Décembre 2007

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1 – L’auteur de cette communication n’est pas connu. Nous la publions toutefois avec l’accord d’un responsable actuel de la loge toulonnaise.
2 – C’est-à-dire par la Parfaite Harmonie, loge fondée par Beufvier de la Loüerie.
3 – N.d.l.r. Dans les archives du fonds maçonnique, de nombreux termes sont écrits selon l’usage maçonnique, les célèbres trois points remplaçant une partie du mot. Ainsi maçonnique s’écrit maçou Frères FF\ Par commodité pour le lecteur non maçon, nous avons complété les mots ainsi écrits.
4 – À la veille de la Révolution, la loge La Double Union portera ces travers à leur paroxysme.
5 – Nous respectons l’orthographe des textes originaux que nous citons en italique.
6 – 20 mai 1764 (discours d’inauguration des reconstitutions du 5 juillet 1784)
7 – N.d.l.r. Rappelons que le Vénérable Maître, ou plus simplement le Vénérable, est le président d’une loge.
8 – Loge de rite écossais.
9 – N.d.l.r. Dans la terminologie maçonnique, l’Orient est le lieu géographique où se réunissent les loges.
10 – C’est-à-dire travaillant au rite français.
11 – Le Scipion était un vaisseau de 74 canons qui fut perdu le 19 octobre 1782 dans la baie de Samana, sur la côte nord-est de Saint-Domingue, à cette époque possession française. Construit à Rochefort en 1778, ce vaisseau a participé à la bataille de la Chesapeake, sous le commandement du comte de Clavel. C’est en rentrant en France avec la frégate la Sibylle, en 1782, qu’il fut pris en chasse par deux vaisseaux anglais plus puissants : le London de 108 et le Torbay de 82 ; il résista tard dans la nuit, puis se replia vers la baie de Samana barrée de hauts-fonds. C’est là qu’il fit naufrage. Tout l’équipage fut sauvé. (d’après la revue « Cols bleus » du 8/410/1977). Voir au musée de la Marine de Toulon un tableau du capitaine de vaisseau Possel représentant le combat du Scipion contre le London et le Torbay.12 – N.d.l.r. Une « planche » est une lettre ou tout autre texte écrit.
13 – N.d.l.r.Le vocabulaire maçonnique a toujours affectionné les redondances, usant d’un style empoulé qui n’a malheureusement pas disparu entièrement de nos jours ! Mais nos lecteurs non maçons sont habitués à ce genre de style, qui fleurit aussi dans les correspondances du fonds Marine des A.N. !14 –
N.d.l.r. Rappelons que ceci se passe un an après le traité de Versailles.
15 – N.d.l.r.Il s’agit évidemment de Suffren, qui était membre de la loge L’Olympique de la Parfaite Estime à Paris.
16 – N.d.l.r. Rappelons que c’est en 1877 que le Grand Orient de France a supprimé toute référence au Grand Architecte de l’Univers. Il ne faut donc pas s’étonner de trouver dans ce discours un ton nettement théiste et même chrétien.
17 – Frère terrible, gardien de la porte du temple.
18 – Il s’est créé à Toulon, sous l’égide de la Grande Loge Nationale Française, le 29 mars 1986, une loge de la marine, qui se réclame de La Parfaite Harmonie.

samedi 25 avril 2020
  • 1
    Zimmer
    26 avril 2020 à 10:34 / Répondre

    Il aurait été sympathique de citer le nom de l’auteur de cet article, c’est-à-dire moi-même Jean-Pierre Zimmer, article que j’ai écrit en 2012 et que j’avais communiqué au Cercle Thomas Dunckerley.

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