Armoiries des Freiherr Berthold von der Horst von Eichel-Streiber

Mort et résurrection du frère Van der Horst, « tué » à la bataille de Waterloo – 2

Publié par Jean van Win
Dans Divers

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DEUXIEME PARTIE :
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La capture du lieutenant Erdwin von der Horst. [13]

Rejoignant le récit de l’enseigne Oppermann, le lieutenant von der Horst établira, lui aussi, et très clairement, dans un article qu’il publiera en 1816 et que nous analyserons ultérieurement, que c’est bien la 2e compagnie dont il faisait partie qui vécut ces événements. Les récits que font les militaires eux-mêmes ne mentionnent pas, bien entendu, la confusion peu honorable des uniformes français et brunswickois affirmée par Best, mais relate simplement que la deuxième compagnie s’est avancée trop loin.

Premier tableau, aux Quatre-Bras de Nivelles / Namur, entre 15h et 16h.

En diagonale, la route de Nivelles à Namur. A la droite du carrefour, trois bataillons (en rouge) dont la brigade Best du bataillon Verden, et donc celle de von der Horst, protégés par la route, face aux Français de Bachelu et de Foix (en bleu).

Deuxième tableau, entre 16h et 17h, au même endroit.

Deux bataillons, dont la brigade Best (en rouge), ont franchi la route et tombent aux mains des Français (en bleu), dissimulés par des haies vives. Erdwinvon der Horst fut conduit à l’arrière, le 17 juin sur Charleroi, et le 18 juin sur Beaumont. Il y entendit le canon qui faisait rage à Mont-Saint-Jean. Enfin, un certain Jacob Rothermund est un conscrit allemand d’à peine vingt ans ; il fut incorporé dans le bataillon d’infanterie de Verden. Il a lui aussi laissé des souvenirs sur cette affaire des Quatre-Bras, qui constituent un quatrième texte sur ce même sujet : « Lorsque l’on reconstitua l’armée hanovrienne, les uniformes provenaient des stocks de fournitures britanniques. D’où le port par les bataillons hanovriens de la célèbre « red jacket ». Le Bataillon d’infanterie Verden à Waterloo consistait en six compagnies, chacune commandée par un commandant ou un lieutenant, qui était responsable d’une centaine d’officiers environ, et de soldats. La compagnie était divisée en deux pelotons de deux sections chacun. Les officiers inférieurs qui commandaient étaient soit des lieutenants, soit des enseignes (candidats officiers) ».

Endroit exact, proche des Quatre-Bras, où von der Horst franchit la route de Nivelles à Namur pour attaquer les Français vers la droite, dans les blés déjà hauts…
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Jacob, notre dernier narrateur, était un soldat, un « simple soldat ». On ignore l’unité dont il faisait partie. Ses descendants actuels habitent les Etats-Unis d’Amérique, où ils ont publié ses souvenirs, assortis de fort intéressants commentaires. Le soldat Rothermund reprend lui aussi, mot pour mot, le rapport du colonel Best, et conclut que la contre-attaque qui a repoussé les Français aux Quatre-Bras fut, pour une large part, le résultat des efforts du bataillon d’infanterie Verden. Avec comme conséquences indirecte (et discutable) la retraite et le regroupement des troupes de Blücher vers Wavre, et celle de Wellington vers la position fortifiée de Mont-Saint-Jean.

Quatre récits de témoins oculaires, mentionnant un peu différemment le rapport du major général Best, mais le corroborant pour une très large part, viennent donc établir les circonstances de la capture du lieutenant von der Horst, et non de la mort du lieutenant Van der Horst ! Ce qui contredit formellement, mais heureusement, la communication funèbre faite en Loge par le Vénérable Maître, le 3 juillet 1815.

Il faut idéalement, comme le professent les historiens de métier, que trois documents se recoupent dans un même sens pour qu’un fait soit établi, jusqu’à preuve du contraire. Nous avons ces trois témoignages. Mais, répétons-le, il nous en manque un, qui serait déterminant : celui de l’intéressé lui-même, le lieutenant Erdwin von der Horst, dont j’ai appris, par la conservatrice d’une bibliothèque de Berne, qu’il en aurait laissé un en 1816.

Commence alors la chasse aux cercles militaires allemands, qui sont avides d’histoire et de gloire, et superbement organisés. L’illustre famille von der Horst, qui remonte au plus haut Moyen Age, comporte un nombre de branches impressionnant, dont chacune compte, à son tour, de très nombreux généraux, colonels, capitaines et lieutenants dans divers corps d’armée et à toutes les époques. Et dans tous les fiefs qui composeront un jour la future Allemagne. Les familles prussiennes de ce type sont nombreuses !

Ainsi en est-il, par exemple, de Wilhelm Johann Heinrich Ludwig, Freiherr (baron) von der Horst (1786-1874) lieutenant général. En 1812, il quitte le service militaire prussien afin de ne pas devoir, en sa qualité de membre de la Confédération du Rhin, combattre pour la France de Napoléon. Il combat dans la guerre de Libération en 1813 et en 1814, en Allemagne du Nord et en Hollande, et retourne au service de la Prusse après la guerre. Il aurait pris part aux batailles de 1815.

Wilhelm était le frère aîné de UlrichAngelbertvon der Horst (1793-1867) général, lui, dans l’armée du Schleswig-Holstein (voir ci-contre). Par une curieuse coïncidence, après la première abdication de Napoléon en 1814, il reprend du service dans l’armée prussienne et se bat sous les ordres de Blücher, avec honneur, lors de la bataille de Ligny.

Mais l’examen minutieux des cercles d’officiers et d’anciens officiers allemands me conduit à une découverte essentielle qui me permettra  de connaître enfin la version de l’intéressé lui-même. Un cercle militaire bien connu, le Cercle Hanovrien de recherches Militaires [14] possède, parmi de très nombreuses publications militaires de souvenirs divers, un texte de 1816 intitulé en allemand : Souvenirs d’un Officier hanovrien du bataillon d’infanterie Verden à l’époque de la bataille de Waterloo, dans : HannoverschesMagazin 1816, n° 95/96, pages 1505 à 1534.

Devant le mutisme total de ce distingué Arbeitkreis ainsi que l’impuissance des services culturels de l’ambassade d’Allemagne à Bruxelles, commence alors la consultation systématique des bibliothèques de langue allemande en Europe, à la recherche de ce document capital pour conclure notre point d’histoire. Le précieux réseau de bibliothèques Alexandria mentionne enfin, parmi une longue liste de Erinnerungen divers, ceux d’un certain Hvd, dont il faut deviner par décryptage qu’il s’agit de Horst von der, soit von der Horst, conservés dans une bibliothèque de Berne, en Suisse. Vingt-neuf pages de caractères gothiques du XIXe siècle, dans une très mauvaise photocopie d’un texte peu lisible, en allemand du XIXe siècle. A l’extrême limite du compréhensible…

Je vacille, mais la Lumière, quoique bien faible encore, est néanmoins au bout du tunnel ! Le problème n’est plus que technique. Je mobilise quelques relations de langue allemande, dont un spécialiste luxembourgeois de l’héraldique que j’avais consulté à propos du blason des von der Horst, et qui est aussi médiéviste ; il s’est aimablement pris au jeu en cherchant à éclaircir « le mystère du mort toujours vivant ». Voici finalement le texte, qu’il a bien voulu traduire, puis résumer comme ceci :

Résumé succinct du récit authentique du lieutenant Erdwin von der Horst, bataillon Verden, compagnie Best, rédigé par lui-même en 1816 pour le Hannoversches Magazin :

Le premier jour, c’est-à-dire le 16 juin, lendemain de son initiation en la loge des Amis Philanthropes de Bruxelles, et après une marche de plus de 36 kilomètres, en tant que membre de la 2e compagnie [15], il dirige une attaque à la baïonnette contre une troupe de Français, dans un champ de blé ou de seigle, avec l’intention de capturer une cinquantaine d’entre eux, s’estimant lui-même en surnombre.

Mais il ignorait qu’un deuxième groupe ennemi, qu’il qualifie de voltigeurs, s’était caché dans les blés [à cette époque, les tiges du blé étaient beaucoup plus hautes que de nos jours et dissimulaient les hommes de taille normale, qui y sont invisibles, même debout].  Il se trouve alors encerclé et est fait prisonnier, après un combat individuel avec un officier français, durant lequel il a reçu un coup de crosse dans le dos. Il avoue aussi qu’il fut fait prisonnier de par sa propre faute, à cause de son imprudence qu’il attribue, avec contrition, à son désir de gloire. Ce même 16 juin, il est conduit « derrière les lignes françaises » avec 20 autres Hanovriens et Anglais vers une ferme. « Celle-ci », écrit-il,  « doit encore se trouver sur le territoire belge, mais les fermiers tiennent le parti des Français ». Von der Horst est très content d’avoir pu persuader la fille du fermier de le ravitailler, ainsi que deux autres officiers, avec du pain, du beurre et même avec de l’eau de vie, bien qu’elle lui ait d’abord dit qu’il n’en aurait pas, parce qu’elle l’avait déjà donnée aux Français, et que si elle en avait encore, ce serait pour ses amis, les Français. [16]

Le deuxième jour, soit le 17 juin, où sévissaient une pluie intense et une chaleur suffocante, ils marchent bien gardés vers Charleroi. Pendant cette marche, von der Horst est agressé par un sergent français en état d’ivresse, mais sauvé par le sergent de garde français, chargé de surveiller les prisonniers. Ils dorment donc à Charleroi.

Le troisième jour, soit le 18 juin, jour dit de la bataille de Waterloo, ils marchent, ensemble avec d’autres prisonniers, notamment des Prussiens, vers Beaumont, où ils arrivent dans la nuit et où Erdwin von der Horst prend quartier dans l’église, avec des blessés français. Il va se retrouver plus tard dans les alentours de Lille.

Mais à Beaumont se produit un incident qui n’est pas sans évoquer deux films célèbres : la Grande Illusion, avec Eric von Stroheim et Pierre Fresnay, et Où est passée la septième compagnie ?, de Robert Lamoureux. Le commandant de la prison accueille lui-même les prisonniers. Le lieutenant Erdwin von der Horst nous dit que le commandant a voulu loger les officiers et les soldats dans une même cour ou ferme (Hof) : « Je lui ai expliqué que cela n’était pas l’usage en temps de guerre ». L’assurance et la conscience de ses droits, chez ce lieutenant de 22 ans, sont admirables. C’est lui qui « explique » au commandant français quelles sont les règles en vigueur en temps de guerre…

« Le commandant s’est excusé parce que tout était entassé dans une aussi petite ville et pour le manque de place. Mais il a accédé à ma demande. Nous avons été séparés des soldats et emmenés dans une église éclairée. En entrant dans celle-ci, nous vîmes qu’elle était remplie de blessés français. Le mélange des cris des blessés et les hurlements stridents des gardiens ont suscité un mélange de pitié et d’indignation dans mon cœur. L’état pitoyable et les gémissements de milliers d’hommes auraient suscité la compassion dans le cœur le plus endurci ! A Charleroi, moi-même et les deux Officiers avons pris nos quartiers chez un citoyen, avec un voltigeur comme gardien ».

Le quatrième jour, dont il précise que c’était le 19 juin, il a vu Napoléon à Beaumont, déjà engagé dans sa fuite. « Je savais que Napoléon avait ordonné de bien traiter les prisonniers, écrit-il, et il avait fait savoir que les Belges, les Hanovriens et les Brunswickois, qui s’étaient trouvés si heureux sous son règne, l’avaient combattu avec la plus grande répugnance et avaient attendu les Français comme leurs libérateurs. Napoléon !
Quel spectacle étrange. Cet homme que j’avais vu dans la splendeur suprême, ce même homme était chassé maintenant et était un réfugié, un apatride. J’ai ressenti un sentiment très étrange lors de la chute de cet homme immense, et puis j’ai remercié Dieu pour le salut de mon pays ».

Dès lors, il commence à remarquer que le comportement des Français a changé. Les prisonniers continuent leur marche à pied, mais les gardes sont déjà moins attentifs. Quand ils durent monter une colline dans un bois, le lieutenant von der Horst remarqua que le gardien français, marchant derrière lui, avait glissé sur le sol mouillé et était ainsi tombé. Il en profite pour se jeter dans le bois. Ses camarades lui rapporteront plus tard que les Français ne remarquèrent son absence qu’après quelques heures. Les dits camarades, eux, ne pourront pas s’enfuir avant « 50 heures après Paris, près de Tours à la Loire ».

Il n’est pas le seul à s’évader : il rallie un groupe de simples soldats prussiens qui vont l’élire comme leur supérieur, bien qu’ils soient les sujets d’un autre souverain [17]. Peut-être, parce qu’il est un officier, sûrement aussi parce qu’il parle français et sait négocier avec les civils « wallons » qui vont les ravitailler et les cacher (il se fait passer pour un berger néerlandais, prétendument « cousin » de la famille wallonne qui lui rend service).

Le sixième jour de son récit, soit le 21 juin 1815, il revient à Beaumont, maintenant sous le contrôle des Alliés, ou il s’adresse au général Freiherr Johan von Thielmann [18] pour signaler qu’il est de retour. Il se rend ensuite « non pas à Mons, mais à proximité de celle-ci, devant les portes de Bavais, une petite ville française » ou il retrouve sa compagnie et s’aperçoit qu’il avait été « considéré » comme tué dans la bataille. C’est sur la base de cette « considération » que se répandra probablement l’annonce erronée  de son décès par le Vénérable des Amis Philanthropes. Les Alliés l’avaient pourtant identifié, à l’époque, comme simplement « missing », ou disparu, et ils ont publié la liste des tués et des « missing », parmi lesquels von der Horst figure bien en tant que disparu. On est, hélas, réduit à imaginer la suite. Napoléon étant en route pour Sainte-Hélène, les Alliés ont cessé le combat, faute de combattants. Les troupes, un peu moins d’un million d’hommes qui encerclaient la France, ont progressivement regagné leurs foyers, ont été démobilisées, et, comme après chaque conflit armé auxquels s’abandonnent avec obstination les hommes, les acteurs se sont mis à rédiger leurs mémoires, du plus petit grognard jusqu’à l’Empereur. Si ce n’est que le petit grognard raconte ce qu’il a vu et entendu, tandis que l’Empereur s’y reprend à trois fois pour raconter ce qu’il aurait tant voulu voir et entendre.

Notre lieutenant n’a pas failli à la tradition ; rentré chez lui (à Solingen ? ou dans quelque forteresse familiale, nous ne le saurons jamais) il couche par écrit les événements qui lui arrachent des exclamations inspirées et presque mystiques, qui ne sont pas sans évoquer les élans romantiques de l’Ode à la Joie de Schiller, et les élans religieux et maçonniques du « Rede » de Blücher. Il nous livre aussi des détails intéressants sur les curieuses mœurs militaires du temps. C’est un « magazine » hanovrien qui lui demande ce texte, en 1816, considéré avec mépris par le Arbeitkreis militaire hanovrien comme étant de peu d’intérêt. Sa lecture attentive livre essentiellement nombre de renseignements sur le comportement des militaires en campagne, et notamment sur le sort honorable et sélectif qui était réservé aux prisonniers. Disons à certains prisonniers… Car pour Blücher, il n’était pas question de quartier !

Ce « frère ressuscité » des Amis Philanthropes a-t-il repris contact avec sa loge-mère de Bruxelles ? Louis Lartigue n’en parle pas, lui qui a analysé la totalité des tracés de la loge. Le frère lieutenant Erdwinvon der Horst a-t-il poursuivi son parcours maçonnique en Allemagne ? Nous ne le savons pas. A-t-il repris contact avec ses frères bruxellois, ou bien son adhésion de 1815 fut-elle due à un simple opportunisme, afin de meubler et d’améliorer l’ordinaire d’une vie de garnison, comme ce fut le cas pour tant d’autres militaires francs-maçons à travers l’Europe ? Je ne crois pas en cette dernière hypothèse. Ses exclamations romantiques [19] laissent supposer, et même considérer avec une très forte probabilité, que cette triple initiation, qu’il a fort bien comprise puisqu’il parle français, a marqué sa personnalité de jeune maçon d’une empreinte très forte, qu’il évoque dans son texte avec beaucoup de pudeur et de discrétion, mais aussi d’émotion. A une seule reprise dans son récit, il évoque et invoque un « Bauer », soit un Constructeur ou un Architecte,  qui ne peut être que le Grand Constructeur ou Architecte de l’Univers. C’est une hypothèse.

Il nous reste à voir si des indications sur sa vie civile en Allemagne, avant et après son aventure des Quatre-Bras, ont laissé des traces écrites, soit dans d’autres archives des Amis Philanthropes, soit même à Solingen et dans la région avoisinante ? Qui sait ? Car bien des questions restent sans réponse. D’autre part, le frère lieutenant Erdwinvon der Horst a-t-il poursuivi son parcours maçonnique en Allemagne ? Nous ne le savons pas non plus.

Il nous reste à chercher si sa vie civile et professionnelle, en Allemagne, avant et après son aventure des Quatre-Bras, ont laissé des traces écrites, soit dans d’autres archives des Amis Philanthropes, soit même à Solingen ? Qui sait ? Allons y voir de plus près. Wikipedia publie heureusement une liste des « Mitglieder der Frankfurter Nationalversammlung » qui fournit des renseignements précieux sur nombre de circonscriptions électorales de la Basse-Saxe, depuis mai 1848 jusqu’à mai 1849. Parmi les milliers de noms rangés par ordre alphabétique, on trouve un Erdwin von der Horst, qui vécut de 1823 à 1884. Il relevait de la circonscription du Hanovre à Verden. Sachant que le lieutenant Erdwin von der Horst était âgé de 22 ans lors de la bataille de Waterloo, et que sa date de naissance est 1793, celle de 1823 pourrait être celle de son fils, s’il en eut un.

Autre forte coïncidence : on trouve dans ce même arrondissement une localité portant le nom de Sulingen [20], et non pas Solingen, dont les archives indiquent qu’un très romantique moulin à eau y fut cédé par héritage, en 1784, par la famille Schröder à un certain Erdwin von der Horst, qui résidait à proximité de Sulingen, et qui vendit ce moulin en 1798 à un riche négociant de Verden.

Il est évident que la réponse à la question doit se rechercher dans les environs immédiats de Sulingen, de Verden et de Rotenburg, toutes localités assez proches l’une de l’autre et toutes situées en Basse-Saxe. L’examen des arbres généalogiques des familles de notables situées dans cette région débouche sur une intéressante découverte. On y trouve un certain Erdwin von der Horst, né en mars 1793 à Knesebeck (Wittingen) [21], et décédé à 69 ans en 1862, à Verden. Il fut inhumé à Rotenburg, un arrondissement voisin. Le Livre d’Architecture de la loge Les Amis Philanthropes mentionne exactement la date du 12 mars 1793 comme étant celle de la naissance, à Solingen, du Frère qui fut initié par elle en 1815. Il s’agit donc bien du même personnage, c’est désormais une certitude. C’est « notre » lieutenant qui fut initié en 1815 en la loge LesAmis Philanthropes à Bruxelles, et qui connut l’émouvante et véridique aventure racontée ci-dessus.

Cette famille, noble depuis le haut Moyen Age, a perpétué une coutume qui nous semble désuète de nos jours, sauf dans les familles royales ou de la haute aristocratie. Tous les garçons se prénomment Erdwin, de génération en génération. Notre lieutenant Erdwin eut deux fils : Erdwin Heinrich et Erdwin Christian, nés respectivement en 1820 et 1823 à Rotenburg. Leur mère était Marie Koch, née en 1798 à Rotenburg. Dans la même logique aristocratique, le père de notre lieutenant Erdwin von der Horst se prénommait bien évidemment Erdwin, né en 1760 à Knesebeck.

Tout ceci n’est pas simplement anecdotique, car ces détails permettent de mieux comprendre plusieurs épisodes qui ne laissent pas d’intriguer à propos de la saga du lieutenant von der Horst, de son initiation à Bruxelles jusqu’à son retour à Verden, après la bataille de Waterloo. Les erreurs multiples du malheureux (et probablement malentendant) Secrétaire des Amis Philanthropes se clarifient comme suit et permettraient de corriger le Livre d’Or :

  • Le candidat apprenti n’est pas « Erduin Vander Horst », mais bien « Erdwin von der Horst », ce qui peut se confondre lorsque les choses se font verbalement, en l’absence de la production d’attestations écrites. Le Frère Secrétaire est donc excusable.
  • Le candidat n’est pas né à Solingen, (que l’on connaît bien par les célèbres couteaux), mais bien à Sulingen, Basse Saxe.
  • La date de naissance de mars 1793 est en revanche heureusement confirmée.
Armes du Royaume de Hanovre

Un autre fait étrange trouve aussi son explication : lors de son incarcération à Beaumont, le lieutenant hanovrien prisonnier s’adresse au Commandant français chargé d’interner les captifs prussiens et hanovriens venant du front belge. Le lieutenant von der Horst apostrophe l’officier ennemi de la sorte : « Je lui ai expliqué que ce n’était pas l’usage en temps de guerre de loger les simples soldats avec les officiers ! ». Ce jeune lieutenant prisonnier « explique » avec beaucoup d’aplomb les usages militaires à un commandant ennemi…et ce dernier a la courtoisie de s’y conformer ! Venant de ce lieutenant de 22 ans, un pareil aplomb « s’explique » toutefois lorsqu’on apprend qu’il était un « Herr Doktor der Rechte », c’est-à-dire un Docteur en Droit, parlant de surcroît parfaitement le français ! Le commandant français s’est du reste excusé, en évoquant « la grande affluence de prisonniers » et en procurant un très libéral « logement de fonction » à son involontaire hôte prussien…

N’est-ce pas là, en quelque sorte, une préfiguration de la « Grande Illusion », film célèbre dans lequel Jean Gabin et Pierre Fresnay sont confrontés et font la leçon à l’aristocratique et psychorigide kommandant Erik von Stroheim ? Le Herr Doktor Erdwin von der Horst exerça sa profession juridique à Rotenburg et à Verden, jusqu’en 1862, date à laquelle il décéda à l’âge de 69 ans, pour des raisons très vaguement évoquées par les généalogistes, et qui auraient, dit-on, un rapport avec une maladie mentale.

Il resterait donc désormais à explorer les archives des loges du Hanovre, souvent tenues avec un très grand soin, pour vérifier si cette initiation du 15 juin 1815 aux Amis Philanthropes de Bruxelles fut suivie d’une vie maçonnique en Basse-Saxe vécue par le frère Erdwin von der Horst, membre déjà d’une prestigieuse loge belge. Il y a 58 loges dans la seule Basse-Saxe, dont 9 en la ville de Hanovre et trois pour la petite ville de Braunschweig… Ceci est donc une tout autre histoire, mais cette recherche représente un travail de Titan !

Epilogue.

Qui aurait pu se douter de cette extraordinaire aventure en lisant les six lignes retranscrites en 1973 du Livre d’Architecture manuscrit de la loge Les Amis Philanthropes, par le TCF Louis Lartigue, à propos d’un « frère » déclaré officiellement défunt ?

En réalité, son aventure militaire, qui, en définitive, dura un temps très bref (du 15 au 21 juin 1815 selon toute vraisemblance) semble se terminer lorsque son unité s’étonne de le revoir vivant. Etonnement que nous partageons tous, avec une profonde joie ! Mais en 1816, une publication locale de Basse Saxe lui demande le témoignage de ses exploits militaires lors de la défaite définitive de Napoléon et de la France, à Waterloo. Il s’en acquitte, comme tant d’autres, dans tous les corps d’armée, lors de tous les conflits militaires, et nous avons eu le grand bonheur de rechercher, de retrouver, d’exhumer et de faire revivre ces souvenirs qui relatent un cas unique : celui d’un franc-maçon officiellement déclaré, en loge, mort au combat, mais qui jamais ne fut tué ! Il ne dit nulle part avoir ensuite fréquenté une loge maçonnique prussienne, ni être retourné visiter sa loge-mère belge. Il faudrait pour cela lire attentivement le Livre d’Architecture des Amis Philanthropes, et ce serait un travail fastidieux.

Il n’en est pas moins vrai que le Frère Secrétaire des Amis Philanthropes de juin 1815 a réussi, dans la tenue de son Livre d’Architecture, à être l’objet d’un nombre record de distractions, en quelques lignes à peine. Nous nous en réjouissons, deux siècles plus tard. Mais son successeur actuel, ou l’historien, ou l’archiviste, ou le bibliothécaire de la Loge devra, pour notre plus grand bonheur, revoir à la hausse le Tableau statistique des membres de la loge pour l’année 5815, et il lui faudra y ajouter… une unité !

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[13] Documents offerts par l’Association Belge Napoléonienne – Département Recherche Musée de la Bataille de Ligny
[14] Hannoversche Militärgeschichte Arbeitkreis, adresse inconnue, joignable uniquement par Internet.
[15] Il existe une controverse entre historiens à propos du numéro de la compagnie dont il faisait partie. Nous pouvons laisser à l’intéressé lui-même le soin de nous informer avec certitude : c’est bien la deuxième. D’autre part, il y a trois kilomètres de Anderlecht à Bruxelles, puis 33 kilomètres de Bruxelles jusqu’au carrefour des Quatre-Bras, au sud de Genappe : total 36 kilomètres.
[16] Ceci confirme les sentiments de la population wallonne à l’égard des armées de Napoléon.
[17] En l’occurrence, ils sont sujets du roi de Prusse alors que von der Horst est sujet du roi d’Angleterre !
[18] Le baron von Thielmann dirigeait le IVe corps qui avait suivi le cours de la Dyle dans la progression des Prussiens vers Plancenoit, le 18 juin, en fin de journée.
[19] Ce style romantique fort déclamatoire se retrouve à peu près identique dans la plupart des récits de guerre rédigés par les « anciens combattants » de l’époque impériale. Les officiers sont souvent plus factuels que les non gradés, ont été moins soumis aux horreurs de la vie quotidienne, et font état, à de nombreuses reprises, d’un semblant de vie mondaine lors de leurs séjours en garnison. Ce qui rend leurs récits moins captivants que ceux des hommes de troupe. Flambeau avait raison !
[20] Se prononce en allemand Zoulingen.
[21] Knesebeck est un quartier de Wittingen, Basse-Saxe, 3.000 habitants, situé à 100 kilomètres à l’Est de Verden. Rotenburg est situé à 100 kilomètres à l’Ouest de Wittingen.

mercredi 2 septembre 2020
  • 1
    de Flup
    4 septembre 2020 à 14:29 / Répondre

    Remercions et félicitons Jean van Win pour l’énorme travail de recherche qui est à la base de cette belle histoire romantico- maçonnique

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