De Midi à Minuit, quelques poèmes de fraternité

Publié par Géplu
Dans Divers

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Vivre poétiquement en franc-maçonnerie
Propos de Jacques Viallebesset aux Imaginales Maçonniques et Esotériques d’Epinal 2015

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Notre société se veut réaliste et nous nous croyons de même, alors qu’elle et nous, la plupart du temps, ne sommes que matérialistes, scientistes, utilitaristes, consuméristes. Ce matérialisme, ce scientisme, cet utilitarisme, ce consumérisme ont abouti au désenchantement du monde et au désenchantement du regard que nous portons sur lui.

C’est ce qu’annonçait à la fin du 19ième siècle le sociologue Max Weber, et le 20ième siècle a sonné, tragiquement, la fin des croyances dans le progrès technique et scientifique comme conditions du progrès humain. Mais le réel, contrairement à ce que nous croyons, ne saurait se résumer seulement à ce que nous en voyons. Le réel, comme la vérité, est un mais comporte plusieurs facettes, et le réalisme premier serait de prendre conscience d’à quel point notre vision du réel est partielle et partiale, d’à quel point aussi elle est structurée par un langage techniciste, managérial et économique qui s’impose à nous alors que nous croyons en être les maîtres. Ce langage utilitariste et techniciste, qui envahit tous les domaines d’appréhension du réel prétend en rendre compte dans sa globalité, alors qu’en fait non seulement il n’en rend compte que très partiellement, mais en plus il en rend compte partialement. Ce discours dominant n’est qu’une représentation du réel, représentation partielle et partiale donc. Le plus grave, dans ce phénomène, est que sans que nous en soyons forcément conscients cette vision imposée du réel structure, à notre insu, notre propre représentation du réel et en réduit le sens. Cette vision du monde, fabriquée essentiellement par un flot ininterrompu d’images nous dit : « Voyez le monde tel qu’il est », se présentant, mensonge suprême, comme objective. Cette représentation « orientée » du réel et du monde modélise une position existentielle devenue loi. Elle aboutit à notre aliénation. Dois-je rappeler, comme l’écrivait Karl Marx, que le propre de l’aliéné est de ne pas se rendre compte qu’il l’est ? Aliénation privatrice de la liberté irréductible de chaque individu de penser de manière singulière. Bien que le règne de la quantité soit le signe du temps, comme le prophétisait René Guénon, l’homme n’est pas unidimensionnel, ne vit pas que de pain et ne se réduit pas à l’homo économicus tel que le discours ambiant de la pensée conformiste voudrait le faire croire ; mais nous rendons-nous compte d’à quel point son langage structure notre manière de rendre compte du réel, alors qu’il nous en est imposé une vision unique, partielle et partiale ? Cette langue de signification minimale et consensuelle réduit non seulement le vocabulaire, mais aussi clôt le sens et assigne le réel à sa perception immédiate. Telle est la supercherie de notre société : elle tient le consommateur-citoyen renseigné comme jamais mais dans une langue de bois close qui, annihilant en elle la fonction imaginante et imaginatrice, ne donne accès qu’à un réel sans profondeur, encore plus sans intensité, c’est-à-dire une apparence du réel, un mensonge donc. D’où le désenchantement des individus, donc d’où la nécessité impérieuse et vitale de ré-enchanter le monde et la vie, car si l’homme peut mourir de manque de nourritures matérielles, l’humain meurt encore plus sûrement du manque de nourritures spirituelles.

Mais avant que de développer cette notion de ré-enchantement du monde, qu’il me soit permis de préciser ceci et de dénouer un éventuel quiproquo. A mes yeux, ré-enchanter le monde ne consiste pas à fuir le réel, ni à poursuivre quelque chimère pour se réfugier dans des illusions fantastiques ou fantasmagoriques. Ce serait là une démarche mortifère. Tout au contraire, ré-enchanter le monde, cela suppose tenter de se réapproprier la globalité du réel non plus seulement dans son aplat et son apparence, mais dans le maximum de ses facettes d’une part, d’autre part dans sa profondeur et son intensité, enfin de rendre compte du kaléïdoscope de la réalité, que l’on pourrait appeler le sur-réel.

Ré-enchanter le monde et la vie, c’est vivre poétiquement. Comme l’écrivait il y a deux siècles le poète Holderlin, il n’y a qu’une façon de vivre, c’est d’habiter le monde poétiquement. Vivre poétiquement, c’est retrouver la capacité à l’étonnement et à l’émerveillement qu’a l’enfant et que perd l’adulte, c’est être capable d’appréhender le réel dans son entièreté, car comme le rappelait Paul Eluard : « Oui, il y a un autre monde, mais il est dans ce monde ». Vivre poétiquement, c’est prendre conscience qu’à coté de la pensée logique nous possédons une pensée analogique, celle capable d’établir des correspondances, c’est  comprendre que notre raison raisonnante et intellectuelle n’est pas la seule, qu’elle est sœur jumelle d’une « raison sensible », pour reprendre l’expression du sociologue Michel Maffesoli, autrement dit, une « intelligence du cœur », faite de ressenti, d’intuition et d’émotionnel, que notre société mécaniste a atrophié en chacun de nous et qui amoindrit fondamentalement la compréhension individuelle et collective du monde. Vivre poétiquement, c’est une manière d’être, qui cherche en permanence à comprendre l’envers du décor, la face cachée des choses, c’est interpeller, voire transgresser les valeurs communes, les façons de voir conformistes et les habitudes qui appauvrissent la vie singulière et unique de chaque individu. Cette manière d’être est celle qui permet d’être pleinement présent au monde, de l’habiter donc pleinement et réellement. En même temps vivre poétiquement consiste à reconnaître en soi l’existence de notre moi véritable, l’autre dimension, la vraie, de soi-même, qui fait que chacun est, potentiellement, unique. Cette autre dimension de soi-même, la partie lumineuse, profonde et puissante qui ne demande qu’à être développée par l’expérience de vie, pour faire de chacun de nous des êtres pleinement « vivants » et pas seulement existants.

Tandis que le système et la société mettent des barbelés autour de la pensée humaine, celle-ci a des hirondelles dans la tête qui seront toujours libres de voler, de voyager, de chanter… et de refaire le monde tel qu’il pourrait, devrait être, car, tant qu’il y aura une aube à venir, le monde sera à recréer ; vivre poétiquement, c’est enfin ne pas se contenter du vocabulaire et du langage technocratique qui assèche le sens mais s’efforcer d’utiliser pour s’exprimer un vocabulaire, un langage qui rende compte de la saveur de la vie. Retrouver sa capacité d’étonnement et d’émerveillement, relier la pensée logique à la pensée analogique en développant cette dernière, élargir et approfondir son vocabulaire pour dire de manière personnelle son rapport au monde, telles sont les conditions qui permettent d’accéder à un état de vivre poétiquement. Cela suppose que l’on fasse un pas de coté et que l’on convertisse son regard ; ce à quoi, justement, invite la franc-maçonnerie …

La franc-maçonnerie est, elle n’est pas la seule, une des voies d’accès à cet état de vivre poétiquement. Elle l’est tout d’abord car entrer en franc-maçonnerie c’est être projeté dans un étrange pays étranger, sans aucun repère connu, un univers dont on ne connait aucun des codes, un univers où le temps et l’espace sont autres, qui nous renvoient face au cosmos, face aux quatre éléments, dans un temps circulaire et non plus linéaire, un pays dont on ne connait pas la langue. Pour peu que l’on veuille bien prendre les rites, mythes et symboles de la franc-maçonnerie au sérieux et ne pas les traiter en objets « folkloriques » extérieurs à nous, notre désir de compréhension nous renvoie à cet état de questionnement, d’étonnement et d’émerveillement qui est celui de l’enfance où nous avons tout à apprendre, tout à comprendre, tout à ressentir. S’enclenche alors un processus d’étonnement, de recherche du sens, qui ne peut qu’élargir et approfondir ce dernier, processus qui, étape par étape, grade par grade, sera lui-même aiguisé, maintenant en éveil nos sens, notre réflexion, que la société extérieure atrophie.

Etre face aux rites, mythes et surtout symboles de la franc-maçonnerie rouvre en nous les portes de notre imaginaire, car la signification des choses n’y est pas énoncée, mettant en mouvement notre pensée analogique et stimulant notre imagination. Mythes, rites, symboles fonctionnent comme un « mutus liber », un gigantesque livre muet où la, les significations ne sont pas énoncées mais suggérées. Si, dans notre fonctionnement social, nous employons un langage logique, rationnel, empirique, pratique, technique, qui tend à préciser, dénoter, définir, les mythes, les rites, les symboles utilisent eux pour signifier la connotation, l’analogie, l’allégorie, la métaphore, qui plutôt qu’une définition précise dégage un halo de significations possibles, et rouvre ainsi la multiplication du sens. Si, en entrant en Franc-maçonnerie, on dit à l’apprenti qu’il ne sait ni lire ni écrire, c’est parce qu’il va lui falloir apprendre, à coté du langage commun qu’il possède, ces langages autres qui disent autrement les choses. La franc-maçonnerie utilise, du langage de la construction au langage de l’alchimie, de celui de la géométrie à celui de la chevalerie, au moins sept langages. C’est dire que l’apprentissage, puis l’emploi, puis la maîtrise de ces langages ne peut qu’élargir et approfondir la vision du réel en même temps que  permettre à l’adepte  d’en rendre compte avec une richesse d’expression elle-même plus large et approfondie.

Enfin, au moment où il peut prétendre maîtriser ces langages, il est annoncé à l’adepte que « la parole » aurait été perdue, qu’il est invité à la retrouver, et qu’en attendant il est condamné à utiliser des mots substitués. Il est ainsi mis l’accent sur un point, fondamental, à savoir que le langage commun ne rend pas compte du réel mais seulement d’une représentation du réel, contrairement à ce que l’on croit communément. Il est ainsi invité à retrouver une parole qui fait qu’il a un « avant » et un « après » qu’elle ait été prononcée, une parole fondatrice.

C’est ainsi que pour faire comprendre cela, certains rites maçonniques ouvrent les travaux de loges avec comme Volume de la Loi Sacrée L’évangile de Jean, à la page de son prologue où il est écrit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été faites par lui ; et rien de ce qui a été fait, n’a été fait sans lui. En lui était la vie ; et la vie était la lumière des hommes ».

L’interprétation minimale que l’on peut faire de ce verset est que c’est en nommant les choses qu’on les crée. J’en suis d’accord : c’est en nommant les choses qu’on les crée. En même temps, au long de son parcours, l’adepte sur la voie maçonnique est invité à retrouver la Parole qui aurait été perdue. Il ne peut donc s’agir que du Verbe, comme l’indique le verset. Cette Parole, qui fonde les choses en les nommant ne peut être, selon moi, que la parole poétique, celle des mots vivants parce que vécus, celle qui établit les choses en force, avec puissance évocatrice. C’est d’ailleurs ce qu’indique l’étymologie du mot poésie qui vient du grec poïen. Ce mot veut dire « Créer » et s’il n’invite pas tous les francs-maçons à écrire des poèmes, il les invite,  au moins,  à faire de leur vie une œuvre, ce qui est l’essentiel, les mettant ainsi dans cet état de « vivre poétiquement, contemplant le monde et le créant en permanence en même temps qu’ils le nomment, sur cette petite planète « terre », maison commune des humains, perdus dans le cosmos, se reliant entre eux en se reliant à lui.

Voilà le secret le mieux gardé de la franc-maçonnerie, ignoré de beaucoup, connu des seuls « vrais initiés » (je plaisante, quoi que…) : la franc-maçonnerie est, tout entière, une « entreprise poétique », qui fabrique de la force, de la sagesse et de la beauté, donc de la poésie… Comme la poésie, elle cherche à « révéler » les faces occultées du réel ; comme la poésie, elle utilise pour délivrer ses « messages » l’allégorie, la métaphore, voire la parabole ; enfin, comme la poésie, elle est un questionnement sans fin sur le monde et la vie, questionnement sans fin, car comme l’a écrit Maurice Blanchot, « La réponse est la mort de la question » et nous, nous sommes Vivants, c’est-à-dire debout et en mouvement. Exister est un état, vivre est une action.

dimanche 12 juillet 2020
  • 1
    Bilboquet
    13 juillet 2020 à 16:44 / Répondre

    Excellente réflexion

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